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La folie du jour II : mon enfer privé

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Leo Perez - le 15/12/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com




Je ne suis ni savant ni ignorant. J’ai connu des joies. C’est trop peu dire : je vis, et cette vie me fait le plaisir le plus grand. Alors la mort ? Quand je mourrai (peut-être tout à l’heure), je connaîtrai un plaisir immense. Je ne parle pas de l’avant-goût de la mort qui est fade et souvent désagréable. Souffrir est abrutissant. Mais telle est la vérité remarquable dont je suis sûr : j’éprouve à vivre un plaisir sans limites et j’aurai à mourir une satisfaction sans limites.

Je ne fais rien. Et j’écris que je ne fais rien. Le journal intime, le travail du diariste, c’est la répétition. De quoi ? De la vision ontologique de son néant. Pas de vita nova. Une vie installée dans une doucereuse tristesse. Pas d’ataraxie. Envisageons une transvaluation du deuil, pensons à ces moments de vie en creux. Ne me prenez pas à la lettre, mais avec un peu d’ironie.

J’ai erré, j’ai passé d’endroit en endroit. Stable, j’ai demeuré dans une seule chambre. J’ai été pauvre, puis plus riche, puis plus pauvre que beaucoup. Enfant, j’avais de grandes passions, et tout ce que je désirais, je l’obtenais. Mon enfance a disparu, ma jeunesse est sur les routes. Il n’importe : ce qui a été, j’en suis heureux, ce qui est me plaît, ce qui vient me convient.

J’étais dans une logique de parturition, j’étais mon propre père et en tant que tel, j’étais déjà mort. Pas de prédicat. Une absence présente. Eminemment présente. La mort du père. En proie à d’horribles souffrances. J’en ai fini. Je l’ai tué. C’est à cela que doit ressembler un ange.

Mon existence est-elle meilleure que celle de tous ? Il se peut. J’ai un toit, beaucoup n’en ont pas. Je n’ai pas la lèpre, je ne suis pas aveugle, je vois le monde, bonheur extraordinaire. Je le vois, ce jour hors duquel il n’est rien. Qui pourrait m’enlever cela ? Et ce jour s’effaçant, je m’effacerai avec lui, pensée, certitude qui me transporte.

La casuistique de mon égoïsme, j’en ai besoin pour ma santé mentale.
Le salut par l’art ? Je vais m’écrire un livre pour me le lire. Je m’écris un livre pour me le lire.
Le salut par l’esthétique ? Le goût du beau. Noir leitmotiv. Le vouloir ne fait pas loi.
Je jouis de souffrir comme mon père souffrait. Une névrose de destin. Duplication inextinguible du trauma.

J’ai aimé des êtres, je les ai perdus. Je suis devenu fou quand ce coup m’a frappé, car c’est un enfer. Mais ma folie est restée sans témoin, mon égarement n’apparaissait pas, mon intimité seule était folle. Quelquefois, je devenais furieux. On me disait : Pourquoi êtes-vous si calme ? Or, j’étais brûlé des pieds à la tête ; la nuit, je courais les rues, je hurlais ; le jour je travaillais tranquillement.


Elle n’est pas là. Ne vis-je donc que par elle ? Mon souffle est coupé. Mort lente si cruelle.
Travailler alors. Accepter ma solitude donc ma liberté. Mon aliénation privée.
Me libérer de cette fascination. Me libérer de moi-même. Ensuite.
Me dissoudre dans une brume inconsistante.

Peu après, la folie du monde se déchaîna.
Je fus mis au mur comme beaucoup d’autres. Pourquoi ? Pour rien. Les fusils ne partirent pas.
Je me dis : Dieu, que fais-tu ? Je cessai alors d’être insensé. Le monde hésita, puis reprit son équilibre.

Les murs, ce furent ceux d’une clinique de repos, privée, cachée dans la campagne limousine.
Une ambiance terne de folie douce y régnait. Personne n’était à proprement parler ce que les béotiens appellent fou. Seulement des humains qui avaient renoncé à la vie, à ses espoirs, à l’espoir sous toutes ces formes. Certains se cachaient derrière une bonne humeur de façade.
D’autres ne prenaient pas cette peine, ou n’y parvenaient plus. Qu’en était-il de moi ?

Avec la raison, le souvenir me revint et je vis que même aux pires jours, quand je me croyais parfaitement et entièrement malheureux, j’étais cependant, et presque tout le temps extrêmement heureux. Cela me donna à réfléchir. Cette découverte n’était pas agréable. Il me semblait que je perdais beaucoup. Je m’interrogeai : n’étais-je pas triste ? N’avais-je pas senti ma vie se fendre ? Oui, cela avait été ; mais, à chaque minute, quand je me levai et courrai par les rues, quand je restais immobile dans un coin de chambre, la fraîcheur de la nuit, la stabilité du sol me faisait respirer et reposer sur l’allégresse.

