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La Deuxième Carrière d'Adolf Hitler

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Renaud Camus - le 07/04/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Au-dessus du clavier d'un des plus brillants écrivains contemporains, le jour où les banlieues se sont mises à brûler, de grosses gouttes, glaciales et lourdes commençaient à chuter. L'espace d'une longue semaine, un roulement de tonnerre a grondé. La tempête a cessé. Puis ça c'est mis à tomber. Toutes les larmes du ciel se sont mises à tomber.

David Kersan

 

Au lendemain des bombardements de Berlin et de la capitulation de l'Allemagne nazie, en 1945, il s'est trouvé des gens pour ne pas vouloir croire qu'Hitler était réellement mort.  Avec terreur, pour la plupart, avec espoir pour quelques-uns, ils s'étaient convaincus que le führer avait pu s'enfuir par quelque passage secret de son bunker, et qu'un jour il allait revenir.

Il n'est pas revenu, Dieu merci. Mais au fur et à mesure que le temps passait, que les crimes nazis étaient mieux connus, que l'horreur concentrationnaire prenait plus de place dans la mémoire collective, que se dissipait l'espèce de silence hébété qui avait suivi la découverte des camps de la mort, Hitler opérait tout de même une espèce de retour : un retour en creux, certes, un retour comme figure inversée, comme contre-épreuve, comme pôle par excellence du négatif et donc comme obsession.  Cet emploi de figure absolue du Mal, il ne l'avait certes pas volée : personne n'était plus qualifié que lui pour l'occuper. L'ennui c'est que, redevenu très présent par ce biais pervers, il allait montrer qu'il pouvait encore nuire - pas autant que la première fois, sans doute, mais de façon plus insidieuse, plus captieuse comme il convient à un fantôme, et plus durable - au point qu'il n'a pas dit son dernier mot. C'est là ce que j'appelle sa "deuxième carrière".

Le mode de sa présence fantomatique, c'est de constituer le butoir de toutes les phrases, de toutes les phrases négatives ; l'horizon suprême de toutes les perspectives de la condamnation ; l'argument ultime de tout débat qui s'envenime. C'est ce que d'autres avant moi ont appelé très justement la reductio ad Hitlerum. Et je crois être assez bien placé pour apprécier la justesse de cette dénomination, et la puissance de l'instrument polémique lui-même, moi qui me suis vu traiter, par Mme Laure Adler je crois bien, ou bien était-ce par le Mrap, de pire que Hitler, rien de moins.

Hitler, dans cet emploi d'arme absolue de langage a servi à condamner définitivement, ou à réduire au silence, tout ce dont on pouvait dire, ou dont on croyait qu'on pouvait dire, ou dont on estimait qu'on pouvait aller jusqu'à insinuer, que ç'avait un rapport, même infime, avec lui, avec ce qu'il avait fait lui, avec ce qu'il avait écrit, avec ce qu'il avait pensé. Or, dans ce domaine, accusation vaut condamnation. Soupçon vaut preuve. Et pour la cible potentielle, risque encouru vaut perte. Autant dire qu'il s'agissait là d'une arme formidable, dont on aurait pu croire qu'il n'était pas bon de la laisser entre toutes les mains. Or elle était en vente libre. Que dis-je ? Elle était distribuée gratuitement à tous les carrefours, avec mode d'emploi détaillé (c'est assez simple) et brochure d'encouragement moral à la laisser reposer aussi peu que possible.

Hitler étant à peu près synonyme de racisme, au premier chef (ne parlons même pas d'antisémitisme), il suffisait dès lors d'assumer le nom et la position de l'antiracisme pour pouvoir, intellectuellement, conceptuellement, mais aussi socialement, et bien sûr politiquement, tuer à vue - ce qui n'eût présenté que peu d'inconvénient si l'antiracisme s'en était tenu à ce que semblait annoncer son nom, la condamnation morale du racisme et le combat politique et militant contre lui, c'est-à-dire contre toute réduction de la personne à son origine, et contre toute violence, ou humiliation, à elle infligée du fait de son origine. Mais la présence obsessionnelle de Hitler au bout de toutes les accusations, de toutes les pensées négatives, de tous les arguments, conférait à ceux qui l'invoquait trop de grisante puissance de tir pour qu'ils ne fussent pas tentés d'y avoir recours en toute circonstance, et, pour ce faire, d'élargir considérablement, et presque indéfiniment, le champ d'application d'une arme si puissante. C'est ainsi que l'antiracisme, enivré par la force irrésistible et l'espèce d'infaillibilité, d'invulnérabilité, que lui conférait l'évocation réelle ou seulement suggérée de l'épouvantable fantôme Adolf Hitler, se mit à élargir hors de toute mesure son domaine d'intervention et son corpus doctrinal qui dès lors, bien loin de viser comme à sa naissance le seul racisme véritable - une tâche pourtant suffisamment lourde, aurait-on pu penser -, se mêla d'interdire non seulement toute référence aux races, il va sans dire, mais aussi, peu ou prou, aux ethnies, aux peuples, aux civilisations, aux cultures diverses, aux origines en général.

