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Kriegspiel en Corée du Nord

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Charles-Antoine Menanteau - le 10/11/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

[Stratégie] : Dernière citadelle du communisme à poil dur, « le royaume ermite » devait attendre les résultats des élections américaines pour reprendre les pourparlers concernant la reprise de son programme nucléaire. Palme d'or RSF (Reporters Sans Frontière) 2004 pour le pays entravant la liberté d'expression et les travaux des journalistes, la République Populaire « Démocratique » de Corée propose un mutisme doublé d'une surdité intenable en guise d'exégèse de sa politique et des diverses explosions survenues récemment. Sur la liste des prochaines cibles américaines, le pays de Kim Jong-II « n'a d'autre option que de posséder une force de dissuasion nucléaire » [1]. Le Japon, largement à portée des ogives nucléaires s'inquiètent du déroulement des opérations, la Chine s'en mêle, la Russie s'active, les Etats-Unis au taquet, la France roupille.

Genèse d'un isolement

Afin d'éviter tout propos gonflé de contenu idéologique, il convient de revenir sur la formation de l'une des dernières enclaves staliniennes asiatiques.
La colonisation japonaise dès 1910 a laissé des séquelles irréversibles dans les rapports entre les deux pays. Le 10 août 1945, Staline, profitant des deux éclairs destructeurs que furent Hiroshima et Nagasaki s'empresse de s'emparer du front de l'Est en achevant un adversaire déjà agonisant. Naquit alors une occupation militaire conjointe avec les Etats-Unis du territoire Coréen, séparant alors en deux la péninsule.

Au Nord, les soviétiques mirent en place Kim Il Sung [2]. Fidèles à leurs habitudes, les soviétiques assassinent méthodiquement tous les opposants potentiels à leur poulain. Les premières réformes agraires, prémices d'une collectivisation, sont mises en place. S'en suivent la confiscation des terres et la nationalisation des industries, banques et transports. Les élections libres n'étant plus de mise au vu de ces réformes, la rupture Nord-Sud était de fait déjà consommée.

De chaque côté d'une ligne imaginaire, les deux pays prétendent représenter l'ensemble de la péninsule, l'atmosphère devient exécrable et certains sont déjà pressés d'en finir par les armes [3]. Ce sera le cas de Kim Il Sung, qui, comme un laquais sournois aux ordres de son maître, n'attendait que l'aval soviétique pour se ruer dans la bataille. La guerre de Corée éclate.

« Guerre accordéon », elle prendra fin après la mort de Staline, courant Juillet 1953.
Le Sud va s'ouvrir, le Nord va dépérir.

L'art de perdurer

Il y a deux sortes de coréens : les sud-coréens qui vivent au sud, les nord-coréens qui meurent au nord.
Au moment de l'éclatement de l'entente sino-soviétique, Pyongyang (capitale de la Corée du Nord) reste neutre. Kim Il Sung cultive sa différence par la mise en place d'une nouvelle philosophie, étron approximatif d'un marxisme-léninisme, du nom de Djoutché.

« Cette doctrine consiste d'abord à affirmer la maîtrise de soi-même, l'indépendance par rapport aux influences extérieures, voire l'auto-suffisance, alors que le pays est, à l'époque, totalement dépendant de la Chine et de l'URSS ; il exalte la coréanité et la volonté humaine, mais ajoute immédiatement que cette volonté s'exprime par le leader ». [4]

Afin de bien cerner la particularité du régime néo-stalinien Nord-Coréen, il convient également de décrire un autre aspect de l'idéologie imposée par Kim Il Sung, à savoir, le mouvement Chollima, du nom d'un cheval ailé de la mythologie grecque capable de parcourir en un éclair des distances fantastiques. En bref, une version édulcorée du « grand bond en avant de Mao » avec les résultats que l'on sait.
En 1994, Kim Jong Il succède à Papa dans le dessein de faire évidemment mieux, dans le pire. Un an plus tard, le pays de l'autosuffisance lance un appel à l'aide international. En 2001, il est l'État le plus aidé de la planète.

Les efforts de la sunshine policy, politique d'embellie consistant à faire parler et dialoguer la Corée du Nord pour un désarmement sensible, ressemblent à s'y méprendre à une véritable mascarade diplomatique. Un pas en avant, deux en arrière, on peut aisément résumer les avancées des négociations de la sorte.

La politique nord-coréenne est très simple, finalement : un développement aigu de l'art de la négociation, non dans le but de la faire aboutir, mais de la faire durer. En effet, le Sud, par peur que Kim Jong Il n'appuie sur le bouton rouge de l'armageddon, arrose copieusement son voisin du nord, avant chaque sommet réunissant les principaux responsables politiques. [5].

De noirs desseins

Une intervention américaine ou onusienne n'est pas forcément envisageable. La chute du Nord ferait porter tout le poids au Sud qui serait alors incapable de faire face au retard accumulé par le royaume ermite. Le cas de l'Allemagne était différent, le PNB par habitant de la RDA était égal au tiers de celui de la RFA, alors que le rapport est d'environ de 1 à 10 entre Pyongyang et Séoul. [6].

