Sur le RING

L'important, c'est d'aimer

SURLERING.COM - CULTURISME - par Thibaut Kaeser - le 27/09/2002 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

magazine lidealisteOn se demande parfois ce qui est important. Pris dans les flots de l'actualité, submergé par les effets de modes, les fluctuations de la bourse et, mais de moins en moins (voir les discours de George W. Bush), réceptif aux déclarations des chefs d'Etats, les grands, pardon, les puissants seulement, comment s'y retrouver ? La confusion nous cerne, l'évidence nous fait défaut - quelque chose comme la lucidité à l'âge des autoroutes de l'information. De fait, pas de (mauvaises) raisons de s'étonner. La belle excuse ? Pas pour autant. Vous êtes passé à côté de quelque chose ? Rien compris, trop compliqué ? Ah bon, et bien moi aussi, on est nombreux d'ailleurs, rassurez-vous (rassurons-nous).

Le foutoir, donc. C'est ainsi. C'est même un (petit) peu ce que disait le Ministre des Affaires Etrangères, Dominique de Villepin, à l'émission tardive de Franz-Olivier Giesbert, « Cultures et dépendances », mercredi soir, concernant notre planète bleue, je rectifie : au sujet des relations internationales et des problèmes planétaires (le S.I.D.A par exemple, tiens le revoilà ?, non, l'épidémie se répand, encore, encore...). Aisément dépeint comme un hussard ayant pris ses quartiers au Quai d'Orsay, ce grand et franc admirateur de l'épopée napoléonienne n'oubliait pas son titre, sa charge, ses devoirs. Ministre, et donc poli, il parla avec conviction du désordre du monde et de la nécessité de lui réinventer un équilibre.

Il y était d'abord question d'anti-américanisme, le Ministre étant invité pour disserter sur ce thème en compagnie de Jean-François Revel, d'Emmanuel Todd, de Jean Ziegler, de Jean-Marie Rouart, d'une dame d'origine « étasunienne » (le mot juste, à vrai dire) et un brin emportée dont j'ai oublié le nom, ainsi que, finalement, last but not least, de Line Renaud ! C'est fou comme l'on parle vite des problèmes du monde lorsqu'on discute des Etats-Unis : le signe imparable que le monde a les yeux rivés sur eux. Salut cousins ! Toujours les problèmes de famille, en somme.

Le désordre établi

Réinventer, à l'oral, cela sonne beaucoup mieux que retrouver, je trouve : cela prouve aussi que Dominique de Villepin a de l'ambition ; il fait d'ailleurs montre d'un certain panache, d'un allant positif, déterminé, presque radieux, ce bretteur-là, hier dans l'ombre, aujourd'hui sous les feux de la rampe. Puis, il fut question de partenariat, Europe, Russie, Chine, Amérique (on ne précise plus laquelle, c'est tellement évident, d'ailleurs a-t-on jamais pris la peine de le préciser), droit international... La quadrature du cercle, bien connu, à réenchanter, et toujours une affaire à suivre. L'avenir, ce n'est pas « que d'eau, que d'eau, que d'eau » de Mac Mahon concernant de lointaines inondations toulousaines, mais que de dossiers en vue !

Le Ministre aurait cependant fait montre d'audace si il avait parlé de « désordre établi », mais cela aurait sonné trop « années 30 », rappelant Emmanuel Mounier, les débuts de la revue « Esprit » et bien d'autres. Et puis surtout remis trop de choses en question. Ne rêvons pas. Les non-conformistes des années de grands périls n'ont guère connu la postérité qu'ils méritaient, sauf chez quelques marginaux, un moment dans les maquis et même, plus tard, après un long séjour dans les rizières, dans les djebels, façon bleu-blanc-rouge. Il s'agissait alors de révolution, de grand changement, de redonner, déjà, à la France un nouveau destin.

Ce que recherche Dominique de Villepin, certes de façon plus modeste, mais nous sommes après tout en l'an 2002 et l'Hexagone n'a plus que le poids d'une grande puissance de second rang. Que pèse en effet Paris face à Berlin ? Une sèche et sévère déclaration de Washington à l'adresse de Gerhard Schröder lorsqu'il se fait réélire. Le 21 avril est déjà loin. Mesure de la puissance. Grandeur et misère... Soyons donc de notre temps et ne confondons rien. Mais alors rien de rien. Hier Hitler, Roosevelt, Staline, Churchill ; today, George, Tony, Saddam, Oussama : ça a quand même vachement moins de gueule. Que fait donc le ministre de Villepin dans tout ça ? Il fait ce qu'il peut, il se démène au moins. C'est déjà ça.

En plein dans le mille

Nous y revoilà. On retombe, tête en l'air, pieds sur terre, dans la mouize. On essaie de s'en sortir. Comme la réalité a parfois, parfois..., triste mine. C'est certainement une bonne occasion de se dire réactionnaire, ne serait-ce que pour en rire puisque s'afficher conservateur prête trop facilement le flanc à l'accusation de vieux con, ô, l'horrible soupçon. Au fait, où sont passés les réactionnaires et les conservateurs en France, vieux pays progressiste ? Je les cherche en vain car j'ai toujours aimé les hommes courageux, sans oublier l'ethnologie, très utile pour ce dossier, cette belle discipline n'étant hélas plus défendue avec la superbe qu'elle mérite, comme au temps glorieux du structuralisme, qui l'a quand même desservi par des constructions complexes et trop sérieuses, reconnaissons-le.

