Sur le RING

L'étranger [fiction]

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Jeremy Bouquin - le 29/01/2011 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B




« 12h43 : ta salope de mère est morte »

Le texto s'est affiché sur l'écran tactile. Une simple vibration dans la poche de mon jean. Merde !
Vague moment d'hésitation, juste le temps de griller une cigarette. Quelques images me viennent en tête.... maman.

Je suis arrivé vingt minutes plus tard. Le silence de la cité me trouble. Les barres d'immeubles sont dressées devant moi, comme des  monolithes gris dégueulasses avec pour seules touches de couleurs quelques vêtements en train de sécher aux balcons. Personne dans le parc, l'enclave où se rassemblent les gamins, les dealers et les zonards de la cité est vide. Quelques bagnoles isolées passent fenêtres fermées, musique en sourdine. C'était bien la première fois que je n'entendais pas un bruit au fin fond de cette cage en béton Le quartier dans son ensemble avait comme marqué une très longue minute de silence.

- Bonjour

Fidèle, mon frère m'accueille sur le parking, triste. Il n'a pas changé. Il n'est même pas surpris de me voir. Il m'a envoyé le texto pour me renseigner, rien de plus. Il a utilisé mon expression favorite : « salope de mère » pour me reprocher plus de dix ans de silence radio.
Il me tend la main. Je l'ignore.
Un groupe de jeunes l'entoure. Les yeux sont rouges, certains reniflent. Les regards fixent les dernières nike à la mode.

- Elle t'attend !
- Elle va pas bouger ! Je tente une boutade. Il ne comprend pas Il ne rigole pas, il n'a jamais eu d'humour. Il a toujours protégé sa maman. Notre mère.

Il me montre le chemin, comme si je n'étais jamais venu dans ce taudis. L'odeur de shit et de pisse se conjuguent parfaitement, l'agression olfactive est une façon de s'approprier un territoire.
Il me propose de monter les escaliers, l'ascenseur est en panne. Comme d'hab'.
On aurait eu le temps de discuter avec pas loin de quatre vingt marches à grimper. Au lieu de cela, on a grogné tout juste deux répliques dignes d'un mauvais film :

- Elle est morte de quoi ?
- Anévrisme. Un truc qui a pété dans sa tête. Fidèle ne me regarde même pas. Il grimpe les marches deux par deux, pressé. Je reste en arrière. J'ai pas envie d'aller vite. Je découvre quelques nouveaux tags, les dernières infos de la cité.
- C'est moche. Je n'ai que cette réponse. J'aurais préféré la voir crever d'une maladie grave et longue. Mais je n'ose que le penser.

On croise les voisins, les amis du quartier. Tous ont l'air tendu, abattu, ennuyé de me voir. J'aurais envie de leur cracher à la gueule, sur chacun d'entre eux et pourtant.... Je me retrouve un peu dix ans en arrière, quand j'étais môme.... les mêmes odeurs d'huile de friture combinées à l'encens, les murs crados humides, les câbles électriques qui trainent au plafond, la moisissure... Rien à changer ! La misère et la médiocrité incarnée.
Un vieux me fixe du regard. Des yeux noirs de colère. Me faut un certain temps pour le remettre. Me souviens du vieux Mustapha et de sa barbe, me parlant du prophète, du paradis.....  il m'a vu partir en vrille, il a tout fait pour me retenir.... et là il me juge comme si j'étais le diable. Je lui souris. Il baisse la tête. J'ai gagné.

On arrive au troisième, nouvel arrêt sur une femme en peignoir. Elle chiale. La vieille Cynthia, la pute de service, celle qui venait toujours glousser chez ma vieille salope de mère... le dindon  chiale,  renifle à gros renfort de couinements.
Dernier étage, terminus, tout le monde descend. Un groupe d'anonymes est attroupé devant la porte. Des vieux, essentiellement, attendent leur tour. Ma mère était un peu la doyenne du quartier, pas étonnant de voir la cuisine transformée en salle d'attente.
Mon frère les ignore et me tire vers sa chambre. L'appartement sent bon la lavande de supermarché. Je suis étonné. Une sensation de peur m'envahit, j'ai froid.

-Elle est là !
- Dans sa chambre ?
- Elle est morte en dormant !

Décidément ! Elle aura vraiment eu droit à une mort bien trop agréable !

- Tu dois laisser ça ! Il me prend le bras, premier contact depuis notre rencontre.
- Quoi ?
Fidèle me montre la crosse du flingue qui sort de mon jean.
- Tu déconnes !
- Tu laisses le calibre, Jean !

Mon frère avait toujours eu cette sale habitude ... fais pas si, fais pas ça....
Je me décidais tout de même à poser le calibre sur la commode. J'ai bien cru que la grosse Cynthia allait s'écrouler en voyant mon jouet.
Fidèle m'a laissé passer. Je pouvais enfin aller me recueillir.. C'est comme cela qu'on dit !
J'ai regardé son cadavre. Elle était toute droite, allongée, les mains sur le ventre. On aurait cru une poupée de cire, les mêmes qu'au musée, sa peau était comme brunie et brillante. Elle était belle.
J'ai baissé la tête, pour faire comme les autres. Pas une larme, pas une image du passé m'est venue. Juste le texto. J'ai même failli en rire.

