La Ferme d'Abou Ghraïb
SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Alexis Blas - le 23/06/2004 - 0 réactions -
On a beaucoup critiqué la télé-réalité, ses excès, son voyeurisme, voire même, ô trahison ! ses mises en scène cachées, sans doute le comble pour ladite réalité. On peut dénoncer les sentiments et les passions veules qu'elle convoque chez un public censé se mirer dans le miroir de sa bassesse et qui de l'impudeur fait son miel. Là où autrefois on invitait l'anonyme à participer à telle ou telle émission de jeux, impliquant ainsi un public qui pouvait aisément se reconnaître en lui, au travers de ses exploits sportifs ou intellectuels - c'est encore le cas de certains programmes qui ont toujours cours - on incite aujourd'hui dit-on, par le biais de la télé-réalité, un certain public à se reconnaître dans son propre oubli de soi.

Dans les émissions « classiques », les candidats ont tout intérêt à garder une certaine retenue et maîtrise d'eux-mêmes, soit qu'il s'agisse pour eux d'accomplir un exploit sportif, soit de répondre à un questionnaire, soit encore de tourner une roue ! Une tension et une attention sont requises, et même lorsque la joie d'un gain obtenu facilement éclate sans retenue chez les plus exubérants, suit un indispensable ressaisissement et retour du quant-à-soi.
A contrario, dans la télé-réalité, cette tension doit disparaître pour laisser place à un impératif d'authenticité, selon les mots de Pascal Duret et François de Singly (1). Le quant-à-soi est le pire ennemi de la télé-réalité. Il suit selon un principe « cinégénique » et surtout cinétique, que les éléments les moins retenus sont précisément ceux qui attireront l'attention des téléspectateurs. La dynamique des pulsions, qu'elles soient externes c'est-à-dire : sexuelles, volonté de nuire à autrui, propension au mensonge et à la calomnie, ou internes : repli, dépression et pleurs ostensibles, volonté de se nuire à soi et propension à l'auto-flagellation, reste visible et surtout lisible.
Par conséquent il n'est pas si simple de dire qu'il y a reconnaissance du public dans ces excès de comportement. Ces excès sont eux-mêmes des caricatures d'excès car, s'il est loisible de constater des oublis passagers de soi chez les candidats, il est illusoire de croire à leur oubli total de la caméra. C'est cette dichotomie parfaitement schizoïde que Duret et de Singly nomment soi intime et soi statutaire, ou la démonstration que le quant-à-soi a la vie longue.
Le téléspectateur lui-même n'est pas dupe. S'installe alors une double-spécularité, celle du candidat qui s'abandonne, s'oublie mais se voit s'oublier, et celle du téléspectateur qui se voit lui-même voyeur. Cette double-spécularité est aveugle, car ni le candidat ni le téléspectateur n'ont les moyens de l'empathie qu'ils ont l'un pour l'autre. La caméra dissout celle du premier tandis que l'écran noie celle du deuxième.
Ainsi, dire que le public se reconnaît dans l'excès est un raccourci. Le sens commun est capable de donner la réplique et de mettre telle ou telle situation filmée en perspective de sa propre vie et de l'équilibre qu'il a lui-même choisi pour elle.
Pour autant, loin de nous de cautionner la télé-réalité et de la considérer comme un spectacle comme un autre. Elle n'est pas anodine. Elle rend davantage manifeste le pire que le meilleur, faisant état de la faiblesse des individus, leur lâcheté, leur mesquinerie, leurs turpitudes et tendant à les vider en quelque sorte de tout résidu de bienséance et de bonne conduite, lesquelles ne seraient qu'un masque. Ce qui revient à dire que la vérité est dans nos turpitudes.
Restant du point de vue de spectateur que nous sommes vous et moi, d'où vient donc le plaisir de visionner de tels programmes ? Sans doute ce plaisir participe-t-il d'une catharsis négative. Négative lorsqu'elle légitime notre fond inavouable, mais négative aussi lorsqu'elle est faire-valoir de notre propre équilibre.
Nous avons parlé de fond avouable et inavouable de l'être. Y a-t-il seulement « un fond de l'être » demandait déjà Alcibiade à Socrate. Cette dialectique est plus que jamais présente dans une société qui paradoxalement veut s'en affranchir. La morale hurle à tout endroit que pique la télé-réalité et chacun scrute en son fond propre la conduite qu'il tiendrait lui-même pour bonne dans le contexte présenté. Cet éclatement des points de vue n'est que l'analogon de l'éclatement de la morale qui, si elle n'a pas disparue, s'est atomisée en de multiples singularités, les nôtres. La télévision ne pouvait échapper longtemps à ce phénomène nonobstant sa déontologie première d'édification et de service public. A ses modèles positifs et moraux d'antan succèdent donc des modèles négatifs. Ces modèles négatifs n'en sont pas moins moraux eux aussi, puisqu'ils émanent des singularités du monde de la production audiovisuelle qui ont leur propre vision éthique des programmes qu'ils diffusent. Il est notable qu'aux objections des pourfendeurs de l'amoralité télévisuelle, ne soient pas données des réponses niant l'objectivité de la morale, mais des justifications usant d'un même langage éthique, sur le terrain même de la morale !
