L’homme qui valait moins cinq milliards
SURLERING.COM - FRANCE - par Pierre Schneider - le 18/05/2010 - 12 réactions -
Les dieux médiatiques qu’a invoqués Jérôme Kerviel ont soif d’émotions et de sentiments. On les cherche en vain dans cette dénonciation moelleuse, mixte d’entretien d’embauche et d’indignation mainstream. Pourtant, Jérôme en a une paire mais il ne la sort que pour les grandes occasions. [Jérôme Kerviel, L’engrenage - Flammarion, 2010, 260 pages, 19,90€]

Jérôme Kerviel descendu de son échafaud Jérôme Kerviel ou la légende. Le « Robin des Bois de la finance », le « terroriste des marchés », le « génie de l’informatique », l’homme qui a donné son nom à une nouvelle unité de paume astronomique, dans LA banque de la bonne gouvernance et du rapport Bouton, ce Jérôme Kerviel vient de publier opportunément, à un mois du procès, sa version des faits pour « rétablir la vérité » et interpeller l’opinion publique sur « un système financier devenu fou ». Alléchés par la « transformation du simple employé en trader » promise par la couverture, on s’attendait un peu à un Julien Kerviel-Sorel, Mais ce Julien-là déçoit beaucoup ; la grenouille ne se transforme jamais en prince charmant et l’échafaud, c’est trop haut pour lui. Finalement, Jérôme Kerviel, c’est plutôt le Freddy de Koh-Lanta : il se démène, il veut être excellent, il construit des trucs, il estime que la prime doit récompenser le meilleur « aventurier », il n’est pas mécontent de soi … et soudain le voici expulsé de l’aventure : les membres de la tribu rouge et noir ont voté contre lui et leur décision est irrévocable. Pas vu venir. Rien compris. Même pas désillusionné. Même pas rancunier, ou si peu. Oui, il y a du Freddy dans le Jérôme Kerviel que portraiture « l’Engrenage » - mais pas que ça. Employé de middle office qui compense avec succès son absence de diplôme par de la niaque, il finit miraculeusement market-maker, (1) où, après avoir mené une activité classique, il se prend au jeu des positions « directionnelles » (2). Mais ce « spiel » est seulement toléré chez un market-maker, encadré par des limites, que Kerviel va atomiser en 2007 en engageant des millions, des dizaines, des centaines de millions, puis des milliards, puis cinquante milliards. J’ai joué dix mille fois ma limite : où est le problème ?
Autant dire que notre trader est comme un particulier à qui on aurait donné une American Express platine, qui se serait acheté un nouvel appartement tous les jours, d’abord des studios en banlieue puis un duplex sur les toits avenue de Breteuil et qui s’étonnerait de passer devant le juge. « AmEx voyait bien tout ce que je dépensais ! Ils n’avaient qu’à m’empêcher ! » Bien sûr, nous le savons tous, le procès est dans un mois, il y a une stratégie de comm en œuvre et personne n’est tenu de s’incriminer soi-même ; le propos de « l’Engrenage » est conditionné par tout cela. Mais l’image qu’il rend de notre terroriste de la Société Générale est bien pâlichonne et nullement convaincante. Kerviel est tout d’abord desservi par un style monotone qui évoque les rédactions de seconde ou les transcriptions d’entretien RH. « Racontez votre pire souvenir professionnel». « Et pourquoi avez-vous voulu évoluer ? ». « Quelle rémunération demandez-vous ? » Il est également desservi par une propension à noyer le poisson. Certes, tout est dit à un endroit ou un autre : le spiel 90% de son temps sur des sommes énormément plus importantes que sa limite, le mensonge de la couverture avec des contreparties inconnues. Mais il faut chasser la vérité sous l’accumulation des commentaires sortis de leur contexte et de contre-feux affirmant que tout le monde faisait pareil et que tout le monde savait tout. Présentée hors de son contexte, par exemple, la demande faite à tel collaborateur de « sortir des sentiers battus » n’est peut-être pas une incitation au crime financier. Somme toute, il n’y a qu’une question véritable dans cette affaire : comment le système de contrôle interne de la Société Générale n’a-t-il rien vu du Kerviel ? Le reste, ce n’est finalement pas très intéressant. Une telle approche irrite plus qu’elle ne convainc et le lecteur a vite l’impression d’être mené dans un bateau où tout argument est bon pour la cause. On comprend que Renaud van Ruymbeke, connu depuis l’affaire Clearstream pour être technophobe, se soit lassé. Tout le monde faisait pareil, oui mais pas dans les mêmes largeurs. Tout le monde était au courant, sans doute, mais plaider l’incompétence ne veut pas dire qu’on a été incompétent. En somme, il faut espérer que le médiatique prévenu aura réservé des arguments plus percutants pour le tribunal. Quant à la dénonciation globale de la planète finance devenue folle, je ne me souviens pas l’avoir lue.  