Réactionnaire ? La nostalgie, camarade ! On a du coup, de fait, énormément d'affection pour le « stupide dix neuvième siècle », selon le mot fameux de Charles Maurras, siècle où l'on n'avait au moins pas peur de s'afficher comme tel. Un grand siècle européen, au moins, hein Charlot ! Eblouissant, même, quand on le compare à son piteux successeur, le sanglant, le vingtième, le vingtième du nom. Quand à l'aube pâle et confuse que nous vivons, elle ne suscite guère de vagues d'enthousiasmes. Comme c'est compréhensible.

La confusion comme horizon ?

Pensons au progrès, ce reliquat du vieil esprit positiviste. Qui y croit encore ? Progrès, démocratie, progressisme... Attention, pas trop loin, là, on déborde déjà. On risque de mélanger 1848 et 1917, et certains d'y voir, en plus, en passant, l'amorce d'une justification d'une guerre en Irak. L'Irak, demain ? Une guerre pour la démocratie, le progrès, encore eux. Demain l'Irak, sans Saddam, et en prime sur la voie du progrès, et caetera ? Et si on essayait la Birmanie ou l'ex-Zaïre, par exemple ? Deux millions et demi de morts en Afrique centrale, bilan provisoire. Pas suffisant pour la Maison Blanche, ni pour les partisans de l'ingérence humanitaire. Le désordre établi, je vous le dis. La force sans le droit ou le droit sans la force, dans tous les cas, c'est kif-kif bourricot, coco ! Et puis ce zeste d'imposture, n'oublions pas.

L'imposture, il faut le dire, n'est plus aujourd'hui un gros mot. On ne le prononce d'ailleurs plus. Dommage. Infiniment regrettable. L'antique passion pour la révolution de la part des vieilles élites, toujours en place, a définitivement stérilisé les ferments de révolte des « jeunes » - n.d.l.r. les « djeûns ». « Imposteur ! », pourtant, quelle accusation terrifiante, de quoi faire chanceler des têtes et des régimes ! Cela fait penser à une réplique cinglante adressée à un cardinal corrompu, issue tout droit d'un roman d'Alexandre Dumas (une bonne nouvelle, peut-être la meilleure de l'année : son entrée au Panthéon). La raison de l'âge classique contre la fumisterie ; l'esprit mousquetaire bravant l'adversité ; le sens de la formule, du bon mot et de la répartie. C'est un peu comme « imbécile ! », mais ça fait aujourd'hui ringard. Bernanos, pourtant, était loin d'être un ringard, c'est même la raison pour laquelle les gens ont préféré, après-guerre, attribuer à Jean-Paul Sartre le titre d'écrivain de premier plan, d'intellectuel... allez, disons capital. C'est une affaire de goût, après tout, mais aussi une question d'optique.


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Dumas, Bernanos : deux raisons d'espérer

Il y avait d'ailleurs des raisons de se poser des questions, à ce sujet, sur le plateau de « Cultures et dépendances », pour y revenir. On se demande toujours, en effet, pourquoi Jean Ziegler est l'intellectuel suisse le plus connu hors de son pays natal. Il est vrai que le trublion helvète a quelque chose de rigolo. Les gens l'aiment bien, « Jeannot », son côté rebelle, prompt à dénoncer tous les « salauds », sauf ceux de gauche, évidemment, c'est son côté Sartre d'outre Jura, amant de Cuba et régimes apparentés (grand soutien de Mugabe, question d'actualité), avec l'accent suisse allemand en prime - et je ne me moque de personne, surtout pas des Bernois. A l'entendre, on croirait que rien n'a changé. Une même rengaine, certes aménagée au goût du jour (le néolibéralisme), ressassée, remâchée, malgré une fraîche retraite, mais quand même : comme il avait l'air émoussé, le sociologue tiers mondain, on avait presque de la peine à ne plus le voir, vitupérant comme au bon vieux temps !

Au bon vieux temps, au milieu des années quatre-vingt, c'est hier, enfin : pour l'exemple, on ne dit pas la propagande, il envoyait des cartes postales aux membres du Parti socialiste genevois pour leur vanter les charmes de Pyongyang, « ville socialiste ». Mais comme aujourd'hui Jean Ziegler travaille pour l'O.N.U., il accuse la Corée du Nord. La famine en cause. Et oui. Elle exerce des ravages, et il faut énormément du temps à certains esprits pour se rendre compte de la nocivité fondamentale de certains régimes.

C'est bien la seule morale de cette triste histoire qu'il convient de retenir, la décence et la politesse commandant de ne rien écrire d'autre. En effet, je n'ai personnellement jamais nourri la moindre tendresse pour Torquemada, Fouquier-Tinville et leur longue postérité. Et puis, dans le désordre et le désarroi, qu'est-ce qui nous reste sinon l'amour ? La plus grande des vertus, sa quintessence : la compassion. Cette disposition d'esprit évite en plus de dire n'importe quoi - histoire de se démarquer sérieusement de nos aînés, ce qui est une bonne chose à prendre. Et urgente.

Thibaut Kaeser



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Ring 2012
Thibaut Kaeser par Thibaut Kaeser

Editorialiste, écrivain

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