Il est une autre catharsis, plus vaste, plus profonde et plus symptomatique qui rend presque... évidente la présence des lofts et des fermes de célébrités sur nos écrans.
Dans le monde du « 12 septembre », quelle place pour l'espoir et l'optimisme lorsque plus personne ne prend un métro sans songer à un attentat, lorsque l'actualité nous commotionne, à un point où plus un jour ne passe sans que l'innommable ne nous éclate au visage : commémorations du D-Day et une Shoah toujours plus salie, génocide rwandais et maintenant ougandais, répétitions accélérées de l'horreur, bombes humaines et terrorisme omniprésent, égorgements téléchargeables de Berg, de Pearl et d'autres, tortures avérées d'Abou Ghraïb et de Guantanamo, cynisme froid des politiques, affaires incessantes de meurtres, de viols et de tortures d'enfants, Outreau, Dutroux...
Face à la REALITE, combien nous est insignifiante la télé-réalité ! Mieux, nous nous surprenons à la trouver...apaisante. Regarder la « Ferme des célébrités » est d'une telle inanité que cela nous rassure, nous calme. La petitesse crasse de nos lofteurs, de nos dragueurs-menteurs millionnaires nous repose d'un mal plus grand, d'une douleur plus diffuse. Loana et Abou Ghraïb, Vincent MacDoom et Al-qaida...
Puisque la vérité est dans nos turpitudes, qu'elles doivent se révéler désormais à la face du monde, il ne nous reste plus à nous, téléspectateurs et détenteurs du sens commun, que d'y mettre bon ordre et instaurer une certaine hiérarchie des maux de l'humanité, allant du pire au « moins pire ».
Visionnage en creux, ajustement négatif et « politique du moins pire », bien entendu, cette philosophie est terrible. Le nihilisme prend des voies détournées pour mieux nous surprendre. Il nous cajole et finit par nous faire inhaler ce qui est la distillation même de son essence. Il n'y a pas de petit et de grand nihilisme, il n'y a qu'un nihilisme. Maigre consolation que celle de ces spectacles pauvres, des spectacles qui n'en sont plus, mimesis altérées, et nos consciences enfuies avec, conséquence directe du désespoir qui s'emploie à toujours ronger en premier ce qui reste de lucidité avant que de poursuivre son ½uvre.
A la double-spécularité de la télé-réalité, s'en rajoute une troisième, qui n'est en fait que la toile de fond des deux premières, celle de la réalité du monde. Principe de cruauté. Que les intellos branchés cessent donc ce mépris usuel pour les inconditionnels de la télé-réalité mais considèrent bien ce grand vague à l'âme - lame de fond nihiliste qui s'empare de nos sociétés et nous fait prendre des vessies des lanternes, des comportements imbéciles pour de la distraction, des êtres diminués pour des gens « de leur temps »...bassesses justifiées puisqu'il y a pire.
Drôle de sensation que de voir l 'émergence de cet être humain du XXIe siècle, un être humain altéré en quelque sorte. Dans cette humanité qui s'oublie, il devient touchant en effet, de voir les quelques efforts encore faits pour lui redonner des couleurs et quelque apparence humaine. Il n'est guère étonnant que depuis quelques temps donc, suivent sur les écrans les épiphénomènes télé de LA réalité proprement dite, verrues et micro-enflures altérées d'une humanité altérée.
L'homme est mauvais par essence ? goûtons donc encore ce qu'il y a de moins mauvais chez lui : Dire du mal de Danielle Gilbert n'est pas lui mettre des électrodes aux seins. Comploter pour la sortie de tel lofteur avec force lâchetés n'est pas égorger et dépecer Pearl, Berg, Johnson... au couteau de boucher. Baiser tous les mecs qu'on peut dans une co-location, n'est pas intromettre jusqu'au sang des godemichets à ses propres enfants. Un invariant demeure dans ces exemples cités : La vidéo. Si la barbarie du monde ne fait pas de tout un chacun un barbare, force est de constater que son spectacle lamine en profondeur notre propre image comme espèce, et appartenants à l'espèce humaine. Elle draine comme un fleuve tumultueux tous les sédiments des bas-fonds de nos âmes et rend trouble la vision, inopérantes nos anciennes catégories et indésirables leur retour.
D'aucuns diront que pareille grille de lecture ne laisse guère de place à aux ressources que nous avons pour trouver d'autres échappées. Mais « l'optimisme rend douillet » selon les mots de Nietzsche dont l'écho est plus qu'actuel, tandis qu'à la ferme d'Abou Ghraïb, « l'oubliance est douce » (2).
Alexis Blass
(1) Revue « Le débat » n°125 - mai-août 2003
(2) Charles Cros - « Le collier de griffes » Gallimard - La Pléiade
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