La dissidence en France
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Guy Millière - le 22/03/2007 - 1 réactions -
Parce qu'il faudra se souvenir que cet homme fut un torrent d'humanité. Parce qu'il faudra se souvenir que cet homme a mis son incommensurable culture au service de ses idées. Parce qu'il faudra vivre avec l'insupportable constat que sa pensée est inépuisablement liée à son contact direct avec les opprimés, qui a tissé en lui l'étendard de la Liberté. Parce qu'il faudra vivre avec l'idée qu'on a voulu assassiner cet homme pour protéger le Grand Parc SS de La Pensée Unique. Parce qu'il faudra comprendre que cet homme est issu de cette singulière espèce qu'on lynche en public, qui est l'invincible altérité. Parce qu'il faudra vous souvenir qu'un Guy Millière aura existé. Parce que quelque part entre la France et les Etats-Unis, ce Guy Millière est encore vivant. Il vit, écrit, fait des conférences. Il a survécu à son enième assassinat. David Kersan

Dans le numéro de janvier 2006 de la revue Commentary figure un bel article de Christian Delacampagne sur l'affaire Redeker et ce qu'elle signifie. Je me dois d'y renvoyer tous ceux qui me lisent. Delacampagne y parle du climat douteux et délétère qui règne en France. Pour l'essentiel, écrit-il, « la classe politique se tient à l'écart de tout ce qui touche à l'islam » : au moins cinq millions de musulmans résident en France et nombre d'entre eux ont le droit de vote. Pour l'essentiel, poursuit-il, « les médias sont complices » de l'attitude de la classe politique. Lorsqu'on aborde le domaine universitaire et intellectuel, ajoute-t-il, « l'histoire est plus compliquée : aujourd'hui, en France, aborder certains sujets relève du tabou, peut vous valoir l'exclusion et l'inscription sur une « liste noire » pour peu que vous ne teniez pas le « bon » discours politique. Et celui-ci implique, bien sûr, de « dénoncer la politique américaine au Proche-Orient comme un exercice de « cruauté barbare ». Les origines de tout cela, poursuit Delacampagne, tiennent aux relations entre la France et le monde arabe depuis des décennies, à la volonté de la France de tenter d'être une « puissance arabe », aux épisodes coloniaux, aux rapports du gaullisme au mouvement des « non alignés ». Aujourd'hui, précise-t-il, « la gauche en raison de sa haine irraisonnée d'Israël, est devenue bien plus antisémite que l'extrême-droite, malgré la longue histoire de l'animosité de celle-ci envers les juifs ». Les origines tiennent aussi à l'orientalisme français, de Louis Massignon qui, au temps de l'affaire Dreyfus, circulait dans des « cercles ouvertement antisémites à Gilles Kepel, Olivier Roy et François Burgat aujourd'hui qui, chacun à sa manière, dit Delacampagne se sont lourdement trompés dans diverses de leurs analyses. »Une république fondée sur les idées de liberté et d'égalité », conclut Delacampagne, « ne peut s'accommoder d'idées aussi nocives ».
Ce que décrit Delacampagne dans cet article est bel et bien la réalité, et je suis d'accord avec la conclusion à laquelle il parvient. J'irai simplement un peu plus loin : la république en France est très malade. Je ne veux pas dire que c'est une maladie mortelle, mais il m'arrive de le penser. Delacampagne dit, dans l'article, qu'il a vu les portes de l'université française se fermer devant lui, et il décrit les déconvenues de Robert Redeker. Mais (puis-je le dire ?), Redeker n'est pas seul dans son cas. J'ai défendu, voici quelques années, Alexandre Del Valle, bien que je ne partage pas toutes ses idées et ses analyses : simplement pour une question de principes. Parce qu'il n'est pas admissible que quelqu'un qui fait un travail intellectuel dans une société censée être société de liberté puisse être harcelé, persécuté, menacé de mort, traîné dans la boue. J'ai défendu Rachid Kaci, pour les mêmes raisons. Mon attitude avait des motivations profondes qui touchent aux principes éthiques qui sont les miens, mais elle était motivée aussi par mon parcours personnel et, une fois n'est pas coutume, je vais ici parler de moi-même.
Je ne me plains pas. Je ne regrette rien. Je pense simplement que mon parcours est significatif de la façon dont la société française, en raison de lâchetés et de pathologies diverses, peut broyer un être humain. Simplement parce qu'il n'a pas la pensée correcte et parce que ses idées, considérées comme dignes et nobles partout ailleurs dans le monde civilisé, n'ont pas, en France, droit de cité.
