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L’écriture de soi et le symptôme Graff

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 11/04/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



Le Monde des livres nous a pondu récemment un dossier, « Trente ans de littérature française » (1), qui porte à l’optimisme. Est postulée l’idée que la décrépitude de nos lettres est un mantra à abandonner aux vieilles badernes conformes, aux ratapoils aigris, et qu’au contraire, la littérature serait encore tout à fait vivace. Si le scepticisme pourra monter au nez sur ce point, il faut remarquer une tentative, portée par Thomas Clerc (2), et moins brillamment, par Fabienne Dumontet (3), de rationaliser ce que nos écrivains ont produit sur les dernières décennies en le regroupant sous une bannière : « l’autofiction », ou encore, pour faire moins désuet, « l’écriture de soi ». Tentative qui, quoi qu’il en soit, cherche un sens, une hérédité dans la littérature contemporaine : on l’en remercie. Et saluons la véritable pertinence de la démarche. Brossons l’affaire à gros poil.

Un Moi littéraire et contemporain.


D’aucuns verront dans ce « Je » un répugnant nombrilisme, classiquement objecté à cette nouvelle tendance dans la littérature, et en tireront la conséquence d’un véritable dépérissement culturel. Ils se rappelleront, au surplus, la couverture du Festivus, festivus de Muray (4), cette photo des intermittents du spectacle battant, tel un étendard, leur bon gros « MOI » sur pancartes protestataires. Nombrilisme que la polémique Laurens/Darrieusecq aura par ailleurs agité, criante de vérité. Mais d’autres, tel Pierre Jourde, appelé à la barre par Finkielkraut dans Répliques (5), coupent le gâteau en deux et tentent de trouver les membres gangrenés dans la masse de l’autofiction. On aurait, d’une part, le discours du « Je » qui tente de relativiser le Moi, qui fait vaciller sa solidité, à l’image d’un Renaud Camus (nous l’appellerons l’écriture de soi noble, voire proustienne) ; on aurait, d’autre part, l’autofiction qui ne vise qu’à étaler un petit « moi » d’écrivaillon, porté sur l’exhibitionnisme, enrobée d’un ténu travail littéraire, et surtout, au combien consumériste (nous l’appellerons daube chiadée).

Quoi qu’il en soit : bouleversement des genres, où le roman et l’autobiographie s’entremêlent, perdent toute l’imperméabilité causée par le fameux, et peut-être trop austère, Pacte autobiographique de Philippe Lejeune. Ce qui pose le problème même de la présence du « réel » en littérature d’avant-garde. L’écriture de soi chercherait à coller au réel, le suppose préexistant à la littérature. C’est la volonté de peindre un Moi réel, via l’écriture, et ce faisant, de recréer un « Moi pluriel », littéraire. Autrement dit : renoncement aux avancées du XXème sur le sujet, du Contre Sainte-Beuve de Proust au Nouveau Roman, en passant par le surréalisme. Pur fruit de la contemporanéité, cette écriture de soi tiendrait, en ce sens, et paradoxalement, de la réaction, du passéisme. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec un BHL pathétique qui nous dit qu’au fond « c’est Sainte-Beuve qui avait raison » (6).

Trois piliers là-dedans : l’idée de moderne, d’avant-garde littéraire ; celle du Moi, de sa présence, du « Je » auteur narrateur et protagoniste confondu ; celle du réel enfin, et de sa place en littérature. Or, il se trouve que ce triptyque peut être interrogé à l’aune d’un recueil de nouvelles de Laurent Graff, récemment publié au dilettante : Selon toute vraisemblance. Ce livre nous permettra peut-être de donner un certain éclairage à la théorisation du Monde des livres, voire d’en présenter les dangers.

L’écriture de soi. Enfin… Selon toute vraisemblance.

Selon toute vraisemblance s’articule en une dizaine de nouvelles où, le plus fréquemment, narrateur et protagoniste se confondent dans un même « Je ». Et dans ce « Je », s’introduit l’auteur. Pour comprendre cette imbrication, il suffit de regarder l’entrevue (7) ci-annexée, où Laurent Graff parle de l’un de ses romans, Le cri, dont le sujet principal est – attention –, la symbolique de l’autoroute et du péage… Le tout avec une boîte de carton en fait de couvre-chef, juché sur un informe maillot de corps blanc, et creusée façon « smiley » (8). Ce rastaquouère disjoncté, cet homme, cet écrivain, c’est aussi cet incroyable « client mystère », qui parcourt les supermarchés pour noter la qualité des prestations.

