La chute de l'Inland Empire
SURLERING.COM - CULTURISME - par Rodolphe Bacquet - le 14/02/2007 - 0 réactions -

La presse cinéphilique française n'aura ainsi pas manqué de tailler un costard à David Lynch pour la sortie d'Inland Empire. A croire que les critiques aiment être pris pour des cons : moins ils comprennent, plus ils encensent (le corollaire étant : plus ils comprennent, ou croient comprendre, plus ils méprisent ; le nec plus ultra de l'adoration cinéphilique étant l'errance interprétative). A ce titre, nul doute que le nouvel opus de Lynch était un appel troublant à la déclaration d'amour ; les courtisés ont été au rendez-vous (pensez-vous, un film fait pour eux !) et crient donc au chef d'oeuvre. En meute.
Entendons-nous : l'auteur de cet article aime David Lynch. Sauf quand il cède à une facilité aussi éhontée.
Facilité acclamée par la majorité de la presse et renommée à cette occasion cinéma absolu, oeuvre d'art totale ou toute autre sornette de ce genre. Les autres (ceux qui n'acclament pas) diront qu'ils ne peuvent pas prétendre ne pas aimer, tout simplement parce que, heu, ça les dépasse et qu'ils reconnaissent la radicalité du talent de Lynch sans pour autant y être sensible. Caution intellectuelle.
D'autres enfin ressortiront de la projection du nouvel opus de David Lynch sceptiques, voire carrément blasés. On avait dit, avant la sortie du film : « attendez-vous à tout à fait autre chose que Mulholland Drive. Jamais David Lynch n'était allé aussi loin dans l'expérimentation. » C'est faux. D'abord, Inland Empire doit énormément au dernier opus de son réalisateur, et à ses derniers films tout court ; ensuite Lynch a débuté sa carrière sur un film radicalement expérimental (et à ce jour inégalé), Eraserhead, et de ce point de vue le cinéaste revient à ses premières amours plutôt qu'effectuer un virage clé dans son ½uvre. Ceux qui connaissent bien la filmographie de Lynch reconnaîtront ici, au contraire, ses thèmes et formes fétiches : confusions de l'identité, de l'espace et du temps, le désir pour une femme « interdite », l'angoisse américaine moderne, etc.
En réalité, on est plus ici devant un commentaire gratuitement labyrinthique de Mulholland Drive que devant une oeuvre qui se tient en soi. Inland Empire complexifie Mulholland Drive et se complexifie lui-même, mais à quoi bon ? Bien que n'ayant pas compris grand' chose, en 2001, au sortir de ma première projection du précédent Lynch, j'avais été impressionné, touché, ému par ce film ; j'étais d'autant plus tourneboulé que je sentais bien que le sens et le fond du film m'avaient échappé, et que je n'en avais saisi que les « remous de surface » formels. Ici, le film ne fait pas sens, l'avalanche des provocations formelles est gratuite ; Inland Empire se veut explicitement une mosaïque d'impressions dont la seule logique défendable serait celle du surréalisme.
Ça, c'est indiscutable, c'est d'ailleurs l'argument clé avancé par les panégyriques qui poussent çà et là, mais on le tourne comme on veut : Lynch va, selon eux, au bout de son cinéma, qui privilégie la sensation au rationnel et au langage. Aussi, le film est-il truffé de formules qui ne veulent rien dire - vous pouvez préférer « ésotériques » - jusqu'au titre lui-même, de l'aveu de Lynch himself « totalement arbitraire ». C'est bien joli, tout ça, de faire prononcer, lire et écrire durant trois heures de film des mots littéralement insensés, pour la seule beauté de leur musicalité ; toujours est-il qu'on est au final face à un film qui ne pense jamais, uniquement mené par une pseudo esthétique surréaliste. Si le film ne pense pas, en revanche il prétend réfléchir, mais réfléchir quoi ?... Le cinéma bien sûr ! Car Lynch a bien compris que le plus grand sujet du cinéma, c'est le cinéma lui-même. Il faut admettre que ça marche de temps en temps. Notamment, l'unique aspect véritablement intéressant (même si minoritaire) du film est sa critique cruelle et pertinente de la télévision, dénoncée pour sa vacuité et sa dépendance aux goûts les plus bas des spectateurs. Concernant le cinéma proprement dit, Lynch se contente d'exploiter jusqu'à la lie le discours et les procédés de Mulholland Drive : « le cinéma est un art des faux-semblants, d'ailleurs je vais bien vous montrer que tout n'est que construction, et qu'il y a d'autres chemins que celui auquel Hollywood nous a habitués ». Alors il y va de ses bidouillages de montage, de décalage image/son, de joyeuse déconnexion systématique des repères spatio-temporels de la fiction.
Mais voilà : David Lynch sacrifie l'émotion à l'effet ; il use et abuse durant trois heures de ses sempiternels procédés de lumière, du musique et de bruitage sans qu'un véritable support scénaristique ne les justifie. Or, à mes yeux, les effets de Lynch ne peuvent être efficaces que s'ils sont exploités sur une trame fictionnelle qui tienne un tant soit peu la route, les moments de suspense et d'horreur, que s'ils s'appuient sur une identification du spectateur au personnage, laquelle implique par conséquent un travail important sur ces derniers (ce qui a clairement été passé à la trappe ici). Les personnages d'Inland Empire sont à peine esquissés, ils sont uniquement des supports creux aux expérimentations formalistes d'un réalisateur enivré par son propre jeu. L'incessante nappe sonore stressante qui couvre le film lasse au bout d'un moment, plus qu'elle n'angoisse (comme du reste tous les procédés censément surprenants et terrorisants dont Lynch use et abuse, et qui au bout de trois heures sont prévisibles à des kilomètres). L'emploi par Lynch d'une image numérique plutôt moche, garante selon son opinion de l'avenir du cinéma, jette un peu plus volontairement le trouble sur un égarement cinématographique voulu comme profondément moderne (et néanmoins affranchi de toute mode), mais vécu comme singulièrement vain.
Le pire étant, n'est-ce pas, que tout cela n'a désespérément rien de neuf. Lynch a fait quelque chose qui a déjà été fait bien avant lui - simplement la visibilité du cinéaste lui confère un accueil extraordinaire au sein de la critique cinéphilique, laquelle a toujours ses chouchous, n'est-ce pas. Par exemple cet Inland Empire a beaucoup à voir avec 2046, film-commentaire-labyrinthe de Wong-Kar-Waï sur In the Mood for Love. Accueil mitigé. Trop esthétisant, trop conceptuel. Ceci dit, je n'ai pas plus aimé 2046, et force est de constater que la cinéphilie française l'a totalement réhabilité puisqu'il figure au programme du bac de cinéma. Simplement, Inland Empire était le film que tout un bataillon d'intellectuels à lunettes à écailles attendait : le film déroutant et nihiliste cristallisant les avant signes de la mort du cinéma et donc de sa résurrection new age, avec en prime le mérite incomparable d'avoir une image magnifiquement dégueulasse. C'est une conception du cinéma désolante.
Rodolphe Bacquet
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