Bonus track : un peu d’élément humainQue reste-t-il alors ? Les passages sociologiques. La vie dans une salle de marchés. La garde à vue. Feu à volonté : toute cible est une bonne cible, même les mauvaises, et Kerviel a la tâche facile lorsqu’il tente de fédérer des indignations préalablement acquises à plusieurs bonnes causes. Oui, les journalistes sont dépourvus de rigueur et de scrupule. Oui, un coran trouvé dans une perquisition fait de vous un terroriste. Oui, la « souricière », ça pue. Oui, la garde à vue est une mécanique à faire avouer n’importe quoi ou presque. Oui, avoir des ennuis avec la justice vous fait déchoir dans une classe sociale où l’on ne devrait jamais pénétrer. Oui, l’instruction peut se faire à charge uniquement. Oui, certains avocats sont des cinglés égomaniaques et leur obéir aveuglément est dangereux. Oui, en prison, il y a des violeurs. Oui, dans la hiérarchie des hommes en uniforme, les gendarmes sont au top et les matons loin dessous. Mais quoi ! Demander à un trader s’il « a été une bonne gagneuse » ne mérite pas l’indignation qu’éprouve Kerviel, ou alors je suis le seul français à avoir entendu mon chef dire le matin: « salut les filles ! ». Dire que la SoGé paye des week-ends de luxe à ses traders n’étonnera pas grand monde. Quiconque connaît le campus de l’Ecole Polytechnique à Palaiseau peut le comparer aux locaux d’une école d’ingénieurs en province et en tirer des conclusions. Rien de neuf sous le soleil. Là où le propos s’envole un peu, un bref instant, c’est lors de l’emballement médiatique. Kerviel pense juste être viré, en lieu de quoi il se retrouve dans les journaux et sa photo à la télé. Il doit raser les murs pour aller chez son avocat, ne peut pas commander de radio-taxi, est suivi à distance par le médecin de la SG qui veut s’assurer qu’il ne se suicidera pas. Quelques heures auparavant, c’était l’interrogatoire par l’état major de la banque : salles plongées dans la pénombre, observateurs anonymes à oreillette, magnétophone qui tourne en douce, douche écossaise psychologique, escorte jusque dans les toilettes, « ne fais pas de connerie, mon gars »… Un peu plus loin, Kerviel décrira les quarante-huit heures hypnotiques de garde-à-vue où, pas lavé, pas reposé, il signera des PV d’audition ambigüs. C’est dans ces conditions qu’il deviendra enfin sensible à la dimension humaine des personnes qui l’entourent et qui, le reste du temps, sont des vagues contacts, au mieux des prestataires. Il faut lire ce cri du cœur lorsque, au pôle financier, il croise le regard du gendarme qui l’accueille et y lit de la compassion : une petite éternité de bonheur, ou presque, s’invite dans sa vie sans avoir été annoncée. A ces moments-là seulement, lorsque l’on ne parle plus d’automates de trading ou de base tampon, lorsque ce n’est plus un délinquant qui cherche à se justifier devant son lectorat mais une bête autrefois insouciante qui découvre qu’elle est traquée, sans repères et qui cherche à rester en vie face au pire qui est certain, là, le livre devient captivant – mais c’est si bref ! Ce n’est en effet l’affaire que de quelques dizaines de pages. Il y aurait toutefois la substance pour une petite série américaine. Un film de plus avec un trader? Oui mais un trader débordé, ancien rond-de-cuir arraché à son milieu, pas destiné à ça, seul contre tous, pris dans un tourbillon médiatique : on se couche le soir, on se réveille l’ennemi public n° 1. Il faut gérer l’image, la défense, la famille, les journalistes, l’employeur, les amis, la copine, les avocats… tout en même temps, endurer les calomnies sans pouvoir y répondre. On ne demande pas au héros d’être un nouveau Jack Bauer, ni de faire à Daniel Bouton une fin à la True Lies (« you’re fired ! »)… mais rien que l’évocation du tsunami qui s’abat sur le héros, ça serait déjà du bon cinéma. Un peu comme le début de « 2012 » mais avec de la merde. Vous aviez pourtant des choses à écrire, Jérôme Kerviel, l’homme était pourtant plus intéressant que la fraude. Si seulement vous aviez pris le parti d’évoquer tout sauf le procès ... Alors laissez tomber la plume, prenez un micro, lâchez-vous: il faut parler de vous, maintenant. Et vite. Pierre Schneider1- Sans vouloir rentrer dans des détails qui lasseraient les lecteurs de Ring, disons que le market-making consiste, pour un produit donné, à faire ce que les bureaux de change font pour une devise : fixer et à faire évoluer les cours d’achat et de vente au long de la journée de bourse, avec comme but d’offrir un prix à la fois conforme au marché et susceptible de dégager des bénéfices pour la banque. 2- Celles que fait votre grand-mère de Carpentras avec son bas de laine. On achète en espérant que ça va monter et, si on est dégourdi, on vend en espérant que ça va descendre.
