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La France n'a jamais été un Etat de Droit

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Guy Millière - le 07/03/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Extrait de « Pourquoi la France ne fait plus rêver »

 

Démocratie et liberté en France sont des choses fragiles et fluctuantes, et je le dis : c'est une tradition  dont il serait temps  que la France se débarrasse.

Tout commence avec la Révolution française qui, ce doit être précisé et reprécisé sans cesse, n'a jamais été, quoi qu'on dise, une « Révolution des droits de l'homme » puisque la Déclaration de 1789 n'a jamais été qu'une pure pétition de principe en laquelle il était prévu que les lois pourraient très vite confisquer d'une main les droits qui se trouvaient accordés avec l'autre main... Autrement dit : « ce droit est imprescriptible et sacré.... Sauf à répondre des abus de celui-ci dans le cadre prévu par la loi ».

Tout se poursuit pendant la même Révolution française où  la « loi des suspects », le comité de salut public et autres coulées de sang auraient très bien pu coexister avec la Déclaration de 89 et se trouver définies comme pleinement compatibles avec elles.

La suite découle, j'en ai déjà parlé en détails dans d'autres livres, avec un assortiment hétéroclite de régimes politiques de toutes sortes et de sauveurs suprêmes de différents types, avec des constitutions républicaines qui prévoient leur propre  suicide, avec l'absence jusqu'à ce jour d'une vraie présomption d'innocence qui (si elle existait) devrait interdire les contrôles intempestifs des papiers d'identité, avec l'absence aussi d'une vraie liberté  de la presse et des médias qui devrait faire que le délit de presse tel que défini dans la loi de 1881 soit aboli et que le système d'autorisation préalable et de cahier des charges établi par la loi de 1982 soit jeté au panier.

La suite inclut la confiscation de nombres de fonctions au profit de l'Etat sans que le peuple censé être « souverain » ait le moindre mot à dire : que ce soit dans le domaine de la justice, de la police ou dans celui des compétences régionales ou départementales.  Elle inclut la possibilité (et souvent la réalisation) d'innombrables abus de pouvoir de tous ordres, bavures, erreurs judicaires, atteintes au droit élémentaire des personnes...

Elle inclut, ici et maintenant, les contrôles au faciès et l'affaire d'Outreau, l'impunité de tant d'hommes politiques convaincus de corruption ou de détournements de fonds et la possibilité pour certains juges et procureurs de faire abstraction des codes qu'ils sont pourtant censés faire respecter, une procédure inquisitoire qui date du temps de l'invention de la guillotine et la quasi toute puissance du juge d'instruction, l'acceptation par la population du retour (certes très provisoire) à une loi martiale datant de 1955, la remise en liberté de criminels avérés (parfois multirécidivistes) et l'incarcération d'innocents, l'impossibilité de diffuser certaines informations dans une presse et des médias domestiqués, l'acceptation par la population d'une liberté de choix et de décision tronquée qui, dans d'autres contrées civilisées apparaîtrait purement et simplement comme une confiscation scandaleuse de la liberté de choix et de décision...

On parle beaucoup d'état de Droit en France. On en parle d'autant plus, ce doit être souligné, que la France n'a jamais été un état de Droit  ou, tout au moins, n'a jamais été un état de Droit au sens où on peut en parler au Royaume Uni et aux Etats-Unis... « Nous avons notre propre histoire et nos propres traditions », me direz-vous. Malheureusement cette histoire et ces traditions n'incluent pas  quoi que ce soit qui se rapproche du Bill of Rights anglais ou américain et de ce qui en découle.

La séparation des pouvoirs ? Elle a toujours été bancale et précaire en ce pays. Dans la Constitution de la cinquième République, le président est au dessus des lois, ce qui ne le place pas au-dessus de tout soupçon. Comme le clamaient des affichettes dans Paris au printemps 2002, l'impératif était de « voter escroc, pas facho ». On a voté escroc à plus de 80%, le facho est rentré chez lui en attendant une heure plus propice, une autre occasion de jouer l'épouvantail, une autre opportunité de contribuer à un pourrissement dont il est devenu l'un des acteurs les plus doués.

Dans la même Constitution de la cinquième République, l'Assemblée peut être dissoute quasiment à n'importe quel instant par un président  au dessus des lois, et chaque député doit soupeser à chaque instant le risque de voir son siège se dérober sous son auguste postérieur.