- On l'enterre quand ? Fidèle, à côté, efface ses larmes d'un revers de manche.
- Tu veux venir ?
Mon frère s'emballe, surpris.
- Je sais pas ... peut-être...
- Mardi.... vers quinze heures. Il balbutie, parle à voix basse comme s'il allait la réveiller.
Vague réflexion, je crois que j'ai un truc à faire ce jour-là....
- Je pourrais pas....
- Me disais bien .... sa joie s'efface. Quinze ans de guerre fratricide nous séparent.

Il était temps de partir. J'allais pas m'éterniser. Je récupère le calibre. Je repasse devant la foule de sexagénaires tremblotants. Fidèle me suit de près comme pour me raccompagner. Je décide de lui lancer quelques politesses :
- Et toi ta famille ? Tes enfants ?

Je me souvenais qu'il m'avait proposé d'être témoin à son mariage, et puis parrain du dernier. J'avais bien évidemment tout refusé en bloc. Il m'avait envoyé quelques photos prises depuis son téléphone. J'avais tout ignoré, effacé. Je connais même pas le visage de mes neveux.  Mais je tentais de faire la conversation.
Fidèle ne répondit pas, il ne me jugeait plus. Il semblait juste las.

- Ils vont bien ....

Je suis rentré chez moi. Ma belle m'attendait. Cela faisait deux ans qu'on avait décidé de vivre ensemble. On s'était retrouvé loin de la cité, dans un appartement sympa, dans un quartier de cadres bobo, coloré tout à son image. Je posais tout mon attirail dans un tiroir prévu à cet effet. Elle m'attendait dans le canapé, ennuyée.

- J'ai appris pour ta mère.
- Pas grave.

Kali n'avait jamais compris mes vagues histoires familiales.
Je me pose à table. Les couverts sont déjà installés. Elle avait mis les petits plats dans les grands. Un signal....

- On mange chinois ce soir ? Fit-elle.

Elle ne supporte pas de faire la bouffe. Elle passe son temps à essayer tous les restaurants de trucs dégueulasses à emporter : chinois, thaï, pizza....  Elle déballe des cartons chaque jour et expérimente toute forme de nourriture.

- Super ! M'en fous, veux juste lui faire plaisir. Je pose mes coudes sur la nappe verte à pois rouges.
Les boites alors sortirent du micro onde. Elles fumaient.
- C'est du surgelé.
- Encore mieux ! J'adore ! J'ai vaguement esquissé un sourire. Kali n'arrête pas de m'observer. Elle pue la compassion, son ton miel, son sourire tiré vers le haut, tout est faux !
- Tu as vu ton frère ? Sa voie déraille.
Elle s'assoit enfin, arrête de remuer dans tous les sens pour se donner une contenance.
- Oui.
Je prends les baguettes, les écartelle violemment pour les désolidariser. Le carton est ramolli par la cuisson aux ondes. La vapeur du bouillon de poulet me donne une légère bouffée de chaleur.
Kali se sent obligée de parler. Elle croit m'aider, elle ne fait que polluer le silence mental que j'essaye d'installer.
- Il devient quoi ?

Je comprends pas.

- Ton frère ! Il devient quoi ?
- Je sais pas... il vit dans la cité.. comme les autres, il n'en est jamais sorti...

Les nouilles sont à peine décongelées. J'ai faim. Je mélange la soupe  histoire de tiédir l'ensemble.

- Et ta mère ?

Pas répondu tout de suite. J'aspire les cordons de pâtes cul sec en insistant sur le bruit de succion. Je ne veux plus l'entendre. Elle cherche à faire la conversation et à combler un vide qui n'existe plus depuis longtemps.
Elle fronce les yeux, elle attend une réponse. J'aspire des pâtes et manque de m'étouffer. Comment résumer la vie de ma mère...

- Pareil, elle est née à la cité, elle y avait rencontré mon père, elle y est morte ! La boucle est bouclée.
Kali attendait une réponse. Elle n'en aurait pas plus.
Elle touille sa boite en carton. Elle fait la moue, hésite à manger. Elle ne doit pas avoir faim. Elle pèse pas lourd ma Kali. Elle est belle comme le jour. Elle passe ses journées dans un bureau pourri à faire des trucs incompréhensibles. Un boulot du genre secrétaire.... je m'en fous.
- Pourquoi tu la détestais autant que cela ?
J'avale le fond de soupe à peine épicée.
- Parce que j'étais pas comme elle, je suis né à la cité et je me suis barré.... elle m'en a voulu.
- C'est tout ?
- Je crois....
Il y en avait des raisons, des milliards de raisons et pourtant je n'avais le courage que de lui donner dix secondes de résumé et trois courts axes d'argumentation. J'avais encore faim.
Mon téléphone a sonné. Un message. Je jette un rapide coup d'œil, mais je me doute que c'est important.
- Je dois partir...
- Encore !

