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L'enfance criminelle aux Assises ?

SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Frédéric Elies - le 10/12/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Fin octobre 2004, une école maternelle d'Alsace, à Altkirch dans le Haut-Rhin, tombe sous les feux de l'actualité : une fillette de trois ans a été agressée par des camarades lors d'une récréation. La gravité des blessures subies par la victime a justifié une nuit d'hôpital et ses parents ont porté plainte contre ceux des jeunes agresseurs, âgés d'à peine de cinq ans.  Quelques jours plus tard, Jacques Chirac fait savoir que le recul de la violence à l'école doit être une priorité du gouvernement dans sa lutte contre l'insécurité. L'enfant agressif, et derrière lui la figure inquiétante de l'enfant délinquant, serait-il donc devenu le nouvel ennemi public ? En France, ce n'est en principe qu'à partir de treize ans qu'on est passible de sanctions pénales. Que faire de ceux qui commettent avant cet âge des actes délictueux ou criminels ? Quand enfance renvoie l'image de la fin de l'innocence, l'ambiance est au malaise.


L'enfant, un agresseur en puissance ?

Doit-on vraiment s'inquiéter d'une montée des instincts sanguinaires chez nos chères têtes blondes ? Pour les « psys » sommés de se prononcer sur la question, rien de plus normal à ce que les enfants mordent, griffent et même rêvent de sang et d'éviscérations. Il faut dire que la psychanalyse ne pêche jamais par angélisme lorsqu'il s'agit d'exposer les pulsions meurtrières qui sommeillent chez les bambins. « Pervers polymorphe » selon Freud, l'enfant serait un véritable réservoir de pulsions à l'état brut. « Un enfant, dès qu'il a une dent ou deux, les ongles un peu longs, les expérimente sur son voisin », rappelle le pédopsychiatre Patrick Huerre. Face à des  affaires comme celle d'Altkirch, la « judiciarisation » systématique ne constituerait donc pas une réponse appropriée. « Sinon, il n'y a plus qu'à ouvrir des lieux d'enfermement pour enfants agressifs ! », ironise quant à lui le Dr Marcel Ruffo, spécialiste très médiatique de l'enfance. Qu'on se rassure, il n'est donc pas question de poster le juge, le flic ou la maton derrière les petits durs du bac à sable ou les caïds de la maternelle.

La frénésie médiatique qui a entouré l'affaire de l'école alsacienne a eu néanmoins pour mérite de donner la mesure du désarroi des adultes quand ils sont confrontés à l'agressivité infantile. Ce désarroi tourne carrément à l'angoisse lorsqu'on franchit plusieurs degrés sur l'échelle de la violence. L'enfant aux mains souillées de sang va en effet brouiller tous les repères et révéler la place ambiguë qui lui est dévolue dans l'imaginaire collectif.

De l'enfant roi à l'enfant tueur

Toujours selon Freud, l'enfant serait le « reflet du narcissisme de ses parents ». Dans la même logique, on pourrait soutenir qu'il est au mieux le miroir, au pire le symptôme de la société dans laquelle il évolue. En apparence, dans nos sociétés occidentales, le bilan est plutôt positif. En effet, le XXe siècle n'a-t-il pas vu la fin de l'exploitation de l'enfant comme outil de travail et la reconnaissance de ses droits spécifiques dans le cadre de dispositifs internationaux inspirés des droits de l'homme ? Cependant, l'intronisation quasi-simultanée, à l'orée des Trente Glorieuses, de l'enfant en tant que victime à protéger, souverain à combler et consommateur à flatter fait planer aujourd'hui une équivoque certaine.

En effet, si l'enfance est souvent présentée comme un royaume enchanteur, n'y est plus roi qui veut. Tout ce passe comme si le statut d'enfant et la sacralisation qui l'accompagne se méritaient. L'adulte a de l'enfance une image empreinte de nostalgie, il en fait une sorte de sanctuaire, en raison de la présomption d'innocence accordée ab initio à l'enfant. Julien Green, le grand écrivain catholique, évoque l'idée de « paradis perdu », lié à ce moment exempt de faute et de culpabilité jusqu'à l'irruption de la sexualité. Gare donc à celui ou celle qui souille cette pureté que l'on veut coûte que coûte associer à l'enfance, car il risque de payer son sacrilège au prix fort.

