L'Autre Monde
SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Jérôme Di Costanzo - le 09/04/2009 - 0 réactions -
Après Historiographie de la Terreur et Notre Monde, Jérôme di Costanzo clôt son tour du Monde en 80 paragraphes. Et nous précède en Enfer.Aurélien Lemant De Damas jusqu'à Omaha,
Je célébrai mon jour de fête
Dans un Oasis d'Afrique
Vêtu d'une peau de girafe
On montera mon cénotaphe
Aux côtes brûlantes de Mozambique (1)
The Waste Land ! On vient de découvrir une forêt sur ces côtes brûlantes. La presse s'exclama : « On a découvert un véritable Paradis terrestre ! » C'est un bien curieux monde que le nôtre, bien qu'ayant officiellement abandonné toute foi par souci de raison, voilà que l'on en appelle à un nouvel âge d'or. Paradise Regained ?
Plus curieux encore, un voyage Papal sur une autre côte brûlante de l'Afrique, un message d'Espoir rendu inaudible par un cri ressemblant au -Mistah Kurtz-He dead ! de Joseph Conrad. Paradise Lost ?
L'Afrique: Paradis terrestre ou C½ur des Ténèbres? Nouveau monde ou Autre monde ? Celui de la création ou celui du Diable et de l'Humain...trop humain!
La Grèce Antique voyageait entre Oïkos et Nostos. Le monde musulman lui se voit divisé en deux parties : Dar al Islam, la Sphère de la paix et le Dar al-Harb, la sphère de la Guerre. La Bible développe le thème du retour en Terre promise, de la Libération, par l'obéissance aux Commandements de Dieu pour recevoir en retour ses bienfaits. Le pèlerin du Moyen-Âge chrétien allait et venait entre son foyer et le lieu Saint. Notre monde moderne est caractérisé par le mythe de la Chute originelle, du Crime primordial, de la désobéissance, provoquant la rupture et la recherche de ce qui a été perdu. Cette rupture explique ainsi la cause de nos malheurs humains et nous permet d'interpréter notre errance existentielle. Le moderne s'oppose de fait au monde « nouveau » de la création. Nous vivons, à travers ce modèle archétypal, dans un Autre Monde.
« Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis » John Milton
Le Paradise Lost est édité en 1667, un an après l'Apocalyptique incendie de Londres. Son auteur, John Milton, était partisan de Cromwell et défenseur de la république du Commonwealth et de son Protecteur despotique et sanguinaire. Déjà, en 1620, un Mayflower chargé de Puritains partira à la découverte d'un « nouveau monde », promesse d'un Eden. Et « L'ancien monde », vu d'Amérique, deviendra ainsi cet « Autre monde », abandonné à la division, aux guerres fratricides, aux flammes de grandes catastrophes comme l'incendie de 1666, au Diable.
John Milton dans son « Paradis Perdu », démarre sa réflexion par la phrase du Christ, « mon royaume n'est pas de ce monde ». Il campe ici un Lucifer défait et chassé du Paradis, relégué aux Enfers, qui apprend la nouvelle que Dieu vient de créer un « Nouveau Monde », et qu'il a aussi créé une nouvelle espèce : l'homme.
Intrigué, l'ange déchu quitte l'Enfer, pour découvrir cet endroit, pour voir comment il peut contrecarrer les plans de son adversaire. Il parviendra à faire chasser Adam et Eve du Paradis. L'archange Michel les conduira au-dehors et, une épée flamboyante à la main, leur en interdira l'entrée.
Le Paradis est perdu, mais alors quel est cet Autre Monde de l'Après-Chute, celui où nous vivons ? Est-il le monde du Diable ? Est-il de création divine ? En l'occurrence ce paradigme justifierait l'envoi du fils de Dieu, afin de nous sauver. Le Diable de Milton est bien l'opposé de Jésus. On reconnaîtra chez l'auteur ce manichéisme puritain décrivant un monde terrestre corrompu, tenté par le Diable, face à un Dieu intransigeant et vengeur. Milton forge ici, avec son Paradis Perdu, l'archétype du modernisme,
L'½uvre de Milton a cristallisé le paradigme initial de notre monde moderne. Contrairement à un Boccaccio, le Paradis est définitivement perdu, il n'est plus de ce monde ; et contrairement à Dante, le retour est interdit. C'est ici que Milton, en rendant sous certains aspects son Diable sympathique, traduit la colère, la rage de l'homme, si significatives de notre temps, vis-à-vis de ce Dieu arbitraire. Trahissant par cette volonté criminelle contre le Créateur, il faut ou quitter, ou rompre, avec cet « Autre Monde » pour regagner le Nouvel Eden. La violence et la radicalité de l'acte se justifient par le but à atteindre : Le Paradis. Ce sont bien là les dynamiques du monde moderne. De la nécessité du Crime, contre quelqu'un ou bien contre soi-même, d'où découlent les interrogations modernes du : quand dois-je me donner la mort ? Quand, faute de Dieu, dois-je me substituer à lui, pour appliquer à moi-même mon propre châtiment ? Détruire pour rejoindre le Paradis. Détruire l'Autre Monde du pêché originel, pour atteindre celui, nouveau, du Paradis Terrestre.