Je me suis levé rapidement arrachant à la chaise mon blouson. Je l'ai embrassé. J'ai récupéré le calibre. J'ai laissé la boite en carton sur la table. Je trouverai bien un kebab sur la route.

Il fait nuit noire. Je gare ma voiture en vrac sur le parking du super U. Il doit être vingt trois heures. La lumière des néons est aveuglante. Le froid vient juste de se poser dans la cité.

- C'est qui ?

Je montre à Charlie les cinq gamins en train de foutre le feu à des palettes. Ce sont certainement des petits dealers sans rien à refourguer. Histoire de montrer un peu qui fait la loi dans le quartier, ils jouent les gros durs..... ils ont décidé de lancer un barbecue en pleine zone commerciale. Les passants sont terrorisés.

- Des p'tits cons.
Je regarde aux alentours, il commence à y avoir du public.
- Va falloir faire vite !
Charlie est d'accord avec moi. Mais il m'évalue d'un coup d'œil.
- T'as pas l'air bien ?
J'avais l'estomac en feu.
- Le chinois ....
- T'as bouffé chinois ?
- Chinois mal décongelé.

J'ai la gerbe et je tremble en même temps, je sais que je ne vais pas mettre de temps avant de vomir ce paquet de nouilles qui doit s'éclater au fin fond de mon estomac. Pas vraiment le temps d'expliquer tous les derniers épisodes, je préférais passer aux échauffements. Penser à autre chose.

- On se raconte nos vies ou on y va ?
- Ouais

Charlie enfile son brassard orange sérigraphié police. J'ai cherché mon casque dans le coffre.
En quelques secondes j'ai vomi, repris mes esprits (enfin je pense) et attrapé la bonbonne de gaz lacrymo.
Les gamins nous regardent de loin, tous nous connaissent. On était du quartier. On s'est rapproché. J'ai reconnu le petit Abdel et Momo entre autres. Juste en voyant nos tronches, ils savent qu'on ne vient pas pour une partie de cartes. Ces deux-là commencent sérieusement à nous faire chier. Cela fait deux mois qu'ils nous plombent l'ambiance du quartier avec leur deal.
Le talkie s'est mis à brailler.
Charlie alors eut un sale mouvement réflexe. Il a fouillé brutalement dans sa poche.
L'un des gamins en face que je ne connaissais pas, s'est mis à avoir un comportement bizarre. Il cherchait quelque chose. J'ai cru que le gosse était enfouraillé, je ne sais pas ce qu'il a sorti : j'ai aussitôt empoigné mon calibre. J'ai tiré.


- Combien de temps avant le jugement ?

L'avocat du syndicat ne me regarde pas, il tourne les feuilles. Mon gros nounours qui me sert de baveux remue longuement de lourds dossiers et pas mal de pages avant de trouver une réponse.
Je profite de ma vue imprenable sur grillage et le jardin tout frais payé par le ministère de la justice. 

- Deux mois, peut-être quatre.......

La préventive, c'est là où je me suis retrouvé. La centrale pénitentiaire m'avait donné une chambre VIP avec accès limité. Le rêve au pays du jogging toute la journée.
J'ai souri pour toute réponse. L'avocat a baissé la tête pour continuer de faire semblant de lire la procédure.

- L'affaire est grave....

Un gamin mort net....Il y a eu près de quatre jours d'émeute, dans le quartier, pas loin de trois cents CRS ont dû intervenir pour tenter de ramener le calme. Des manchettes de journaux et des articles par dizaines ont craché de l'encre sur « cette terrible bavure ».

- Vous avez confiance en la justice.

J'ai pas répondu. Il a continué.

- J'ai tenté de joindre votre femme....

Kali ne m'a toujours pas vu. Elle ne répond pas au téléphone. Je suis seul. Je ne peux pas lui en vouloir. Elle n'a pas signé pour cela.

- Pas grave .

L'avocat en a fini. Il m'a fait signer trois à quatre papiers . Il me donne  une tape sur l'épaule en guise de soutien, et s'évade de la pièce.
Je suis retourné en cellule accompagné d'une nounou habillée en bleu foncé.

- Tu vas avoir un nouveau compagnon, me glissa le maton à l'oreille.

J'étais étonné, en règle générale les flics sont protégés en caisson individuel.

- Un nouveau copain, du genre ?
- Un type que tu connais ....

Je découvre alors mon frère, Fidèle en plein milieu de la cellule.... Il était là, en jogging réglementaire lui aussi. Il me sourit. J'ai compris.
Le môme que j'avais buté... son fils.

- On ne quitte jamais la cité !

Jeremy Bouquin




Toutes les réactions (2)

1. 01/02/2011 05:51 - Volt

VoltOverdrive, pas mal du tout.

2. 20/04/2011 14:01 - alciator

alciatorHum. Soit. A regarder les caniveaux de la vie, on a parfois besoin de lever son regard au ciel. Là, on reste au caniveau. J'étouffe.

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Overdrive, pas mal du tout.

Volt01/02/2011 05:51 Volt
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