Seulement voilà. Un hic apparaît. C’est que cet être n’a pas d’identité ; il est anonyme : « Je ne referme qu’une vacuité, une lacune. » Il va jusqu’à peiner sur l’emploi du « Je » : « Parfois, je peine à dire « je ». […] je m’exprime de manière encore plus impersonnelle, à l’infinitif, sans sujet ». Il est non seulement étranger à soi, mais étranger aux autres. Ainsi à propos des femmes : « J’aime, j’aime toutes les femmes que je connais, sans différence majeure, d’un amour unique. Quand elles me quittent, je n’en suis pas triste. Je leur souhaite bonne continuation. […] Et puis, je rencontre par hasard une autre femme, qui prend la suite. ». D’ailleurs, la matière du livre tourne autour de l’idée de perte, en tant qu’éraillement du Moi. Résumé de quelques nouvelles : une jeune fille perd les lettres de son nom ; un homme se dévore le corps pour survivre dans un puits ; un autre perd tous ses biens ; un fœtus mort-né perd la vie avant de sortir de la panse de maman etc. etc.

Effilochement des personnages, et surtout du Moi. Quelle en est la cause ? Bien sûr, l’existence elle-même, son absurdité. Mais aussi et surtout : le contexte dans lequel ils évoluent : la modernité. C’est elle qui produit l’anonymat, qui transforme l’être en chiffre, le paume. Voici ce que pense le client mystère de son emploi : « Il s’agit de transcrire des faits, des constats, et rien d’autres. Les formulaires sont là pour nous le rappeler, avec leurs cases à cocher, leurs champs à remplir, leurs maigres espaces de commentaires ». L’époque contemporaine, le ressenti face à la société consumériste, son inanité intrinsèque, sont bien détaillés. Ils recoupent une bonne flopée de phénomène-types qui parcourent, qui traversent le sujet, sans s’y arrêter. Prenons, comme échantillon, le moment où notre « client-mystère » essaie de franchir une porte automatique qui ne s’enclenche pas devant lui. Il y voit comme un message du destin qui lui somme de ne pas avancer davantage, de rester dans l’enceinte du magasin : « Ce n’est pas pour rien que la cellule photoélectrique ne détecte pas ma présence, je dois en tenir compte, respecter son verdict. ». Puis quelques pages plus loin, un vigile noir lui demande s’il croit aux fantômes. « – Non, pas vraiment. Et vous ? Vous avez souvent vu des fantômes ? – Au pays, oui. Au Togo. On les appelle houn mien. Ce sont des revenants. Ici, les gens ne reviennent pas. » Passage allégorique, évocation du réenchantement du monde dans la postmodernité. Autre échantillon : « Se mit en place un système de partenariat, d’échanges, basés sur la rentabilité objective d’autrui, son pouvoir économique, ses capacités sexuelles, ses compétences sociales, son aptitude à un bonheur défini. » Ouais. On dirait du très mauvais Houellebecq sur le fond. Et comme lui, Graff développe dans son entrevue à Mauvais Genre (9) depuis le Salon du Livre, la révulsion de son temps : « le monde dans lequel je vis ne me plaît pas du tout », « échapper à l’agression ambiante » etc., etc. Le tout dans ce qu’il appelle une doctrine du non-agir taoïste… En clair : être spectateur du monde.

Un Moi littéraire risqué ?

La véritable antinomie, c’est que la présence, l’obsession du « Je », ayant pour point d’achoppement la modernité, voit le Moi disparaître. Le réel est moderne. Et le Moi s’y dissout.
Ce qui n’empêche pas Graff d’être d’une totale débonnaireté avec son temps. Il rit, constamment : « Je m’appelle Claude ; mes parents ont perdu leur chien pendant la grossesse de ma mère. En ce moment, ils ont un petit fox, Jean-Luc. ». Plot perdu dans ce grand absurde, il pouffe, se complaît. Mieux encore, Graff participe au moderne par son œuvre, et ce, de façon très stéréotypée : un langage totalement épuré, pas généreux pour un sou, et même, page 77, une image représentant, grosso modo, une porte de chiottes publics. Bref : en pleine avant-garde littéraire.