Du coup, et du fait d'Hitler, de ce qu'Hitler et le siens avaient fait à l'histoire, des atrocités incomparables dont ils étaient responsables, ce sont des pans entiers de la connaissance, de l'histoire, de l'expérience, de la raison même et du jugement qui s'effondrèrent, disparurent, devinrent impossibles à mentionner seulement. Pourtant ce dont ils étaient connaissance, ce dont ils étaient histoire, ce dont ils étaient expérience, ce que la raison et le jugement politique et moral,  en eux, avait cherché à définir et à ordonnancer, tout cela n'en existait pas moins, n'en perdurait pas moins dans les profondeurs de l'espace géographique et du temps, et souvent à leur superficie même, à leurs frontières, dans leurs quartiers divers, leurs cités, leurs banlieues ; bref n'en continuait pas moins son labeur historique, parfois sourd, parfois violent - d'abord sourd, puis violent.

La deuxième carrière d'Adolf Hitler, s'exerçant selon un retournement terme à terme et purement mécanique des perspectives, a consisté à convaincre le monde, mais surtout l'Occident, et d'abord l'Europe, qui pour son malheur avait pu suivre de beaucoup plus près que les autres continents la première équipée criminelle de ce revenant diabolique, que les distinctions ethniques et les dimensions héréditaires des civilisations ne comptaient pas, que les origines n'étaient rien, que les appartenances natives n'avaient aucune importance, et que même si, par malheur, ces choses-là avaient une existence réelle et une influence effective sur les affaires des hommes et des États, il fallait faire comme s'il n'en était rien, les ignorer en fait et en discours, leur dénier toute pertinence, interdire qu'il y soit fait référence.

C'est ainsi qu'est né, sous la houlette inversée d'Adolf Hitler, dans la hantise de lui - hantise qui se révélait, pour le dictateur consumé, un mode formidablement efficace de la présence - un monde totalement imaginaire, belle-âmiste, dévot, à la fois onctueux et implacable, tyrannique et impuissant,  qui s'avisa de recouvrir bord à bord le coupable monde réel, et de le tancer sévèrement quand celui-ci prétendait, en levant le doigt pour une petite question, ou en exposant sa souffrance,  tout simplement, rappeler sa réalité : on lui déclarait alors, statistiques à l'appui et menaces de poursuites à la clef, qu'il se trompait totalement sur lui-même, qu'il ne savait pas ce qu'il disait, qu'il ne voyait pas ce qu'il voyait, qu'il ne souffrait pas ce qu'il souffrait, que tout cela était dans sa tête et, à tout hasard, que le niveau montait ; et s'il avait le mauvais goût d'insister, on déclarait criminelle cette insistance.

Bien entendu, l'opération de recouvrement n'a pas réussi partout avec un égal succès. La société ultra-anti-raciste post-hitlérienne, celle qui, hanté par Hitler, voulait absolument qu'il n'y eût pas de races mais, en même temps, qu'aux races on ne touchât point parce qu'elles sont très susceptibles, qu'on ne leur adressât jamais aucune critique non plus  qu'à quoi que ce soit, "ethnies", peuples, "communautés", religions, cultures civilisations, qui de près ou de loin pourraient passer pour leur ressembler vaguement ou pour regrouper plus ou moins exactement les mêmes individus qu'elles, cette société-là, donc, ne parvint à s'imposer complètement que dans les contrées - l'Europe, essentiellement, et dans une moindre mesure l'Amérique du nord - que le premier Hitler, le vrai, celui de la première carrière, avait sinistrement marqué de son sceau. Ailleurs le fantôme était beaucoup moins agissant. On peut même dire qu'il y a de très vastes régions de la planète, très peuplées et très remuantes, au sud et au sud-est de l'Europe, en particulier, où il ne produisait aucun effet et ne faisait peur à personne. C'est qu'en ces quartiers-là on n'en était pas encore à Hitler revenant  (revenant à l'envers comme en Occident, régnant a contrario, modelant en haut-relief les territoires et les esprits par son souvenir totalitaire) : à peine avait-on atteint là-bas, malgré de longs efforts, le premier Hitler, celui de la première carrière. On était pas du tout au-delà de lui, obsessionnellement  au-delà comme chez nous, mais encore en deça  - même si quelquefois c'est à peine en deça, il faut le reconnaître : témoin le discours récent du président de la République iranienne, appelant à la destruction pure et simple d'Israël.