Selon Pierre Rigoulot, « le Nord freine systématiquement dès lors qu'il se sent poussé à dépasser les concessions purement symboliques. » La Corée du Sud et la communauté internationale ne peuvent plus se permettre de donner sans contreparties valables. C'est dans cette perspective que peut s'échelonner un théâtre des opérations géopolitique aux intérêts et conséquences variées suivant les acteurs d'un conflit potentiel.

Pour les américains, la situation est claire : la Corée du Nord est un état voyou. À ce titre, la possibilité d'un conflit armé est à envisager. En effet, même si un budget est consacré à arroser, façon real-politik, les régions instables, les sommes considérables débloquées par l'administration américaine n'ont été d'aucune utilité palpable, en Corée du Nord.

Seulement, la Chine, déjà en compétition avec l'Amérique dans la course à l'énergie en Asie Centrale, en conflit silencieux à propos des îles Spratly et Taïwan...ne voit pas d'un très bon ½il un envenimement de la situation. Un conflit signifierait une recrudescence de l'armée américaine dans la région et donc une réorganisation militaire pouvant également intervenir dans d'autres parties de la mer de Chine avec l'excuse du possible conflit nord-coréen.

La Russie dont l'aura diplomatique prend chaque jour de plus en plus d'importance, cherche également à éviter une aggravation des tensions entre Pyongyang et Washington. Membre du groupe des Six, son rôle de médiateur, l'expression peut paraître ordurière aux oreilles des Tchétchènes, est néanmoins d'un impact fort sur la politique extérieure de la Chine et des Etats-Unis.

Le Japon quant à lui, se réfugie presque toujours derrière l'oncle Sam, d'autant plus que les divers enlèvements de ressortissants en Corée du Nord ravivent avec le même leitmotiv l'hostilité croissante à l'égard du régime communiste. La technologie militaire nord-coréenne, même rudimentaire, peut permettre une attaque sur le pays du soleil levant. De manière générale, l'hésitation est quand même de rigueur pour tous les acteurs de la région, à l'exception sans doute des Etats-Unis.

Si conflit, il devait y avoir, reste à trouver aux yeux des humanistes zéropéens, une excuse valable. Le refus systématique de Kim Jong Il à lever l'hypothèque de son arsenal biologique et chimique pourrait être une motivation, mais l'épisode iraquien empêchera sans doute de réitérer la même mauvaise foi américaine. En attendant, les « prétextes » à la guerre sont légions : deux millions de morts par famine sans catastrophe naturelle, sans guerre, sans crise politique, nulle ouverture des camps, nul progrès de la démocratie, une propagande lourde, des exécutions massives, enlèvements...

Laissons donc un pasteur sud-coréen sous la menace, le soin de conclure sur la situation : « En vérité, Kim Jong Il est un grand homme qui a crée un paradis que même Jésus Christ ne peut nous donner ».

Charles-Antoine Menanteau

Cartes :
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/coree
http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/maps/kn-map.gif


Notes :
[1] : Commentaire du ministre adjoint de la RPDC, Choe Su Hon, lors d'un « débat » devant l'Assemblée Générale.
[2] : Un nom d'emprunt, celui d'un combattant de légende des premières années de l'occupation nippone. Son vrai nom est Kim Song Ju. Mais qu'importe selon Pierre Rigoulot, « se parer de l'aura d'un combattant légendaire peut donner quelque prestige à un homme qui en cherche avidement ». p.16
[3] : Le chef nord-coréen piaffait d'impatience selon les archives de Boris Elstine qui en fit cadeau à son homologue sud-coréen.
[4] : Pierre Rigoulot : Corée du Nord, État Voyou. Editions Buchet Chastel.2003. P.25
[5] : 400 millions de dollars ont été déposé sur un compte de Kim Jong Il, avant le sommet de Singapour.
[6] : Pierre Rigoulot : Corée du Nord, État Voyou. Editions Buchet Chastel.2003. P.110

Sources :

La plupart des chiffres et informations factuelles sont tirés de l'excellent ouvrage de Pierre Rigoulot : Corée du Nord, État Voyou. Editions Buchet Chastel.2003.
Jaspers Becker, in Famine en Corée du Nord, Ed L'Esprit frappeur, Paris, 1998
Thomas Belke, in Juche, Christian Study of North Korea's State Religion. Ed Living Sacrifice Book Compagny, Bartesville, Ok., 1999.
Jean-Pierre Brule, La Corée du Nord de Kim Il Sung. Ed Barré-Dayez, Paris, 1982.
Alain Destexe, Corée du Nord, Voyage en dynastie totalitaire, Ed L'Harmattan, Paris, 2001.
Chuck Downs, North Korea's Negociating Strategy, AEI Press, Washington, 1999.
Philippe Grangereau, Au pays du grand mensonge, Ed Le serpent de mer, Paris, 2001.
Korea Herald
Korea Times
...
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