Les juges eux, sont attachés au Parquet comme un chien l'est à sa niche. La longueur de la laisse dépend des ministres et, je l'ai noté plus haut, les juges peuvent faire abstraction des codes en vigueur et s'y voir incités par des procureurs qui n'ont pas oublié que l'un de leurs grands et sinistres ancêtres s'appelait Fouquier-Tinville au temps où la place de la Concorde était poissée d'hémoglobine.

Dans le Bill of Rights américain, il est stipulé que nulle loi ne pourra restreindre ou enfreindre la liberté de parole et de croyance. L'une et l'autre liberté restent à instaurer entièrement en France et le seront lorsque la presse d'information quotidienne et hebdomadaire sera aussi pluraliste qu'elle l'est à Londres ou à New York et lorsque la libre entreprise et la libre concurrence  dans le domaine des religions sera instaurée et respectée.

Si, me direz-vous aussitôt, une religion devait ne pas respecter les droits de la personne humaine et en leur sein d'égalité de droit ? Elle cesserait d'être respectable en ce qu'elle pratique ce non respect, et seulement en ce qu'elle pratique ce non respect.

Pour que ce respect prévale, il resterait encore à agir pour que les droits de la personne humaine soient définis clairement et une fois pour toutes comme appartenant de manière indissoluble à la personne humaine sans que quiconque ait légitimité pour l'en priver, et ni la Déclaration de 89, ni la Déclaration universelle promulguée par les Nations unies en 1948 ne font l'affaire pour cela.

Serait-ce trop demander que de disposer en France de ce dont les citoyens du Royaume-Uni disposent depuis plus de trois cent quinze ans et les citoyens américains depuis plus de deux cent dix ans : un texte bref et précis stipulant ce que sont les droits inaliénables d'un citoyen français, droits que nulle loi ne pourrait confisquer ou enfreindre et dont une institution serait la gardienne, avec capacité pour cette institution non de prendre des décisions, mais de casser les décisions juridiques, judiciaires et politiques contraires aux droits ainsi stipulés ?

Nouvelle Constitution

Tous ces changements impliqueraient une nouvelle Constitution, c'est clair. Pas obligatoirement une sixième République dont on parle ici ou là, et plutôt à gauche. On n'a que trop usé du mot République en France, et ceux qui en usent se réfèrent à des faits passés qui, s'ils sont effectivement français, sont en revanche très loin d'être toujours conformes à l'idée de droits naturels de l'être humain sans laquelle il n'y a pas de « droits de l'homme » dignes de ce nom...

Parler du premier état de Droit français, par contre, cela aurait davantage de prestance. Le coq français pourrait trouver à nouveau des raisons de chanter. On pourrait même lui écrire les paroles : « enfin, j'ai compris. Enfin, j'ai vu la lumière et non pas un simulacre de lumière. Enfin je ne suis plus un cancre parmi les démocraties modernes et je me rapproche de ce qui pourra me permettre de parvenir à la stabilité ».

L'état de Droit français naîtrait très tard, très longtemps après les premiers états de Droit, anglais et américain. Ce ne serait pas sans bénéfice : si on cessait de dire en France que nous vivons au pays des droits de l'homme et si on rendait aux pays qui parlent anglais leur antériorité en la matière,  il pourrait en résulter l'émergence en France d'une qualité qui n'y a jamais vraiment pris racine, l'humilité. Ce serait un bien pour la France et un soulagement très net pour le reste du monde où la France donneuse de leçons et mouche du coche a souvent le don d'irriter...

 Si un homme politique français inscrivait comme une priorité dans son programme l'instauration du premier état de Droit français, je lui apporterais immédiatement mon soutien. Mais je doute que cet homme politique existe. J'ai plus nettement l'impression que si je veux vivre dans un état de Droit, je devrai quitter la France.

J'ai plus nettement l'impression que démocratie, liberté et respect du Droit resteront en France chose fragile et fluctuante.  Autre peuple, autre moeurs, dit-on, et on le disait déjà au temps de Montesquieu.

Les Anglais, les Américains, seraient faits pour le Droit, et pour une démocratie qui n'est pas conçue comme souveraineté absolue du peuple, mais comme liberté de choix dans le cadre intangible du Droit. 