Toutes les réactions (12)
1. 18/05/2010 06:31 - Niels
Peu de révélations, mais sans doute un gros chèque de flammarion pour Jérôme, il va y avoir une grosse somme à rembourser, en même temps.
2. 18/05/2010 08:05 - Jérôme K.
Non, moi je risque juste une amende. Merci pour le papier ! ;)
3. 18/05/2010 08:13 - Pierre Schneider
@Jérôme K : pouvez-vous me contacter SVP, via la rédaction de Ring? Merci!
4. 18/05/2010 08:35 - Hantz
Après Gaspar Noe dans les comments du Ring, Jérôme Kerviel ?! Bien le bonjour d'un client SG ;) inscrit sur ta page fan facebook ;)
5. 18/05/2010 08:38 - Natashka
Belle pub pour flammarion sur Ring, ça m'étonnerait pas.
6. 18/05/2010 16:13 - gpcovell
Si je ne m'abuse, "you're fired", c'est à la fin de Robocop, pas de True Lies.
7. 18/05/2010 17:34 - Partagas
Une amende pour quoi ? Pour avoir appuyé sur le
bouton aimablement mis à votre disposition ?
8. 18/05/2010 19:57 - Florent Gallaire
Et ou ils sont les 5 milliards d'euros ? Devinez voir...
9. 18/05/2010 20:05 - gpcovell
Désolé, je viens de me souvenir de l'épisode évoqué de True Lies, oui, cette réplique y est bien aussi.
Oui, je sais que ce n'est pas le sujet de l'article, mais moi aussi, comme Pierre Schneider, je suis déçu de ne rien ou presque avoir trouvé sur le système lui-même qu'on était censé dénoncer, et comme le petit Kerviel par lui-même, je m'en cogne à un point difficilement concevable, je réagis sur ce qui, au final, m'a intéressé. Encore une fois, désolé...
10. 18/05/2010 23:24 - oscar
Si Kerviel a transgressé la loi, les pratiques de "laisser-allers" sont relativement courantes, la société générale a fait n'importe quoi en vendant toutes ces positions en même temps!!! et amplifiant dramatiquement les pertes, on entend bizarement peu parler des managers dont personne ne connaît les noms, le juge n'a apparement pas voulu chercher les preuves pointées par Kerviel, la sg en a profité pour essayer de faire avaler 2 milliards de pertes sur les subprimes au même moment,...Kerviel est coupable mais il n'est pas le seul, loin de là, et la sogé joue la politique du bouc-émissaire. Voilà, c'est juste mon avis là-dessus, je trouvais que l'article manquait un peu de nuance sur la condamnation de Kerviel.
11. 20/05/2010 17:41 - anto1ne
Je partage l'analyse de Pierre SCHNEIDER.
Bien sûr la SG a été en-dessous de tout, avec des patrons et des managers aveuglés par l'esprit de lucre, avec un système de contrôle interne et des acteurs de ce contrôle totalement déficients.
Bien sûr il faut faire le procès de cette finance de marché là, et c'est certainement le procès le plus important à faire et le plus porteur d'enjeu.
Pour autant le petit Jérôme a plus que franchi toutes les limites !
Dans son livre il met sur le même plan les "spiels" de ses collègues sur quelques dizaines de millions d'euros et ceci uniquement en cours de journée (intraday) et les positions de plusieurs de dizaines de milliards qu'il a tenue pendant un an ! (c'est un peu comme si ses collègues se contentaient de faire main base sur une bouteille de coca, et que lui s'était accaparé le stock mondial de coca !)
Dans le même temps où il nous explique comment il a fait pour masquer ses positions, il prétend que sa hiérarchie savait. Il ajoute même que la SG le laissait faire parce qu'il gagnait de l'argent !
Sauf que les premiers mois sa position était perdante de plus de 2 milliards pour une position de 30 milliards (soit environ la totalité des fonds propres de la banque), donc son argument ne vaut pas !
Il réfute l'idée qu'il ait agi par intérêt personnel dans la mesure où il n'a pas détourné d'argent au sens commun. Pour autant, il avait un intérêt clair à agir de la sorte, puisqu'il allait se faire reconnaître pour un petit génie et que ses bonus seraient en conséquence !
Il a quand même un problème le petit Jérôme, quoiqu'en dise les experts psy !
12. 24/10/2010 17:38 - Snow
Un poil plus qu'une amende apparament...
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Dernière réaction Peu de révélations, mais sans doute un gros chèque de flammarion pour Jérôme, il va y avoir une grosse somme à rembourser, en même temps.  18/05/2010 06:31 Niels
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