La situation, en somme, était assez voisine, et elle l'est encore, elle l'est même plus que jamais, de celle que décrivait François Mitterrand dans un discours fameux : tous les pacifistes d'un côté, tous les missiles de l'autre. Tous les ultra-antiracistes experts en reductio ad hitlerum  d'un côté, et de l'autre tous les peuples, toutes les ethnies, toutes les "communautés", toutes les religions, toutes les cultures, toutes les civilisations qui, n'ayant pas eu affaire directement au premier Hitler, n'en sont pas plus obsédés que cela et qui, ne se sentant pas contraints de juger du monde et de ses affaires en fonction de lui, en réaction par rapport à lui, sont fort indifférents à son égard, et ne songent pas une seule seconde, dans l'ensemble, à abandonner leur façon de voir de toujours au motif qu'en de certains points on pourrait bien accuser ces façons de voir de se recouper un peu avec les siennes : je veux dire qu'on n'envisage nullement, de ce côté-là de la barrière entre pacifistes et missiles, entre ultra-antiracistes et appartenances natives, d'afficher son pacifisme  et de penser que les ethnies ne sont rien, que les communautés de religion ou de civilisation n'ont pas d'importance, que les origines sont tout à fait dépourvues de pertinence, ou devraient l'être. Il y a même en ces parages des individus, j'en ai bien peur, qui ne reculent pas devant le mot race, ni devant la chose, quand ce ne serait que pour inviter un peu rudement à prendre sûr elle, si j'ai bien compris, certaines intimités sexuelles.

La chose n'en parlons même pas ; mais le mot, lui, faut-il le rappeler, est en horreur absolue, et non sans les meilleures raisons de la terre, à tous les administrés horrifiés du fantôme d'Hitler : race, bien sûr, mais tous ses dérivés aussi bien, et tous ses plus lointains cousins, même ceux qu'on aurait pu juger un peu plus présentables. Sous Hitler seconde manière, sous Hitler renversé terme à terme, sous Hitler terminus ad quem  de tous les raisonnements, tout ce qui relève de l'"ethnique" sera vomi, surtout si c'est aggravé de la moindre prétention herméneutique. Sauf peut-être dans les domaines de la cuisine et de la musique, à la rigueur - et encore, on se méfie... -, il est convenu que l'"ethnique" n'explique rien, et ne doit en aucune façon être invoqué.

C'est ce mode de pensée post- et bien sûr farouchement anti-hitlérien (comment pourrait-il ne pas l'être et comment le pourrions-nous nous-mêmes ?), qui, seul aux commandes depuis trente ou quarante ans, depuis qu'Hitler a commencé sa seconde carrière, souterraine et renversée, éblouissatament obscure, oxymorique et ravageuse ; c'est ce mode de pensée, dis-je, qu'on me saura gré, je l'espère, de ne pas appeler négationniste,  mais que je suis assez tenté de dénommer plutôt dénégationniste ; c'est ce mode de pensée angelo-bleu-blanc-beur, donc, bellâmo-benettonien, répressivo-touche-pas-à-mon-potiste, qui a forgé le monde où nous vivons, l'Europe que nous essayons de construire et qu'il empêche, le pays que nous avions cru nôtre et dont il nous expliqua qu'il était à qui veut, c'est-à-dire à personne. À l'heure où ce monde paraît près d'exploser, et ce pays près de s'enflammer avec des milliers de voitures, avec ses garderies, ses crèches, ses commissariats et ses cars de pompiers, on n'est plus que tenté de l'incriminer, ce mode de pensée, et son évident aveuglement,  son imprévoyance, sa légèreté que pour un peu nous nommerions criminelle, oui, ne serait-ce que pour imiter ses propres façons de s'exprimer (après tout nous sommes ses enfants).

Lui n'en est pas encore à l'heure du trouble, cependant, et moins encore de l'examen de conscience. Ethnique ? Ethnique  ? Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir d'ethnique dans ce qui se passe ? Le mot ni le concept ne font partie du répertoire de la doctrine en place, et vous-même feriez bien de vous garder d'y avoir recours. Que ne dites-vous  plutôt, et ne tâchez-vous de vous convaincre que ce qui arrive est de nature économique et sociale ? Cela n'engage à rien et cela ouvre bien des portes. Et surtout n'allez-pas prétendre que l'"économique et social", indubitable - l'état de délabrement des quartiers et des vies, et le désespoir qu'il entraîne -, bien loin d'être la cause des "événements" (comme on disait, et comme on va dire de nouveau je le sens (après tout les protagonistes sont à peu près les mêmes, au regard de l'Histoire)), n'est que la conséquence de la situation ethnique, telle que la manifestent les faits. Si vous alliez insinuer cela, ce n'est pas votre voiture qui brûlerait, c'est vous. Et les deux camps pourraient se réconcilier un moment autour de ce joli feu de joie.