Les Français, eux, seraient faits pour cette fluctuation instable propice aux Bonaparte, aux Boulanger, aux Pétain, aux de Gaulle, et que sais-je encore...

Les Chinois, à ce compte, sont faits pour les empereurs et pour les Mao Zedong.   Les Coréens du Nord pour les descendants de Kim Jong Il, mais pas ceux du Sud car, passé un certain parallèle, les mentalités changent, et vous avez des Coréens qui apprécient davantage des principes moins dictatoriaux. Question de climat, vous dis-je...

Et je vous dirais même que j'ai l'impression très limpide que ceux qui disent « autres temps, autres moeurs » en refusant l'universalité des droits de l'être humain sont prêts à subdiviser les êtres humains en races, en ethnies, en tribus et à dire que si la démocratie et le Droit ont du bon chez les uns, le totalitarisme peut avoir ses vertus chez les autres.

Le débat politique français me semblerait moins misérable, moins indigent, moins strié de débordements, si la France devenait enfin un état de Droit, oui...

Prendre le Droit au sérieux

Cela impliquerait qu'on y sache enfin ce que c'est que le Droit et qu'on prenne le Droit au sérieux.

L'un des premiers préambules que je dois installer dans mes cours d'université lorsque le parle de philosophie politique est que je n'ai pas d'opinion, et que je n'en ai pas depuis longtemps, tellement tout un chacun se trouve accoutumé à avoir une opinion, à pouvoir l'énoncer, et surtout à pouvoir prétendre qu'elle équivaut à une analyse fondée sur la démonstration et la connaissance.

J'ai dû expliquer récemment à un hurluberlu portant son ignorance d'analphabète aussi haut qu'un diplôme du mérite des arts et lettres que les opinions, tout le monde en a car elles sont aussi nombreuses que les paires de fesses, mais que les analyses fondées sont plus rares car elles impliquent bien davantage qu'une paire de fesses : la capacité pour une paire de fesses d'emmener le cerveau (qui est censé, chez les êtres humains normalement constitués, la surplomber de quelques étages) vers une bibliothèque ou un ordinateur permettant de passer de l'opinion à une vraie compréhension. L'hurluberlu n'a pas compris, car il semble ainsi fait que l'intégralité de son intelligence réside dans ses fesses. Mais j'aurai au moins essayé...

L'un des préambules que je dois installer lorsque je fais des cours de Droit est l'idée que quiconque ne reconnaît pas le fait que les droits, pour être appelés ainsi, doivent être considérés comme naturels, donc inhérents à l'être humain en tant qu'il est un être humain et qu'il n'est ni un animal ni une plante ni un objet, ne reconnaît pas effectivement les droits. Et je dois installer ce préambule à chaque fois.

L'une des conclusions auxquelles il me faut parvenir lorsque je fais ces cours est que l'idée de Droit devrait enfin être prise au sérieux en France.

Si un homme politique français montrait simplement qu'il prend l'idée de Droit au sérieux,  cela suffirait pour que je le soutienne. Mais cet homme politique, je ne le vois pas, de quelque côté que je regarde. Ou tout au moins, je ne le vois pas aujourd'hui, en cet instant, parmi ceux qui entendent se présenter à une élection présidentielle avec quelque chance d'être élu.

C'est grave, dirais-je, et il m'arrive de me sentir très seul parmi ceux qui pensent que c'est grave.

Libéralisme classique

Cela ne signifie pas simplement, continuerai-je, que je suis très seul en France, ce qui en soi n'aurait aucune importance et pourrait ne regarder que moi.

Cela signifie, en fait, que tout le corps de pensée constituant le libéralisme classique est en train de disparaître en ce pays. 

Cela signifie qu'un homme politique ne peut plus se dire libéral sans risquer de sembler être un fou dangereux ou un suppôt d'on ne sait quel extrémisme sournois.

Le dernier qui s'y soit essayé explicitement s'appelle Alain Madelin et je dis ici  que je lui conserve intactes (et intouchées par le sens du vent) mon estime et mon amitié, même s'il est sans aucun doute bien plus dangereux pour qui tient à sa réputation à Paris aujourd'hui d'affirmer son estime et son amitié  pour Alain Madelin que de clamer haut et fort qu'Olivier Besancenot ferait un excellent député et qu'Arlette Laguillier, adepte pétrifiée de la dictature du prolétariat et de la soviétisation généralisée, est une femme très sympathique.