Le paradoxe n'est nulle part aussi marqué que dans les pays anglo-saxons où le culte de l'« enfant roi », satisfait dans le moindre de ses désirs, côtoie une rigidité des plus extrêmes lorsqu'il s'agit de punir ses déviances. Ainsi, en Grande-Bretagne, même si on n'en est plus à Oliver Twist, où Dickens dépeignait le triste sort de l'enfant délinquant assimilé à de la vermine à éradiquer, la sanction a toujours eu plutôt bonne presse. Les châtiments corporels ne sont interdits dans les écoles publiques que depuis 1986, et depuis 1999 seulement dans les écoles privées. Récemment, les députés britanniques, soutenus par Tony Blair, ont même refusé d'abolir totalement une loi de 1860 autorisant les parents à infliger à leurs rejetons tapageurs des représailles corporelles « raisonnables ».

Outre-Manche, il semblerait que l'enfant effraie autant qu'il fascine. Une appréhension  qui ne se nourrit pas seulement de fantasmes, comme l'atteste une sinistre affaire qui a défrayé la chronique britannique en 1994.

« Tous les petits garçons sont gentils, jusqu'à ce qu'ils grandissent. »

 Février 1993. Merseyside, près de Liverpool. Dans un centre commercial, deux garçons d'une dizaine d'années tiennent par la main un jeune enfant et l'entraînent calmement vers la sortie. L'image, enregistrée par l'½il froid et impuissant des caméras de télésurveillance, a fait le tour du monde. Les deux petits garçons s'appellent Jon Venables et Robert Thomson. L'enfant se prénomme James Bulger. Il a alors deux ans et demi.

 Ce jour-là, Jon et Robert avaient décidé de faire plus fort que le vol à l'étalage dont ils étaient coutumiers. Il leur fallait dérober quelque chose de plus précieux. Aller plus loin qu'à l'accoutumée. Quelques secondes d'inattention de la part de la mère de James leur ont suffi pour prendre le petit garçon par la main et le conduire dehors. Sur leur route, les nombreux adultes qui les ont croisés, interloqués par les pleurs du petit James, les ont cependant laissé repartir, se révélant aussi peu capables que les caméras de télésurveillance de mettre fin à la promenade macabre, qui allait s'achever quelques heures plus tard dans le sang. A l'abri des regards, Jon et Robert se sont déchaînés sur le gamin avec des pierres, des briques et une barre de fer avant d'abandonner son corps ravagé sur les rails d'une voie ferrée. Il y a été retrouvé deux jours plus tard, sectionné en deux par le passage d'un train. L'enquête a dénombré quarante-deux blessures profondes. Un véritable massacre.

Interrogé pendant l'enquête sur les motifs qui l'ont conduit à un tel déferlement d'agressivité à l'encontre d'un enfant si jeune, l'un des garçons aurait simplement déclaré : « Tous les petits garçons sont gentils, jusqu'à ce qu'ils grandissent. »

Jugés pour meurtre à dix ans

En Grande Bretagne, on est pénalement responsable dès l'âge de dix ans. Jon Venables et Robert Thomson étaient donc tout juste assez âgés pour comparaître devant une juridiction pour adultes. Ce qui semble avoir peu dérangé l'opinion publique, dont l'humeur était davantage à la vindicte populaire qu'à la compassion. Les deux garçons ont été condamnés le 24 novembre 1994 à la détention «  pour une durée illimitée », selon le « bon vouloir de sa Majesté ». La durée effective de leur enfermement au sein de centres spécialisés dans le traitement de jeunes délinquants a fait l'objet de nombreux débats et de plusieurs remaniements avant d'être finalement limitée à huit ans. Ils ont été libérés en juin 2001, à l'âge de dix-huit ans, dotés d'une nouvelle identité et donc protégés de la haine de ceux pour qui ils n'avaient pas assez payé.