Pourtant, pourtant...

L'état économique et social des banlieues, nous dit-on, n'a rien à voir avec celui du centre des villes, et la condition des enfants et des petits-enfants d'immigrés, les conditions de vie qui leur sont faites, sont à cent lieues de celles dont on voit jouir les descendants présumés des Gaulois (et des Ibères et des Lusitaniens, et des Volsques et des Samaritains, et des Sorabes et même des Lusaciens). Sans doute, sans doute... Mais cet état des lieux et cette condition des personnes, s'ils ne ressemblent guère, c'est vrai, à ceux dont bénéficient les soucheux des strates antérieures, ils ont beaucoup à voir, en revanche, avec ceux qui s'observent dans les pays d'origine de cette immigration-là, et que cette immigration-là, tout "naturellement" dirait-on, reconstitue à l'identique, ou peu s'en faut, dans les nouveaux territoires où elle se déploie.

Nous avons cessé d'accueillir des individus, nous nous sommes mêlés de recevoir des peuples ; et cela d'un c½ur d'autant plus léger qu'un peuple, on ne savait plus trop ce que cela voulait dire (mais lui oui). Et ces peuples à présent parmi nous, ils continuent, avec une innocente obstination de peuples (parfois un peu nocente, tout de même), à se ressembler à eux-mêmes, bien plus étroitement en tout cas qu'ils ne ressemblent à ce qui fut le nôtre. De ceci ni de cela ils ne paraissent éprouver grand regret, d'ailleurs. Ils n'ont pas lu Adolf Hitler, même à l'envers. Ils n'ont pas beaucoup vu les vieilles bandes d'actualité et les reportages qui exposent ses forfaits. Leurs enfants semblent répugner, même, à se voir enseigner le pire de ses crimes. Ce n'est pas notre histoire, disent-ils. Il n'y a que vous que ça regarde.

L'abomination, combien légitime et  fondée, que nous éprouvons à l'endroit de l'hôte de Berchtesgaden et de Wannsee, c'est elle et ses conséquences, c'est son influence, plus que tout autre facteur, qui a ouvert aux immigrés, au moins dans ces proportions-là, le chemin de notre pays : quelle nation, en effet, sans cette abomination qui commandait toutes nos attitudes et tous nos raisonnements, quelle nation eût accepté soudain ce que pendant toute son histoire elle avait refusé de tout son être, le partage de son sol avec un ou plusieurs autres peuples ? Et pourtant, cette abomination-là, à laquelle ils doivent d'être ici, les nouveaux venus, s'ils veulent bien, le plus souvent, la partager du bout des lèvres (et d'autant plus qu'ils savent tout ce qu'ils lui doivent, et de quelle utilité elle peut leur être encore), ils n'ont guère l'intention de la pousser jusqu'aux conséquences extrêmes où elle nous a menés. Eux savent trop bien ce que c'est qu'être un peuple, et sont très pointilleux sur la question du territoire.

Il paraît maintenant que ce serait une question d'architecture, la France qui brûle. L'économique ne suffit plus à tout expliquer, apparemment. Voilà qu'il est fait recours à l'urbanisme. Nous n'aurions pas assez bien logés nos hôtes, ou nos nouveaux concitoyens.  Nos anciens concitoyens, pourtant, avaient semblé assez contents, en leur temps, d'aménagements assez semblables, et plutôt plus rudimentaires, sur lesquels ils veillaient avec soin. Construirait-on à Clichy-sous-Bois comme on construit avenue Paul-Doumer, de toute façon, je ne suis pas sûr, pour ma part, qu'après quatre ou cinq ans ce ne soit pas l'aspect boutteflikien qui l'emporte; et que les ascenseurs, sociaux ou pas sociaux, fonctionnent tout à fait comme ils faudrait. L'anti-Hitler a beau dire, les peuples, qu'il s'agisse d'habiter, de travailler, d'aimer, de se reproduire, d'administrer les regards  ou de gérer les bouts de trottoir, ne disons rien des escaliers d'immeuble, ont de très solides habitudes. Le nôtre n'a plus besoin de voyager pour observer de près celles des autres. Mais il n'a d'yeux que pour pleurer.


Renaud Camus



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