La culture peut distraire, parfois
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Pierre Schneider - le 15/11/2010 - 5 réactions -
Un ami me soutenait que l’objet principal de la culture était de distraire ceux qui la fréquentaient. Je lui ai promis une réponse négative et argumentée. La voici. Mon cher Grégoire, Tu m’as dit l’autre jour au cours d’une conversation que la culture servait essentiellement à se distraire. Tu as vite compris que je n’étais pas d’accord. Voici pourquoi. « La culture » dans notre conversation, renvoyait aux produits culturels, c'est-à-dire à ce que l’on peut acheter chez un disquaire, un libraire, à la Fnac et ainsi de suite. Et comme le concept de culture me paraît trop divers, trop vaste, trop hétérogène, comme tu sais que je suis un peu nominaliste à mes moments, je ne vais pas parler de culture mais seulement de livres. Je ne crois pas que la musique, la peinture, le cinéma, l’opéra et la littérature aient tant en commun qu’on puisse parler en leur nom, sous le terme de « culture » ou de « produits culturels », sans perdre beaucoup de ce qui fait leur intérêt. En étant donc précis, en s’abstrayant de la conversation d’alors, de la bouteille de Coteaux du Layon, de la compagnie des amis, la question se pose ainsi : les livres (vus en tant que produits culturels) servent-ils uniquement à se distraire ? Nous faisons ainsi l’impasse sur les manuels, encyclopédies, dictionnaires, qui ne nous intéressent guère à ce propos. Je dis bien ici « les livres » et non « la littérature » car je veux insister sur l’objet. Le terme de « produit culturel », s’il met fortement l’accent sur la médiation marchande entre « la culture » et « le public », a l’avantage de montrer les livres sous un jour qui m’intéresse : ce sont des produits, des objets. L’écrivain, avant d’être un artiste, est un artisan. C’est une chose sur laquelle on n’insiste pas assez en France : un livre est avant tout chose le produit d’un savoir-faire. Non pas l’étincelle d’un génie sortie de rien mais le métier d’un technicien de la chose écrite qui apprend, au fur et à mesure des pages, à mettre sa phrase au service de son propos, c'est-à-dire à se forger un style. « Se forger », terme d’artisan s’il en est. On se forge un style, on n’en a pas la révélation. Est-ce distrayant, le style ? Oui, bien entendu, il y a un plaisir, une captivation de l’esprit à voir comment Un Tel va dire les choses, s’il va le faire avec grâce (pense à Bossuet), s’il va mettre en scène (Gide), s’il va déclamer (Malraux), s’il va se faire complice de ses personnages ou les railler (Montherlant), s’il va évoquer en nous l’ambiance recluse d’une petite pièce, ou la nature, ou une communauté, s’il va commenter son propre récit (Gide, encore), s’il va partir explorer sa mémoire et son subconscient (Proust), etc. Mais il n’y a pas que cela. Les Anciens disaient : « homo sum, nihil humani a me alienum puto (1)». La « grande » littérature, celle des Stendhal, des Flaubert, des Balzac, des Laclos… des poètes aussi, et des dramaturges, est ainsi constituée des œuvres où l’artisan a exprimé des choses qui intéressent tant de monde qu’elles ne peuvent plus être considérées uniquement en fonction de la qualité de leur cause matérielle. Ce n’est plus seulement de l’artisanat, même très bon, cela atteint à une sorte d’universalité, de permanence. Il n’y a plus seulement un récit mais la présence en relief de l’humanité, ou d’un fragment d’humanité contemporaine de l’époque où l’œuvre a été écrite et, parfois même, intemporelle. Le Rouge et le Noir est certes le récit d’une ambition ; mais il est aussi un portrait de l’Ambition éternelle, de ses manières, de ses conquêtes et parfois de sa chute. Il est aussi un tableau de la société de la restauration. Il est un documentaire sur la société rurale comtoise. Il est un modèle de narration, sans « gras » ni affèteries. Il en dit plus à la fois, et de manière plus vivante, qu’un traité de psychologie, qu’un livre d’histoire, qu’une biographie, que des cours d’écriture ou qu’un documentaire télévisé. Souvent, il entre dans des lieux où ces doctes ouvrages ne sauraient s’aventurer. Il en dit plus sur la mentalité des sous-préfectures que toute l’Universalis – et il montre que celle-ci n’a guère changé. Quelle encyclopédie des mœurs est même capable d’en dire autant ? Je pourrais citer d’autres chefs d’œuvres où, pareillement, au-delà de la distraction apportée par les qualités formelles, transparaît une qualité irréductible au divertissement, quelque chose qui établit des liens entre ce lecteur et des mondes, des auteurs et des temps passés, quelque chose qui renvoie le miroir à ce lecteur afin qu’il se connaisse mieux lui-même. En lisant Stendhal ou tout autre de cette trempe, nous en apprenons un peu plus sur nous même, sur ceux qui nous entourent, sur la permanence et le changement des êtres, des mœurs et des caractères, nous faisons dans le temps ce que les voyages éclairés font pour nous dans l’espace. C’est plus que du divertissement, ce n’est pas que du divertissement. Il y a certes aussi des livres qui ont pour but premier de distraire. La chose écrite est une mère bienveillante qui s’accommode de bien des intentions. Nous savons tous que John Grisham n’est pas l’égal de Proust et nous le lisons pour passer un bon moment. Il n’y a qu’aux professeurs de français que cela fait froncer le sourcil. Nous savons aussi que la ligne entre les livres qui distraient et les livres qui font plus que cela est floue. Où placer Volkoff ou Chesterton ? Peu importe au demeurant tant que l’on sait et se souvient qu’il existe des livres qui font bien plus que faire passer un bon moment, que divertir, qu’il existe des livres qui tissent des liens dans le temps entre les hommes, qui enrichissent leurs lecteurs au fil des années, qui apportent leur pierre à l’édifice qu’est leur existence, qui construisent et finalement, car c’est un synonyme, qui cultivent. Voilà pourquoi, cher Grégoire, je pense que la fonction de la culture et des produits culturels ne se réduit pas seulement au divertissement. Elle va bien au-delà, elle a des enjeux bien plus importants, plus profonds autant que vitaux. Pierre Schneider 15 novembre 2010 à Paris(1) Térence, dans son Heautontimoroumenos (chacun sait depuis Baudelaire que cela veut dire « le bourreau de soi-même », du moins littéralement. « Je te frapperai sans colère / et sans haine, comme un boucher / comme Moïse le rocher ! »)
Toutes les réactions (5)
1. 16/11/2010 22:21 - Ignatius Fogg
On attend maintenant la réponse de Grégoire!
Pour illustrer la confusion ambiante entre culture et divertissement, voici un billet du blog Médiaculture qui vous fera probablement réagir.
http://www.mediaculture.fr/2010/11/13/la-bonne-culture-nexiste-pas/
2. 17/11/2010 14:58 - Grégoire
Oui, parcourir les lignes d’un grand écrivain, c’est plus que divertissant, c’est enrichissant. Oui également : les deux sont nécessaires et c’est pourquoi tu verras dans ma bibliothèque du Grisham et du Camus, même si je confesse avoir tout lu du premier et très peu du second…Par contre, pose-toi la question : quelle est la motivation d’un lecteur qui pousse la porte d’une librairie après une semaine bien remplie ? se changer les idées et donc quelque part se divertir, comme un intermède dans une vie dédiée au travail, une parenthèse d’inutile dans un univers de choses indispensables.
Je concède que le mot divertissement est malheureux tout comme le terme de « produit culturel » et la cohabitation qu’il impose à ses marchandises, car derrière les produits culturels il n’y a pas que de l’entertainment. Et pourtant, si un roman peut élever l’âme, j’ai tendance à voir cela comme donné par surcroît au lecteur.
