Sur le RING

L’amour de la France "éternelle"

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Murielle Lucie Clément - le 15/03/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Petite relecture.




En pleine déferlante de la francophonie, Andreï Makine surfe à contre-courant avec un recueil qui a tout d’un fragile esquif mais qui se révèle aussi percutant qu’un torpilleur paru chez Flammarion dans la collection Café Voltaire et réédité chez Points à bon escient étant donné que 2010 est l’année France-Russie. Il est vrai que l’auteur, né à Krasnoïarsk en Sibérie, n’en fait pas un mystère, loin s’en faut : il ne se veut pas francophone mais Français. « Je n’écrirais pas ce livre si je ne croyais pas profondément à la vitalité de la France, à son avenir, à la capacité des Français de dire “Assez !” ».
Au long des cent vingt-huit pages d’un pamphlet à l’écriture obligeamment violente, tendre et persuasive parfois, Makine nous décrit cette France que l’on aimerait oublier où les vieillards sont sauvagement tabassés à mort, les femmes poignardées sous les yeux de leurs jeunes enfants et les filles brûlées près de chez elles, non pas par un ennemi qu’il faudrait repousser loin au-delà des frontières, mais par des Français mécontents de leur vie, incapables de la changer, qui pensent trouver la solution de leurs problèmes dans la mort et le sang versé de l’autre. Le tout divisé en quatre parties où l’on peut voir le cheminement de la pensée de l’auteur « Certaines idées de la France, La Forme française, Déformation, Voyage au bout de la France ».

L’obligation d’être français selon une certaine idée que Makine définit, non sans humour, comme un véritable piège :

« J’ai découvert ce guet-apens le jour où, adolescent, j’ai vu mon premier film français en version originale. Il s’agissait d’un petit avion qui venait de s’écraser sur une vaste plaine gelée aux allures de grand Nord. Deux survivants, un Français d’une soixantaine d’années et sa toute jeune compatriote, blessés, contusionnés, sans vivres, rampaient péniblement dans la neige. On sentait physiquement à quel point ils étaient à bout de souffle. De temps en temps, l’homme tombait dans une brève prostration, la jeune femme se mettait à gémir. Une violente tempête de neige risquait à tout moment de les ensevelir. La présence de loups n’était pas à exclure. Et c’est alors, au moment le plus désespérant de leur calvaire que s’engageait entre eux cet inénarrable dialogue :

“Je voudrais… a-ah, ah, te pro… a-ah, te proposer une chose, soufflait l’homme entre deux râles de douleur.

–        Quoi ? Qu’est-ce que tu … (la voix de la jeune héroïne se coupait)

–        Tu vas, ah, ah… tu vas m’appeler père. Et moi… ah, je vais t’appeler ma fille, a-ah…

–        Mais… pourquoi ?

–        Pour … ne pas… succomber… à la tentation !”

Cette dernière réplique m’a plongé dans une stupeur cataleptique. De quelle tentation pouvait-il s’agir au milieu de ce désert polaire ? Quel péché de chair était vraisemblable par moins trente, sous une dense chute de neige, au son des hurlements de loups ? Et pourtant le vieil éclopé ne pensait qu’à ça et son œil éteint brillait quand il proposa à la dame de brider leurs vils instincts par le tabou de la consanguinité.

L’invraisemblance était telle que la neige s’est transformée en coton hydrophile et ce Nord a fait penser à l’exiguïté d’un studio de tournage surchauffé par les lampes. J’ai deviné que le scénariste était tombé dans le piège des figures imposées, oui, en vrai Français il se devait de remplir le cahier des charges de l’esprit national en illustrant l’inévitable art d’aimer à la française ».