This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.(2)
Le crime pour regagner le Paradis ? Un postulat pour serial killer ! C'est ici notre tentation : des Crimes révolutionnaires pour justifier « la déclaration des Droits de l'homme », du Communisme pour arriver à la fin de la lutte des classes, du Nazisme pour éradiquer l'injustice de la Nature. Combien de génocides encore pour regagner le Paradis ? Combien d'injustices à rectifier pour retrouver Grâce? Le Criminel recherche-t-il ainsi le Salut ? En littérature, la filiation du postulat de Milton est claire. On y reconnaîtra la critique de Leibniz par Voltaire, Candide. C'est aussi les romantiques : Lord Byron, Mary Shelley et son Frankenstein, le crime du Créateur et la revanche de la créature. C'est le Crime du Père à la base du désir, selon Freud. Pour sombrer après deux guerres mondiales dans un existentialisme désespéré, c'est Sartre, où Dieu devient inutile et nié. C'est, enfin, l'étranger de Camus, partant de la mort d'une Mère pour se terminer par une exécution capitale.
La Critique de Milton peut se voir chez un Dostoïevski, dans Crimes et Châtiments, qui traduit ce malaise de l'existence moderne. Le poème The Hollow men de T.S Eliot est assurément la remise en question la plus foudroyante du « Paradis Perdu » où l'auteur de Meurtre dans une cathédrale, nous prédit la fin de notre monde, non pas dans un « bang » criminel et révolutionnaire, mais dans un sanglot désespéré. La quête du Paradis de Milton ne serait ainsi que Crime répété, sans paradis à la clef.
Le poème est sous-titré : « Mitsah Kurtz- he dead - à penny for the old Guy ». Kurtz est ce Dieu démiurge vengeur et sans compassion du C½ur des ténèbres de Joseph Conrad. Dans sa nouvelle, l'auteur nous décrit parfaitement la déshumanisation de la modernité. L'Afrique : un Paradis terrestre qui est un Enfer, où tout humanité perd son essence et n'est qu'objet. Un Kurtz mort ne change rien, il n'y a pas de Paradis, et les ténèbres de notre monde ne sont dues qu'à l'aveuglement avide de l'Homme.
C'est là la reprise de la vision du monde de Milton. Une critique acerbe où l'homme transformerait tout Paradis en Ténèbres. Conrad, et par la suite Eliot, poussent jusqu'au bout la dynamique du monde moderne. Ou la recherche de ce Paradis au c½ur des ténèbres ne serait qu'égarement, et illusion.
La seconde partie du sous-titre d'Hollow Men est une référence à Guy Fawkes, ce Catholique qui voulut faire sauter le Parlement et le roi Jacques 1er. On verra ici une tentative, bien moderne, de rétablir l'Ordre, le paradis, par le crime : résistant ou terroriste, ce Guy ? Peut-être est-il déjà bien trop moderne ? Nous voilà tout droit propulsés dans l'air crash des tours du 11 septembre. Le crime pour rétablir l'Ordre des choses ? Monde absurde qui nous est ainsi décrit où, Crime après Crime, de plus en plus meurtriers, de plus en plus grands, nous ne retrouvons toujours pas notre Paradis.
Light
Light
The visible reminder of the invisible light (3)
Milton, écrivit une suite à son Paradis Perdu, le Paradis Retrouvé, où un Jésus, intercédant auprès de son Père, fait retrouver le salut aux hommes. La phrase « mon royaume n'est pas de ce monde », qui inspira la réflexion de l'auteur, est incomplète. Prise dans cette version réduite, on pourrait presque croire à une invitation au gnosticisme de la part du Christ. Sa phrase complète, est « Mon royaume n'est pas de ce monde, il est au milieu de vous ». Roger Scruton y voit une délimitation entre le séculier et le spirituel, interprétant la phrase comme « mon royaume n'est pas politique, il est dans la foi que nous partageons». En allant plus loin : « mon royaume est une vérité, une réalité invisible ». De cette phrase, le Christ plonge l'homme issu de la modernité dans un malaise. Son Royaume ne serait perceptible que par la foi, faisant ainsi du croyant le seul à même d'accéder à son « Paradis », Paradis non pas retrouvé mais bien réel et présent, devant soi, immédiat !