Littéraire ? Pas sûr. Est-on encore dans la littérature ? Le type, plutôt velléitaire, tente parfois d’en faire, de nous la jouer jouissance de l’écriture. Mais c’est un échec : « Je suis un souffle d’air, un brin de vent, une pincée de ciel » ; « Le ciel secoue ses draps. Il tombe sur la ville des grains de sable pris dans les plis du vent. Une brise tiède souffle dans le cou des immeubles. Aux fenêtres, des visages scrutent un horizon invisible. La vie dans les villes est dans les interstices. Les hommes poussent dans des fissures, des cavités. Ils remuent comme des queues de lézard. » Terrible échec. En rupture totale avec le reste du livre, on se demande même si on ne peut pas parler de verrue.

Alors prenons ce recueil pour un avertissement, un vivant symptôme. On veut bien que l’écriture de soi ait sa légitimité (Confessions de Saint Augustin, de J-J. Rousseau etc.). Mais. Mais, Messieurs les promoteurs de la littérature d’avant-garde : gaffe à ne pas oublier la littérature. (Un peu rigolo ça, comme leçon, mais on y revient quand même, et y a un moment où il faut conchier le relativisme… À vous de trancher). Et puis autre chose – mais là on ne s’occupe plus de bouquins – : nous vivons une époque de forte uniformisation des individualités. Si l’écriture se subordonne à un Moi qui, comme le montre Graff (et d’autres), tend à disparaître, alors combien de temps encore va-t-elle tenir ? Au final, n’a-t-on pas foutu trop de Moi dans tout ça ?

Et si maintenant, on élargissait avec un soupçon de matérialisme historique (et pourquoi pas ?), cette écriture de soi n’est-elle pas pur reflet d’un monde libéral, du Moi nucléarisé, et parfois désintégré ? Qu’offrira-t-elle alors comme place à l’innovation, si elle ne fait que suivre, ou survivre, dans l’époque ?

Reste la conviction que ça peut vite sentir le roussi.

Frédéric Gajaray


    (1)    Le Monde des livres, Trente ans de littérature française, édition du 26 mars 2010.
    (2)    http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/03/25/ecriture-de-soi-et-questionnement-du-monde-par-thomas-clerc_1324215_3260.html
    (3)    http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/03/25/les-succes-contestes-de-l-autofiction_1324217_3260.html#ens_id = 1324242
    (4)    Festivus, festivus, Fayard, 2005.
    (5)    Répliques, « Littérature et vérité », 3 avril 2010. Présence de Camille Laurens. On notera la nullité d’un intitulé qui devrait probablement substituer « réalité », a une peut-être trop pompeuse, sinon transcendante, « vérité ».
    (6)    Entretien au Magazine des livres, numéro 23, édition mars/avril 2010. Titre : « Notre rencontre sans fard/BHL sans masque ». Drolatique fumisterie.
    (7)    http://www.dailymotion.com/video/x2tnrb_laurent-graff-le-cri_creation.
    (8)    Oui, ce terme nous insupporte tous.
    (9)    Mauvais Genre, tenu par François Angelier, émission du 27 mars 2010. « Mauvais genre » ? Ouais, « les genres dits mineurs », tout ça. Voyez qu’il y a une logique là-dedans.


Toutes les réactions (1)

1. 12/04/2010 14:55 - Amaury Watremez

Amaury WatremezLe moi de la "nouvelle" littérature, rétrécie au passage par le "nouveau roman", est un "moi" centré sur les désirs de l'auteur et c'est aussi un "moi" idéalisé, un "moi" de consommateur quoi. Il n'y a guère que les romanciers angmo-saxons pour réinventer vraiment le romanesque...
L'autofiction c'est pas neuf, même Philip K. Dick en faisait de manière déguisée. Mais avec tellement plus d'imagination.

http://mesterressaintes.hautetfort.com/

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Le moi de la "nouvelle" littérature, rétrécie au passage par le "nouveau roman", est un "moi" centré sur les désirs de l'auteur et c'est aussi un "moi" idéalisé, un "moi" de consommateur quoi....

Amaury Watremez12/04/2010 14:55 Amaury Watremez
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