J’allais dans des groupes de paroles, n’en espérant rien hormis me nourrir des mots de ces autres bipèdes beaucoup plus malheureux que moi. Leur déchéance me réjouissait. Je me sentais planer au-dessus de leur désarroi, je m’en nourrissais. Le vitalisme, une philosophie qui s’appuie sur ma propre vie. Et de fait sur celle de mes coreligionnaires. Je les aimais, ou plutôt j’aimais leur douleur.

Les hommes voudraient échapper à la mort, bizarre espèce. Et quelques-uns crient, mourir, mourir, parce qu’ils voudraient échapper à la vie. « Quelle vie, je me tue, je me rends. » Cela est pitoyable et étrange, c’est une erreur.

Ruiné, abandonné, ravagé, en somme inaltérable, je continuai à vivre. J’étais dans une posture hédoniste, dans l’anti-structuralisme. Je voulais écrire un livre qui n’existait pas. Une énigme qui n’aurait pas de suite.

J’ai pourtant rencontré des êtres qui n’ont jamais dit à la vie, tais-toi, et  jamais à la mort vas-t-en. Presque toujours des femmes, de belles créatures. Les hommes, la terreur les assiège, la nuit les perce, ils voient leur projets anéantis, leur travail réduit en poussière, ils sont stupéfaits, eux si importants qui voulaient faire le monde, tout s’écroule.

La mort absence présente, présence absente. J’ai vécu dans l’angoisse, pas des angoisses, mais une angoisse ontologique. Mon père était mélancolique, nostalgique de temps qui n’existèrent pas. D’endroits qui n’existent plus. D’êtres et de coutumes disparus à jamais. Quelque chose de morbide, de macabre émanait de sa présence dès le premier abord et pour toujours. Une venimeuse vermine. Un ange déchu.

Qu’il se garde d’excès autant que de disette.
Bonté reste bonté, mais aussi désuète
Que beaux atours d’antan, et ne saurait ma voix
L’amener jusqu’aux bras, longs pourtant, de la Loi.

Puis-je décrire mes épreuves ? Je ne pouvais ni marcher, ni respirer, ni me nourrir. Mon souffle était de la pierre, mon corps de l’eau. Et pourtant je mourrai de soif. Un jour on m’enfonça dans le sol, les médecins me couvrirent de boue. Quel travail au fond de cette terre. Qui la dit froide ? C’est du feu.

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs…
Il y avait Nathalie.
Je l’ai aimé plus qu’on ne peut. Nous nous sommes égarés, perdus…la vie. Je l’ai retrouvé par hasard. Elle était si mal, si absente, si droguée par les médecins qu’elle ne me reconnut pas à l’instant où nos regards se croisèrent…mon amour naquit de nouveau, immédiatement. Je ne l’avais pas oublié.

Je n’ai jamais su pourquoi je l’aimais.

Je la regardai fixement alors… attendant une réponse même muette.
Je la voulais alors pleine de soleil et de tendresse.
Elle va mourir bientôt…la maladie l’emporte lentement.
Nathalie.
Je me confesse…je t’ai aimé. Peut-être aimerai-je longtemps, toujours, ce que tu étais.

Le hasard…quoi d’autre ? Notre rencontre.
Lorsque nous faisions étrangement l’amour, j’avais si peur de te blesser…
Ton corps si fin, presque maigre, j’avais peur de le heurter.
Peur de ta fragilité. Fasciné par elle. J’aime les faiblesses des femmes.
En aucune sorte leur force.

Après avoir trop lu, trop vécu par les livres, on tente de vivre la réalité.
Et on comprend que les livres sont d’un confort rassurant.
La réalité est atroce.

Je viendrai très bientôt à toi, Nathalie.

Le vin.

Professeur de goût. Paul Claudel.

J’aime boire du vin…la faute à qui ? A mon père certes, et à bien d’autres… c’est ma plus grande faiblesse.

Je relis Simenon, gifle intense.

Je me trouve de nombreux points communs avec son personnage, son amour mêlé de mépris pour l’humanité, son obsession à regarder l’homme comme un médecin, comme il l’avouait lui-même.

Son absence lorsque son premier enfant est venu au monde…sa peur.

Ses manières avec les femmes, toujours ce mépris mêlé d’un amour beaucoup trop grand.

Donc va pour le mépris…

Pour Sainte-Beuve, contre Proust.

Relu Jalousie de Proust. C’est bête, j’aime le personnage mais pas ses écrits.

Entendu une jolie chanson…sur une prostituée qui officie à Pigalle. Juste la voix du chanteur et un métronome, très bien… Un type la hèle, et bien sûr l’aime déjà, avec ses grands yeux bleus et ses joues si pâles.

Elle sentait le vice à bon marché…

Je voudrais m’immerger dans une tendresse sans fin, oublier le mépris et la méfiance.