Le plus frappant, dans le traitement de l'affaire Bulger, est que le caractère spectaculaire du fait divers a presque éclipsé le fond du débat : comment deux gamins de dix ans ont-ils pu se rendre coupables d'une telle barbarie ? On a bien sûr évoqué la déliquescence des milieux familiaux ouvriers d'où venaient les deux garçons. On a blâmé les mères dépressives ou alcooliques et les pères absents. On a accusé l'inertie des adultes qui avaient croisé le chemin de la jeune victime et de ses assassins. On s'est indigné du caractère sanglant des films de prédilection des deux coupables. Aucun de ces éléments, néanmoins, ne semble avoir été suffisant pour permettre d'exorciser entièrement le choc provoqué par l'affaire.

Les témoignages des psychiatres ont eu beau se multiplier, les motivations des jeunes assassins sont restées aussi insondables que leurs visages exposés aux juges et à la foule, tantôt impassibles, tantôt baignés de larmes. Le procès de Jon Venables et Robert Thomson aurait pu être celui des failles de l'Angleterre post-thatchérienne, celle de Tony Blair. Au lieu de cela, on en a fait le procès de deux monstres. Cette enfance, qu'on leur reproche d'avoir arraché à la vie de leur victime, était déjà morte depuis longtemps chez ces deux jeunes bourreaux. Un double crime qu'il fallait purger à tout prix, à défaut d'essayer de le comprendre.

La tentation répressive gagnerait-elle la France ?

Il a été dit à l'époque qu'un tel procès, jugé « inéquitable » en 1999 par la Cour européenne des droits de l'Homme, aurait été inimaginable en France. Il faut dire qu'en matière d'enfance délinquante, sa philosophie est davantage orientée vers la prévention et la protection que vers la répression. Selon l'ordonnance du 22 février 1945, texte clé en la matière, l'enfant transgresseur est en effet plus volontiers assimilé à un enfant en danger qu'à un criminel adulte en miniature. L'affolement sécuritaire de ces dernières années n'aurait-il pas, toutefois, sonné le glas de cette tradition de clémence ?

Le durcissement, annoncé à grand renfort de rapports mettant en exergue la montée de la délinquance juvénile, est venu par la loi du 9 septembre 2002, dite « loi Perben I ». Les nouveautés introduites sont révélatrices d'un changement d'esprit incontestable. Ainsi, les mineurs âgés de dix à treize ans sont désormais passibles, devant une juridiction pénale spécialisée, d'une « sanction éducative », alors qu'il fallait auparavant avoir au moins treize ans pour risquer d'être condamné. Cette apparente volonté de fondre le traditionnel volet éducatif dans un volet punitif rassurant se manifeste également par l'annonce de l'ouverture de « prisons écoles » et par la multiplication de centres éducatifs qu'on qualifie de « fermés », tout en les voulant alternatifs à la réponse carcérale. Serait-ce la réapparition discrète des fameuses maisons de correction, de sinistre mémoire, qui disparurent progressivement entre 1945 et 1970 ? Ou la volonté déguisée d'opérer en douceur un virage vers un système répressif à l'anglo-saxonne, qui n'hésiterait pas à traiter pareillement adultes et enfants ?

Nous n'en sommes pas encore là. D'ailleurs, le gouvernement vient d'annoncer triomphalement une baisse de 30 % en deux ans du nombre de mineurs incarcérés. Les chiffres du ministère de la Justice illustrent quant à eux une certaine stabilité du phénomène de la délinquance juvénile durant ces dernières années. Quant aux enfants qui commettent des meurtres, les cas sont rarissimes.

Entre fantasmes et réalités, le spectre de l'enfant criminel n'a cependant pas fini de hanter nos consciences. Enfant miroir de nos crises, enfant symptôme des démons qui nous habitent, à enfermer ou à soigner, il est loin d'avoir épuisé toutes les questions qu'il suscite.

Frédéric Eliès



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