Un peu comme les vacances : mon institutrice nous rappelait l’étymologie du mot pour nous exhorter à changer d’activité une fois la classe finie plutôt qu’à ne rien faire. Certaines vacances peuvent être à la fois divertissantes et instructives. Mais leur but premier pourra être le même, vacances ou livres : détourner l’attention de l’utilitaire, s’évader. Pour un roman : pas tant en termes d’intention de l’auteur que de but recherché par le lecteur.
Donc vive le divertissement ! mais le divertissement intelligent.
3. 17/11/2010 17:16 - Nach Mavidou
Pour participer brièvement, je souligne le fond de la réponse de Grégoire pour en partager le constat brutal, simple et évident. Après avoir passé une journée de travail, supporté les transports en commun ou ramené les enfants de l'école, le français moyen - l'être humain moyen, sans doute - attend plutôt de l'art qu'il le distraie plutôt qu'il exige encore de lui de l'attention. C'est vrai pour la littérature, le cinéma, la musique, etc... tous les arts.
Un autre fait encore plus préoccupant est que l'idée s'est généralement répandue, pour en conserver la formulation commune, que "les grandes idéologies sont mortes et on sait à présent que l'on ne peut pas changer notre monde en déclin" (je ne partage pas cette opinion, je dis seulement qu'elle est ultra-dominante). Partant, à quoi bon lire des livres sérieux, engagés, novateurs, apportant une idée inédite ? Comment prétendre créer une esthétique nouvelle après tout ce qui existe déjà ?
4. 18/11/2010 15:18 - HP
Tout dépend aussi du sens de diverstissement. Certaines lectures sont très difficiles d'accès et finir un livre peut-être fastidieux même si cela apporte vraiment. Se divertit-on au sens d'amusement dans ce cas. De même, ce qui va être lisible facilement pour l'un sera une véritable épreuve (souvent insurmontable) pour certains. J'ai des amis cultivés, diplômés et intelligents incapable de lire 5 page de Houellebcq pourtant si facile à lire pour moi. C'est aussi relatif d'un individu à l'autre. J'ai moi-même déjà abandonné des ouvrages, pour incapacité, que d'autres ont lu avec facilité. Est-ce que parce qu'il y a plaisir et détournement de la réalité, il y a divertissement ? Moi, j'y vois aussi de la contrainte : prendre du temps, réfléchir, en retirer quelque chose sur un moyen et long terme etc. Je ne parle pas de la lecture de romans à l'eau de rose qui sont à la littérature ce que les feux de l'amour sont à la tv.
Moi, les gens que je vois chercher un divertissement s'arrêtent plutôt sur la playstation ou autre gadget dernier cri.
Je pense que c'est surtout un débat sur la confusion du mot divertissement. La notion de plaisir apparaît tardivement dans la réflexion sur cette notion. Au départ, est divertissement ce qui détourne de l'essentiel.
Et si justement le but de la Littérature (en ce sens qu'elle peut recentrer sur l'essentiel à l'inverse des actions politico-médiatico-commerciales que l'on subit au quotidien) était de rejoindre le réel dont la réalité ne cesse de nous détourner/divertir ?
5. 18/11/2010 15:29 - HP
D'ailleurs, Pascal considère que le divertissement n'est pas forcément plaisant, son seul but étant de détourner de l'essentiel (néant de la condition humaine). Il parle de l'étude, la guerre... Vous me direz, ce n'est pas le plus grand optimiste. Mais sa réflexion est importante pour moi, car elle est de portée générale. Ramener la culture/littérature au plaisir seulement est réducteur. Ce n'est qu'une vision ethnocentrée de notre société de consommation qui ne peut envisager le divertissement autrement que par le plaisir au sens de jouissance physiologique.
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Dernière réaction On attend maintenant la réponse de Grégoire!
Pour illustrer la confusion ambiante entre culture et divertissement, voici un billet du blog Médiaculture qui vous fera probablement...  16/11/2010 22:21 Ignatius Fogg
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