J'ai commencé à enseigner à l'université en 1971 ; les portes, à l'époque, ne se sont pas fermées devant moi, simplement parce que mes activités, jusque là, avaient été situées dans le domaine du théâtre, du cinéma et de la chanson. Je n'avais, je dois le dire, pas réfléchi en profondeur aux problèmes du monde. Les circonstances m'ont conduit à entretenir des relations étroites avec une famille juive. J'ai été confronté aux horreurs de la shoah vues par des survivants. J'ai découvert la réalité d'Israël en sa diversité, sa richesse, sa fécondité. Je me suis aussi rendu de « l'autre côté » : en Syrie, au Liban, dans les camps de l'OLP qui venait d'être chassée de Jordanie. J'ai vu la façon dont on apprenait aux enfants à égorger. J'ai lu et entendu la propagande palestinienne. J'ai vu, à Damas et, un peu plus tard à Bagdad, le négationnisme, l'antisémitisme, les complaisances et complicités avec le nazisme. J'ai beaucoup lu et beaucoup étudié. J'ai constaté à mon retour en France que ceux à qui je voulais parler de tout cela de manière ouverte adoptaient une attitude d'hostilité dogmatique, voire haineuse. Je n'ai, sur le coup, pas compris ou, plus exactement, j'ai commencé à discerner ce qu 'était l'aveuglement idéologique, comment le racisme et le totalitarisme pouvaient s'emparer d'esprits qui se pensaient éclairés et qui, au nom d'une idée de la « justice » pouvaient nier les faits, les documents, la réalité historique. C'est à l'époque que j'ai lu Orwell, Huxley, Arthur Koestler. Quelques années plus tard, d'autres circonstances m'ont conduit à rencontrer et à nouer des relations étroites avec des Vietnamiens. Je n'ai pu me rendre au Vietnam : c'était la guerre et ce fut bientôt la débâcle, le système concentrationnaire, la tragédie des boat people. J'ai connu de près des rescapés, des gens qui avaient survécu à un véritable enfer et qui sont arrivés en Occident dépouillés de tout, témoins d'atrocités, maigres et tremblants. J'ai entendu Alexandre Soljenitsyne, juste avant que le pire ne survienne, parler de la tragédie que serait une victoire communiste. J'ai vu de beaux esprits lui répondre avec horreur et dégoût : comment ne pouvait-il pas voir que ce qui survenait était une « libération » ? J'étais, hélas, bien placé pour douter moi-même de cette « libération » : avant, bien avant que le doute soit rendu légitime par la repentance d'un Jean-Paul Sartre. J'ai tenté (j'étais naïf en ce temps là) de parler de ce qui arrivait aux peuples vietnamien, laotien et cambodgien aux amis qui me restaient. L'hostilité dogmatique à mon égard a redoublé. J'ai perdu mes dernières illusions. Je ne savais pas encore qu'il pouvait y avoir pire, dans une société qui se dit civilisée, que perdre tous ses amis. J'ai eu le temps de publier un livre où je m'interrogeais sur la France de l'époque, puis est venu le procès en sorcellerie. Il a été question de m'exclure de l'université, de me faire condamner pour manquement aux règles professionnelles et pour « propagande fasciste » au sein de l'université. J'ai été menacé par téléphone, mais aussi physiquement, jusqu'à mon domicile. Des dossiers emplis de faux témoignages ont été montés contre moi. On a fait courir des rumeurs nauséabondes sur mon compte. Ceux que je tentais de prendre à témoin n'avaient rien vu et rien entendu. J'ai tenté de tenir dans la tempête. J'ai rencontré des gens qui, c'est un fait, ont été les seuls à l'époque à ne pas me traiter comme un pestiféré : ils étaient « libéraux » et « libéralisme » n'était pas encore devenu, en France, un mot obscène. J'ai voyagé, et j'ai commencé à m'attacher aux Etats-Unis. Malgré tout, j'étais blessé. Au plus profond de moi.
Je n'avais cessé de parler de droits de l'homme, de liberté de parole, de liberté individuelle, et on osait me traiter de « fasciste » ! Je n'avais cessé de me situer sur le terrain de la connaissance et on me traitait de « propagandiste » ? On menaçait de me tuer physiquement et intellectuellement ! Sans vraiment m'en rendre compte, j'ai glissé vers une dépression profonde. Comme je niais la dépression, je l'ai laissé s'installer et s'aggraver. Je me suis trouvé, au bout de quelques mois dans l'incapacité d'écrire et de me défendre, presque dans l'incapacité de penser. Je n'ai pas honoré divers contrats. Je ne me suis pas adressé à la police ou à la justice, ce qui a peut-être été un tort. J'ai quasiment tout perdu. J'ai continué à enseigner, je ne sais pas vraiment comment. Parfois, je ne me souvenais plus des mots que je venais de prononcer. J'ai dû ma survie à des amis à San Francisco et à deux psychiatres. J'aurais pu mourir. J'ai perdu plusieurs années, presque une décennie.