Le mot libéral aujourd'hui en France semble obscène, incongru, malodorant, juste bon à se voir collé un affixe : « néo », « ultra », « hyper », ou je ne sais quoi d'autre qui pourra lui donner une apparence conspirationniste.

On peut aussi l'utiliser en mettant des réserves, des dièses et des bémols : je suis un « libéral social » peut se dire, ou encore, je suis un « libéral en matière politique mais pas en matière économique ». On peut se risquer à un « le libéralisme économique peut avoir du bon à condition de ne pas en faire un dogme », cette formule présentant l'avantage de traiter celui qui oserait vous répondre de sectaire étriqué avant même qu'il ait ouvert la bouche. J'ai connu aussi des « libéraux pragmatiques », des « socialistes libéraux », des « libéraux planistes », des « libéraux gaullistes ». Quelques catégories manquent encore à ma collection, mais puisque nous sommes dans l'ère du n'importe quoi je ne doute pas qu'elles vont rapidement émerger. Je suggérerais : « libéral léniniste », « trotsko-libéral ». Je n'irais pas jusqu'à « libéral fasciste ». Dans l'indigence ambiante, certains pourraient aller jusqu'à clamer que l'accolement des deux mots comporte une part de pertinence.

Connaissance

Tout ce qui s'est construit de grand et d'émancipateur dans les temps modernes l'a été sur une base d'éthique et de connaissance. La connaissance et l'éthique en France aujourd'hui sont en déroute.

Tout ce qui constitue le libéralisme classique, respect de la liberté individuelle, droits naturels de l'être humain, égalité de droit, liberté de choix, liberté d'entreprendre, se trouve retiré du libéralisme par ceux qui prétendent en parler. Ils remplacent le vide ainsi créé par des fantasmes ignobles et consternants, et ils présentent ces fantasmes comme « le libéralisme ».
« Néo », « ultra », « hyper » : faites vos jeux. Et ne laissez surtout  pas un libéral parler...

On ne lit et on ne comprend plus Locke depuis longtemps en France, c'est une évidence, alors que Locke est le penseur essentiel pour quiconque entend prendre le Droit au sérieux et comprendre le libéralisme. Mais on n'y lit plus guère non plus Thomas Jefferson ou Tom Paine, Edmund Burke ou Frédéric Bastiat.

On ne lit plus guère Karl Marx non plus, me direz-vous, ce qui pourrait sembler contrebalancer, mais des versions prédigérées de la vulgate marxiste imprègnent une quantité croissante de cerveaux qui, faute d'avoir vu leurs neurones utilisés, en viennent à se trouver réduits à l'état d'éponges.

La connaissance est en déroute incontestablement.

On confond connaissance et opinion. On réduit le libéralisme à une opinion, et c'est de surcroît le libéralisme éviscéré, supplicié par ses ennemis... On fait du « marxisme » une autre opinion simplement, juste une autre opinion...

Et l'opinion, vous le savez, n'est qu'une opinion...

Quant à l'éthique... Ni bien ni mal, notais-je déjà dans Un goût de cendres, juste ce qui est sympa. Aujourd'hui, Ou bien c'est le vieux slogan de 1968 « il est interdit d'interdire » répété ad libitum par des gens qui situent l'intégralité de leur intelligence sur leur langue et leurs cordes vocales.  Ou bien, c'est la xénophobie, la répression, le goût immodéré pour l'homme des casernes et du gourdin.

Ne leur dites pas qu'il existe une éthique de la liberté à base d'interaction d'individus libres et responsables, ils ne comprendraient pas ce que vous dites.

Ne leur dites pas que des penseurs très sérieux ont consacré des livres entiers à l'éthique de la liberté. Ils penseraient que vous faites une plaisanterie au goût douteux.

Ne leur dites pas que l'état de Droit qu'il faudrait instituer serait le cadre permettant que s'exerce et fonctionne dans la durée l'éthique de la liberté, ils vous prendraient pour un illuminé à l'égard de qui la camisole de force s'impose.

L'ordre, vous dis-je !

Parce que la connaissance et l'éthique disparaissent en France alors qu'elles imprègnent toujours davantage le reste du monde, la France s'éloigne du reste du monde et on ne comprend plus guère, en France, le cours du monde...

Guy Millière



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Philosophe, économiste. Ring Wall of fame.

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