L'art Scalpel de Joe Coleman
SURLERING.COM - CULTURISME - par Mathieu Bollon - le 05/02/2007 - 0 réactions -
Joe Coleman ou la peinture au scalpel
A l'occasion d'une exposition qui se déroulera du 1er février au 11 mars 2007, la peinture de Joe Coleman investit les couloirs du Palais de Tokyo à Paris. C'est la première fois que cet artiste hors-norme exposera ses oeuvres en France. A la fois artiste, performeur, musicien et acteur, il est devenu un véritable héros de la contre-culture américaine. Vivant à New York, âgé de 51 ans, il compte parmi ses proches des grands noms comme Dennis Hopper, Leonardo Di Caprio, Johnny Depp ou Iggy Pop, lesquels sont par ailleurs de grands collectionneurs de ses tableaux. Peuplés de serial killers et autres anti-héros, évoquant à la fois les enluminures du Moyen Âge et les « comics » de Marvel, ces derniers reflètent la face obscure de l'Amérique. Depuis plus de trente ans, Joe Coleman se livre, à travers sa peinture, à une autopsie dans les règles de l'art de la condition humaine et fait oeuvre de visionnaire en annonçant un monde chaotique et cauchemardesque.
Naissance d'un «American freak»
Si vous avez eu l'occasion de voir le premier film d'Asia Argento en tant que réalisatrice, « Scarlet diva », vous avez forcément vu, puisqu'il y joue un petit rôle, cet homme barbu en costume, sorte de Raspoutine aux allures dandy et vrai «outsider». Je veux parler de Joe Coleman, bien sûr, dont la fille du maître italien de l'horreur est une fervente admiratrice. Né le 22 janvier 1955 à Norwalk dans le Connecticut d'une mère excommuniée de sa paroisse pour s'être remarié et d'un père alcoolique, il connaîtra une enfance agitée. Placé à l'âge de huit ans dans une classe spéciale pour enfants déficients et inadaptés, il y fait ses premiers croquis. Très vite conditionné par son éducation catholique, il représente des scènes de violence et des saints ensanglantés. Son jeune talent lui vaut un prix pour un dessin représentant un tas de détritus, remis des mains de la femme du président Lyndon B. Johnson nommé à la tête du pays après l'assassinat de John Fitzegard Kennedy. A quatorze ans, il confesse plusieurs meurtres imaginaires à un prêtre de son école catholique, en ayant au prélable mis le feu au terrain de celle ci. Il reconnaîtra bien plus tard avoir été l'auteur de plusieurs autres incendies dans le voisinage. Joe Coleman fête ses seize ans en 1969, date du massacre de Sharon Tate, compagne de Roman Polansky, et de ses invités par les adeptes de Charles Manson dans une villa des hauteurs de Hollywood. Cet événement aura incontestablement un impact sur lui, comme en témoignent ses tableaux dans lesquels les tueurs en série, freaks ou gangsters occupent une place primordiale. A partir de 1972, Joe Coleman soigne sa pyromanie lors de performances devenues mythiques, appelées «party explosions» données sous le sobriquet de « Professeur Mombooze-O». Lors de ces dernières, il expérimente sur son corps la théorie du big bang en se ceinturant de bâtonnets de dynamite qu'il fait exploser dans l'assistance.
Autopsie picturale
Depuis les années 80, Joe Coleman a exposé dans différentes galeries dans l'East Village à New York comme Limbo, Civilian Warfare et Chronoside ansi qu'à l'American Visionary Art Museum, au musée Jérôme Bosch, au Wadsworth Athenaeum de Hartford CT, ou encore au Centre Contemporain de Seattle. L'appartement de Joe Coleman, sis dans le quartier de Brooklyn, est à l'image du personnage, entre musée de l'épouvante, chambres des tortures et cabinet des curosités: Momies, têtes réduites, pièces à conviction récupérées de dossiers criminels, dessins et autographes de tueurs en série, moulages de céroplastie, artisanat cannibale des îles Fidji et masques mortuaires sans oublier «Junior», un foetus malformé qu'il conserve dans un bocal de formol, en constituent le décor baroque et unique. Peignant à l'aide de lunettes grossissantes de diamantaire, c'est à une véritable autopsie picturale de la nature humaine que se livre Joe. Plus que de simples portraits, ces tableaux racontent la vie et la légende de leurs sujets, la plupart du temps des serial killers, gangsters ou figures historiques par l'insertion de textes, récits et de petites saynètes. Cela rend parfois la lecture des oeuvres de Joe Coleman ardue pour les profanes. Mais c'est aussi ce qui fait tout son intérêt. Joe Coleman pousse parfois l'excentricité jusqu'à coller de petits objets sur les bordures de ses tableaux de petits objets, comme cette toile consacrée au thème de la maladie sur laquelle on peut voir des bouts de pansements le long des bordures. Les démons qui peuplent ses oeuvres ont pour noms: Adolf Hitler, Charles Manson, Jesse James, Bonnie Parker, Clyde Barrow, Ed Gein, le tueur en série qui a inspiré le personnage principal du film «Psychose», John Dillinger, le fameux gangster des années 30, ou encore Timothy Mac Veigh, le terroriste d'extrême droite responsable de l'attentat d'Oklahoma City de 1995. Tous ou presque renvoient à un versant sombre de l'histoire des Etats Unis que Joe Coleman se plaît à explorer.
Entre sainteté et perversité
Evoquant la peinture de Jérôme Bosch, Pieter Bruegel ou Franciso Goya, les tableaux de Joe Coleman substituent la figuration des saints à celles de serial killers ou d'illuminés tels Charles Manson, sortes de saints à leur manière, pour lesquels il reconnaît avoir de l'empathie. Ils mettent aussi en scène des scènes de cruauté perverse inspirées de l'histoire, comme ce tableau évoquant les jeux du cirque de la Rome antique ou encore ce tryptique dédié à la guerre, ou représentent des visions adaptées de l'imaginaire religieux. Le réalisateur Jim Jarmusch qui est un de ses admirateurs, est même allé jusqu'à le qualifier de dernier grand peintre d'icônes religieuses en activité. Non dénuée d'humour, la peinture de Joe Coleman est l'expression d'une précision minutieuse et quasi-chirurgicale dans sa manière de décrire le réel ou l'imaginaire qui confine à l'obsessionnel. C'est ce qui rapproche un peu cet artiste iconoclaste des enlumineurs du Moyen Âge. Comme il se plaît à le dire lui-même, Joe Coleman se considère plus comme un «pathologiste» que comme un artiste à proprement parler et cultive d'ailleurs une véritable haine pour les galeries d'art et le milieu artiste. La peinture de Joe Coleman frôle la démesure dans l'infiniment petit. Fasciné par la décadence à laquelle il accorde une certaine beauté, Joe Coleman aime à se comparer à ces moines du Moyen Âge qui vivaient reclus et travaillaient de longues heures à travailler sur les enluminures des manuscrits et répond à la question de savoir s'il se définit comme misanhrope par cette citation de Charles Bukowsky: «Ce n'est pas que je déteste les gens , c'est juste que je me sens mieux lorqu'ils sont loin de moi».
Mathieu Bollon
Joe Coleman du 1er février au 11 mars 2007
Palais de Tokyo-Site de création contemporaine
13 avenue du président Wilson
75 116 Paris
http://www.palaisdetokyo.com/
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