Je me suis reconstruit peu à peu. Je me suis occupé d'une revue. J'ai traduit quelques livres. J'ai retrouvé la capacité d'écrire. J'ai recommencé à publier des livres, à donner des conférences pour des organismes prestigieux. J'ai réussi à sortir des abysses. Ma vie personnelle était en lambeaux, et j'ai reconstruit une famille. Quelques années plus tard, je découvre que rien n'a changé en ce pays, strictement rien. Ceux qui crachaient sur Israël et sur les juifs « sionistes » continuent à cracher sur Israël et sur les juifs « sionistes », et je ne suis toujours pas du « bon côté ». Je continue à voir en Israël une démocratie confrontée à des haines totalitaires et fanatiques : faut-il être incorrigible ! Ceux qui vomissaient les Etats-Unis continuent à vomir les Etats-Unis, et moi, je connais les Etats-Unis, je connais leurs valeurs fondamentales. Je continue à voir en les Etats-Unis un pays le plus souvent exemplaire en matière de liberté. Je suis vraiment irrécupérable. Comme si ces tares ne suffisaient pas, je pense que Reagan a été un grand président. J'ai même eu l'indélicatesse de le rencontrer et de traduire ses écrits. Je devrais pourtant savoir que c'était un dangereux imbécile ! J'ai poussé le mauvais goût jusqu'à trouver des qualités à George Walker Bush et jusqu'à penser que défendre les droits de l'homme, la liberté, la démocratie face au totalitarisme islamique était une bonne chose. Faut-il être immonde ! J'ajouterai que j'ai adopté les thèses de Daniel Pipes sur la « bataille pour le c½ur de l'islam » : rien à tirer de moi, décidément. Je sais, j'aurais pu faire un effort, devenir un petit peu antisémite, « pro-palestinien » et anti-américain, commencer mes phrases en disant « je sais que Bush est un mauvais Président, mais... ». Toujours est-il que je sais à nouveau ce que c'est que l'exclusion et ce que c'est qu'être sur une liste noire. Je sais à nouveau ce que c'est qu'être traîné dans la boue : le Mrap m'a dénoncé comme « raciste » sous le prétexte que l'islam radical serait une race (on est inventif en France), de jeunes journalistes sans éthique ni scrupules m'ont assimilé au Front National, avec lequel je n'ai pas le moindre commencement d'un début d'ombre de relation et, parce que je me suis indigné de ce genre d'amalgame, me traînent en justice. Je suis censé les avoir diffamé, alors qu'eux, bien sûr..
Un de mes livres a été un best seller, mais l'éditeur, pour des raisons très mystérieuses n'a pas voulu prendre le risque de publier un autre de mes livres : de peur, sans doute, que ce soit à nouveau un succès. J'ai publié, depuis, deux livres chez un autre éditeur, et ils se sont bien vendus, mais cet autre éditeur ne me prend même plus au téléphone. Je sais pourquoi : la dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit qu'on lui avait murmuré dans les salons parisiens que j'étais « le diable ». Il avait ajouté à l'époque : « quelle absurdité, un homme comme vous ». L'absurdité a gagné par KO, semble-t-il. J'ai publié deux livres encore dans une maison qui a, depuis, déposé son bilan. J'ai plusieurs livres achevés, mais les éditeurs font grise mine, semble-t-il. Ils publient des textes bien plus indigents. Ils publient des livres qui ne se vendent pas. Mais je fais courir aux grands éditeurs un risque bien plus grave que celui de publier des livres indigents et qui ne se vendent pas : celui de publier des livres incorrects qui se vendraient sans doute. Quelle horreur.
Mes conférences ont dû, soudain, très brutalement, et suite à la circulation d'un dossier expliquant que je suis un « sioniste islamophobe », devenir bien mauvaises, puisque j'ai, en un an, perdu tous les contrats que j'avais et puisque nul, dans les organismes concernés, ne me prend plus au téléphone non plus.