Un autre Guy de littérature, Guy Crouchback, héros de la trilogie d'Evelyn Waugh, The Sword of Honour, illustre parfaitement ce cheminement allant à l'encontre du monde de Milton.
L'action se déroule durant la seconde guerre mondiale. Crouchback est le rejeton d'une famille de catholiques récusant l'anglais, ne s'étant pas convertis à l'Anglicanisme sous Henri VIII. Il approche de ses 40 ans, il est divorcé, n'a pas fait grand' chose de sa vie. La guerre est pour lui une bonne opportunité de retrouver la gloire perdue de ses ancêtres. Sa guerre, qu'il désire chevaleresque, partira de Dakar en passant par la Crête pour finir officier de liaison en Yougoslavie. C'est une série d'échecs, de frustrations et d'humiliations.
Waugh, en renouant avec le style Picaresque, rejoint ici un Cervantès. Pas de médaille pour old Guy, pas de carrière non plus. Il ne verra qu'une fois l'ennemi : stupéfait, il en oubliera de le tuer. Dieu lui épargnera le crime de la guerre et sa gloire. Son Père mourant lui demandera de revenir et de s'occuper de la propriété familiale, il se remariera avec son ex-femme enceinte d'un autre, elle mourra dans un bombardement après avoir donné le jour à son « fils ». Guy obéira et retrouvera son Paradis, qui ne lui fut jamais interdit. Il était toujours bien de ce monde, mais invisible : il ne le voyait pas, son désir de guerre le rendant aveugle. Selon l'auteur, le Paradis est bien ici-bas, cela ne tient qu'à l'obéissance à Père, la répétition du crime est obsolète, et cela quitte à passer pour un fou.
Qui est fou dans cette affaire ?
En relisant le Malaparte de La Peau, à la même époque qu'un Crouchback : dans une Naples qui symbolise l'Europe, vendant tout ce qu'elle a pour mériter la liberté et se faire pardonner ses erreurs. Un Malaparte vaincu, humilié, portant l'uniforme d'un soldat mort, niant tout crime et rejetant la démocratie, déjà parti à la poursuite d'une nouvelle révolution, de nouveaux crimes, comme une « putain napolitaine », oubliant toute dignité, à la poursuite du denier d'un GI ? Qui des deux est le plus fou ? Sûrement pas notre Guy.
Mao : He dead ! A penny for the old Nunzio !
Le Paradis atteint par le crime, voilà le déterminisme du modernisme : cela nous condamnait à un credit crunch ! On parle déjà dans la City de retour au puritanisme, et les coupables payeront. Souris donc, Milton ! Après avoir brûlé, la City s'effondre. Peut-être une guerre ? Souris donc, Lucifer ! C'est ainsi que notre monde finit. Ainsi, ne soyez plus surpris par les réactions hostiles à ce Pape. Ils ne peuvent le comprendre. Les conférences de Durban 1, 2 ou bien 3, ils ne les manqueront surtout pas et signeront en votre nom toutes les condamnations à charge. C'est bien un « Autre Monde » pour moi, et je veux bien y être considéré comme Récusant. Mon Paradis est bien réel devant mes yeux.
Le Modernisme, cet autre monde d'après la chute, dans son paradigme, nous impose ce processus de crimes et de retours à l'ordre. C'est ainsi qu'àprès un Bang, on entendra toujours que des sanglots !
Ce « Paradis », ce brave « New world », passe par cet « Enfer ». Il n'y aura aucun changement, ce sera toujours le même spectacle, invariable : des « lois renversées », des « tribunaux anéantis », une « industrie alanguie », un « commerce expirant », des « impôts non payés » ,un « peuple appauvri » et une « anarchie civile et militaire » devenue la constitution du Royaume », « toute chose humaine et divine sacrifiée à l'idole du crédit public » et « pour résultat la banqueroute nationale » : c'est ainsi, qu'en 1790, Edmund Burke, dans ses Réflexions, nous parlait d'une France prête à sombrer dans la terreur.
J.L.J di COSTANZO
(1) Mélange Adultère de tout, T.S Eliot,
(2) Hollow men , T.S Eliot
(3) Chorus from « The Rock», 1934, IX, T.S Eliot.
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