Ce n’est pas uniquement dans le septième art que Makine retrouve l’exception française – pour utiliser une expression consacrée. La langue française, dont il a démontrer sa connaissance profonde et son amour est à mettre dans un panthéon spécial : « Chaque langue nationale, tel un paon, fait la roue en exposant les trésors de ses gemmes verbales, le scintillement de ses facettes sémantiques, la transparence de sa syntaxe. “Le fond de l’air est frais”… Cette expression française plonge Hector Bianciotti dans une extase quasi religieuse, il l’a souvent confié à ses lecteurs. C’est vrai, on ne trouve pas cette nuance en espagnol et je ne vois rien de semblable en russe ». Bien que plusieurs « pépites d’expressivité » soient présentes dans d’autres langues, Makine explicite : « Ce n’est pas la fameuse musicalité du français qui fait sa beauté et sa force. L’italien est plus chantant, le diapason phonétique des langues asiatiques est plus large, les vocalises du maliké sont aussi jolies. Ce n’est pas non plus la concision du français qui fut la raison de sa nature conquérante. L’anglais n’a rien à lui envier en matière de compacité. Et, tant pis pour Claudel, mais la syntaxe russe est, techniquement parlant, plus souple que la syntaxe française : l’ordre des mots n’est pas fixe dans la langue de Tolstoï ». Non l’importance en renaissant au français, car il s’agit d’une nouvelle naissance, celle où la parole devient maîtrise (que ce soit pour l’exilé ou l’habitant « de souche ») est qu’elle permet une ordonnance du chaos, la formulation communicationnelle des événements existentiels, autrement que par un vague discours incompréhensible pour l’entourage.

La maîtrise langagière offre la capacité à transmettre l’expérience de façon précise et enrichissante. Des événements parfois minés par les non-dits et aussi, par l’interdiction de les aborder, due au respect du politiquement correct – une forme de censure –, comme « La collaboration de Pétain, la défaite morale mais le sauvetage physique de la France ? La décolonisation, désastreuse pour les décolonisés ? La sécession de l’Algérie, funeste aventure pour les habitants de ce pays ? L’immigration déferlante qui détruit toute chance d’intégration ? La menace de l’islamisme ? La réalité ou les fantasmes de l’antisémitisme des Français ? L’activisme excessif de toute sorte de minorités, homosexuelles entre autres ? La peste du communautarisme ? ».

L’auteur observe les Français, leurs travers et leurs qualités, leur langue, leur littérature allant d’ébahissements en stupéfaction, d’ahurissements en fascination au côtoiement de cette population qui l’a conquis. Il est cependant une exception française qui l’effare : l’intellectuel français.

« En fait comme les deux rescapés du crash d’avion, ce couple transi dont le scénariste harcelait la libido au milieu d’une plaine glacée, l’intellectuel français se voit obligé d’exécuter une suite de gestes et de mimiques sans aucun respect pour la vraisemblance de son personnage. Propriétaire d’une résidence de millionnaires à Marrakech, il parlera au nom des déshérités. N’ayant jamais été confronté au racisme qui sévit en Afrique, il agonira le prétendu racisme héréditaire des Français. Effectuant le trajet quotidien entre son domicile dans le seizième arrondissement et son bureau dans le sixième, il se croira le mieux placé pour analyser la crise des banlieues… À mes amis étrangers perplexes devant de telles incohérences, je suggère de considérer l’intellectuel français comme l’une des composantes de la francité folklorique, au même titre que le beaujolais nouveau, le béret basque, les grèves à la SNCF, etc. À ce titre-là, le personnage devient presque attachant. Jusqu’au moment où cette figure emblématique se met à défendre Mao ou les kmers rouges. On sent alors que le folklore a ses limites et que l’irresponsabilité intellectuelle peut se rendre complice des pires massacres ».

Et Makine ne serait pas Makine si la Russie ne surgissait au coin des banlieues  – que les intellectuels du XVIe arrondissement, malgré toute leur bonne volonté, ne pourront jamais saisir. Dostoïevski, Tolstoï, Trotski, Ivan le Terrible viennent au secours de Corneille, Voltaire, Diderot, Camus et François Ier pour sauver cette France en péril, submergée par l’incompréhension réciproque de ses habitants dans un cataclysme qui, tout compte fait, n’a rien de révolutionnaire, mais où seule règne la terreur exercée par quelques déboussolés sur la raison nationale. Un livre, en fait, qui apporte son tribut à l’édifice des valeurs menaçant de s’écrouler. Il est grand temps de pouvoir regarder « le Ciel sans blêmir et la Terre sans rougir ». « Si vous n’êtes pas Français soyez dignes de l’être » intime Makine car « ceux qui brûlent les écoles, qu’ont-ils pu apprendre de leurs professeurs sur la beauté, la force et la richesse de la francité. » En effet, on se le demande.

Murielle Lucie Clément

Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer, Paris, Flammarion, 2006, 128 p., 4, 75€.


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Ring 2012
Murielle Lucie Clément par Murielle Lucie Clément

Auteur et critique littéraire.

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