Toi Hannah, il faudra bien un jour que je t’explique pourquoi je t’ai donné ce prénom… et quelle fut la vie de ton père. Y-arriverais-je ?

Avec ton regard d’être complet, pas d’enfant, je ne t’ai jamais vu comme cela, c’est étrange.

Emu aux larmes par un récit sur la relation de Simenon avec sa fille Marie-Jo.

Elle fut amoureuse de lui. Véritablement. Pas d’un amour filial, non. Un amour absolu.

Les derniers mots de son père au téléphone pour elle furent simples, je t’aime, l’obligea-t-elle à dire. A énoncer lentement…

Puis elle se tua. Elle avait vingt-cinq ans.

Je me sens vieux pour des raisons que je ne connais pas, et j’écris…les cahiers m’ennuient. J’écris sur un ordinateur, bien calé sur mon bureau…j’ai besoin d’un établi moi.

Ce graphomane de Simenon…pire que Balzac, c’est dire.

Jamais je ne serai comme cela, non, je ne veux pas.

L’abîme de l’écriture. Mes amis (et les autres…) ne comprennent pas.
Pourquoi ne pas vivre plutôt ? Délaisser la vie comme cela, ça n’est pas sain pense-t-on.

Ecrire est une activité absurde. Morbide. C’est apprendre à mourir ou désapprendre à vivre, soit.

Ils ont raison, il faut vivre, pas écrire….à quoi bon écrire ?

Je me guéris de mes complexes oui, un peu…je ne sais pas créer de personnages, je n’invente rien. Nathalie existe, moi aussi, Hannah aussi…
Et les autres.

Quels autres ? Je préfère les oublier.

J’ai l’impression vague que tout ceci fait très carnets…annotations.
Puis-je intéresser quelqu’un avec tout ça ?

Relu comme toujours Cioran, ces carnets donc, je suis un moustique drolâtique par rapport à lui…ce goût pour les faiblesses de l’homme, cette pitié fraternelle. Moi j’aime piquer car je ne peux pas tuer. Hélas.

Tout le monde est plus ou moins raté. Que dire d’autre ?

Abandonné Blanchot…trop ému par chaque phrase, ça ne va pas, Thomas l’Obscur ne passe plus.

Repris ce soir des médicaments, j’avais arrêté…mais c’est trop dur, trop de vertiges sans.
C’était ton anniversaire avant-hier Hannah, je n’étais pas là, tant pis…je songe à toi, ne sois pas inquiète, nous nous verrons vite.

Je brûle de te prendre dans mes bras. Et je ne peux le faire.

Mon psy ne m’est d’aucune aide…un imbécile comportementaliste.

Besoin de voir Emmanuelle C., elle m’aidera. Analyste, peut-être est-ce mieux…et puis elle est médecin, je ne paierai rien donc.

Le maquillage cache la vérité d’une femme, et par surcroît la rend pareil à toutes les autres.

Toujours Simenon…

Revu Frédéric A…que de souvenirs ! son regard un peu triste et toujours jeune. Il va assez bien, tant mieux. Il arrive à vivre de la musique, grand bien lui fasse…

Besoin de dormir. Mais je ne peux pas…

Anne K, mon dernier fiasco amoureux…on s’est raté, c’est très stupide tout cela.

Ce n’est pas passé loin pourtant, failli tout laisser et partir avec elle. A mon âge, ce fut osé…j’étais prêt à le faire.

J’enterre ce qui me préoccupe pour ne plus y penser.

Marjorie B, et son regard de porcelaine… si je lui avais fait un enfant, où en serai-je ?
Le jour l’éclairait de trop, on voyait ses vices à fleur de peau…

Besoin de voir mon avocat. C’est très pénible à chaque fois. Mais j’y suis obligé, quelle tristesse.
Pour toi Hannah, et puis pour cette histoire de maison en vente…un peu d’argent à récupérer, soit. J’en ai plus que besoin, c’est évident.

Envie de récupérer les livres que j’avais passé à Anne K… elle ne les mérite pas de toute façon. A quoi bon vouloir élever cette gauchiste par trop primaire et caricaturale ?

Elle m’a dit  fasciste tout de même…sans connaître vraiment rien de tout cela.  A quoi bon…rien contre les gauchistes mais bon…qu’ils restent où ils sont. Qu’ils balbutient, c’est dans l’ordre des choses.

Je n’ai pas l’intention d’écrire mes mémoires, quoique…

Je ne suis pas romancier, je suis écrivain, et donc je connais la joie d’écrire.

Plus rien à dire, je vais me coucher avec un livre…lequel ? Suétone, allez.

Léo Perez




Toutes les réactions (1)

1. 16/12/2010 18:01 - georges

georgesExcellent texte.

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Excellent texte.

georges16/12/2010 18:01 georges
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