Plus aucune radio française, à une ou deux (et très honorables) exception près, ne m'invite, plus aucune télévision. Les journaux ne publient pas mes articles et, significativement, je peux publier en Israël et aux Etats-Unis, mais guère en France. Je devrais utiliser un pseudonyme, une perruque, de fausses moustaches, ruser pour cacher l'ignoble personnage que je suis. Je n'en ai pas envie. D'autant plus que je devrais, en supplément, édulcorer le contenu de ce que j'écris. Peut-être que si j'écrivais des essais comme les éditeurs français les aiment en ce moment, style « L'art de péter» (un best seller, ces derniers jours), « Je suis pour la paix », ou « Il fait beau quand le ciel est bleu », parviendrais je à me réhabiliter.
Mais je n'en ai pas envie non plus.
Les sociétés ouvertement totalitaires, comme l'Union Soviétique il y a vingt ans, pratiquaient ouvertement la censure et la déportation. Ceux qui subissaient censure et déportation étaient publiés à l'extérieur, et appelés dissidents.
Je me sens aujourd'hui dans la situation d'un dissident, en un pays qui n'est pas défini comme totalitaire, mais dont le fonctionnement relève pourtant d'un totalitarisme qui ne dit pas son nom. Je peux publier, de façon marginale, très marginale. Je ne peux parler. On me traite presque comme si j'étais mort ou comme si je ne devais pas exister. Je mets ma plume au service d'idées pour lesquelles des hommes se sont battus pendant des siècles et qui sont censées être nobles aujourd'hui. Je défends ceux qu'on broie, qu'on opprime, qu'on exclut, mais je ne le fais sans doute pas de la « bonne » façon.
J'ai traduit des textes de Daniel Pipes et de Norman Podhoretz, mais ces textes eux-mêmes n'intéressent guère, semble-il, et jusqu'à nouvel ordre, des grands éditeurs français. Ils ont été écrits par des juifs, américains, qui pensent comme il ne faut pas penser en France. Ils cumulent tous les défauts et les grands éditeurs français, gardiens de la « pensée unique » n'admettent, jusqu'à preuve du contraire, aucune exception.
Christian Delacampagne a sans doute eu, finalement, beaucoup de chance, d'être maintenu à l'écart de l'université française : il a évité ce que j'ai subi. Robert Redeker, a, de fait, et tout bien pesé, eu de la chance d'avoir vu ses problèmes médiatisés.
Des gens comme moi ont pénétré l'université, oui. Ils ont été édités, mais ils ont subi et subissent toujours une oppression tentaculaire et multiforme qui ne dit pas son nom.
J'ai été victime, de fait, sans jamais me plaindre, de deux tentatives de meurtre. Ceux qui ont tenté de m'assassiner intellectuellement et moralement voici une vingtaine d'années ont bien failli réussir. Ceux qui tentent la même chose aujourd'hui ne réussiront pas. Néanmoins, c'est un fait, ils étaient il y a vingt ans ceux qui tenaient les idées et la pensée en France. Ils sont aujourd'hui ceux qui tiennent les idées et la pensée en France. Il m'arrive de craindre qu'ils soient en cette position jusqu'à ce que la France meure.
La république en France était malade il y a vingt ans. Elle est aujourd'hui bien davantage que malade. Elle ressemble à une fiction. Ma vie, de « l'antisionisme » antiaméricain des années 1970 à l'« l'antisionisme » antiaméricain d'aujourd'hui, et des persécutions d'il y a vingt ans jusqu'à l'asphyxie consensuelle du temps présent, me renvoie ans cesse à l'évidence, croissante, de cette fiction.
Je continuerai à me battre, bien sûr. Je ne baisse pas les bras. Mais le poids à porter est lourd, très lourd, et j'ai beaucoup d'indulgence pour ceux qui ont renoncé.
Si je devais mourir, je ne m'attends même pas à ce que mes livres inédits soient publiés de façon posthume. Je sais que je disparaîtrai sans trace. On me traitera comme si je n'avais jamais existé. Au temps de l'Union Soviétique, on effaçait des personnages sur les photos. Depuis, en France, on a fait des progrès.
Je ne me plains pas. Je ne regrette rien, non. Et si je devais refaire ce que j'ai fait, je le referais. Je voulais seulement vous dire tout cela.
Au moins une fois. C'est fait.
Guy Millière
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1. 23/03/2011 22:05 - alciator
Hommage à votre travail. Il n'est de glorieux combat que l'humble travail.
Et petit à petit, vous y arrivez, avec d'autres, à percer la carapace. Du chemin de parcouru, depuis ce texte.
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Dernière réaction Hommage à votre travail. Il n'est de glorieux combat que l'humble travail.
Et petit à petit, vous y arrivez, avec d'autres, à percer la carapace. Du chemin de parcouru, depuis ce texte.  23/03/2011 22:05 alciator
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