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Kick-Ass : le geek est l’avenir de l’homme

SURLERING.COM - CULTURISME - par Etienne Lhomond - le 26/05/2010 - 7 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Comme beaucoup, je n’ai pas résisté aux trailers de Kick-Ass, je suis donc allé voir le film de Matthew Vaughn quelques jours après sa sortie, en m’efforçant de l’appréhender dans la plus grande neutralité possible. Les attentes sont généralement l’ennemi du cinéphile. En sortant de la projection du film, mon sentiment était mitigé, impossible de décider si je venais de voir une œuvre marquante ou un divertissement de plus. Il ne m’en fallait pas moins qu'un échange qui allait achever de me persuader que Kick-Ass est un film moins réussi mais plus complexe qu’il n’y parait.



EL : Cela fait un peu moins d'un mois à présent que Kick-Ass est sorti dans les salles françaises, et il remporte un bon succès au box-office américain. L’idée originale du scénario se présente comme un fantasme irrésistiblement geek : que se passerait-il si un adolescent fan de comics décidait de devenir un justicier masqué dans le monde réel, et donc, sans super-pouvoirs ? Si la campagne virale autour de ce concept central laissait présager d’un traitement original du thème des super-héros, le film tente de conjuguer plusieurs genres ensemble. A la fois teen movie, parodie des héros masqués, comédie ultra violente, Kick-Ass va puiser ses références dans le cinéma américain populaire. Au bout du compte, il parait difficile de saisir l’identité du film. Alors, histoire de commencer par la fin, vrai faux film de super-héros ou œuvre novatrice ?

AL : Un vrai film de faux super-héros. Ôtons l’adjectif super, et nous nous retrouvons dans un cinéma proche, de par le style global et certains enjeux, du Punisher  de Marvel par exemple : anti-héros, absence de super-pouvoirs, omniprésence de l’humour, conciliabules de gangsters, ultra violence des scènes de meurtre, bras cassés comme psychopathes cartoonesques, tous embringués dans fusillades et pyrotechnies, mort symbolique du principal protagoniste pour mieux revenir, dei ex machina gros comme des buildings… les cinéastes savent qu’ils font de la bande dessinée. En font-ils du cinéma ? La vraie question, celle que je m’étais déjà posée au visionnage de Kill Bill – quoique non adapté d’un ouvrage préexistant –, puis à nouveau devant les animations en 3D de Kick-Ass, est :  pourquoi ne pas avoir plutôt réalisé un dessin animé tout du long ? Quitte à se diriger vers la synthèse, au vu des images, manga pour le Tarantino, comic book pour Kick-Ass, le résultat aurait sans doute été plus intense et plus personnel. Même le ma-gi-stral Sin City de Frank Miller et Robert Rodriguez reste un hommage à sa version imprimée. Concrètement, le seul long-métrage inspiré d’un comic book à avoir su totalement passer du livre illustré au cinématographe, est The Dark Knight de Christopher Nolan. Pourtant, si l’on inventorie les séquences de ce Batman, et que l’on compare avec celles que j’énumère plus haut, on retrouvera de nombreuses similitudes. Seulement, Nolan n’a pas cédé à la tentation de rendre hommage aux comics, à leurs auteurs, ou leurs lecteurs. Ce n’est plus un film de fan, ce n’est pas un film de geek, c’est une œuvre. Batman a été appréhendé narrativement, pas comme une franchise ou un culte. Et plutôt qu’un blockbuster (au sens français, péjoratif, du terme, pas dans son acception économique), il en ressort une tragédie. C’est Zorro et c’est Andromaque.

Kick-Ass ne me paraît pas le moins du monde novateur. En 1981, Disney nous avait gratifiés d’un Condorman grotesque, sympathique et sans pouvoirs, dont le héros était dessinateur de comics (à noter : le premier personnage costumé, au tout début de Kick-Ass, avec ses ailes rouges et ses lunettes de ski, me semble être une citation de Condorman, puisque, comme tu l’as justement remarqué, Kick-Ass est chargé de références au cinéma pop). Plus tard, en 1999, les Mystery Men mettaient en scène des héros ridicules aux facultés invraisemblables, essayant de débarrasser la ville du crime. Et bien sûr tous les Spider-Man de Sam Raimi font directement référence à la difficulté de devenir adulte comme à celle d’apprendre le métier de justicier costumé, sur fond de drames et de potacheries entremêlés ; c’est là d’ailleurs la marque de ce héros. Il faut rappeler que Kick-Ass lui-même est à l’origine une bande dessinée de Mark Millar et John Romita Jr., publiée par Marvel.

Ce qui est novateur, c’est précisément d’évaluer, à travers le médium populaire qu’est la BD, la notion de héros en tant que héros de BD, pas en tant que seule projection de nos fantasmes de justice sociale ou de vengeance personnelle. Et c’est ce que font des scénaristes comme Millar. Soit un commentaire sur la culture en Occident, pratiqué dans la plupart des bons comics super-héroïques ou affiliés, d’Alan Moore à Warren Ellis, en passant par Mark Waid ou Greg Rucka. A ce titre, la bande dessinée, un art narratif et graphique né peu de temps avant le cinéma, conserve encore sur celui-ci une avance de près de vingt-cinq ans quant au traitement de la culture populaire. La BD, partout dans le monde, a su intégrer des découpages et des effets visuels conçus pour le septième art, sans que l’on puisse se dire qu’il s’agit d’autre chose que de littérature graphique. A l’inverse, le cinéma reproduit surtout des clichés convenus de la bande dessinée, tant de par l’esthétique que par les codes propres au genre, voire carrément son langage ontologique (les phylactères, la vignette, la page). C’est une esthétique gadget. Elle s’adresse au geek. En outre, la temporalité propre au temps de lecture d’un livre de bande dessinée ne peut être restituée de façon identique dans un film, sans en gâcher les effets. C’est là encore la réussite de Nolan d’avoir su créer sa temporalité exacte et personnelle, si j’ose dire, au Dark Knight, ne cherchant ni le remplissage (avoir trop de choses à dire ou montrer), ni le sacro-saint respect de la continuité (ce film se passe de celui qui le précède comme de ceux qui vont advenir, il n’est pas un épisode, il est anti-télévisuel). Ajoutons qu’aux États-Unis, le lecteur de comic books se heurte à une économie singulière de sa lecture : une arche narrative se fragmente et se développe sur le moyen-terme, il faut attendre en sus entre une semaine et un mois selon les magazines pour découvrir la suite de l’histoire, le dénouement d’une intrigue arrivant au bout d’un an et plusieurs centaines de pages (contrairement à l’édition franco-belge, qui délivre un condensé de 48 pages en moyenne à raison d’un album tous les un à trois ans et se rapprochant, dans son rythme de parution, du temps de production d’un film). L’aspect industriel de toute série présente ceci dit un intérêt majeur dans cette économie du lecteur US : le drame a tout le temps de macérer, de pénétrer celui qui tient le magazine entre ses mains ; ainsi, la typique rapidité formatée de l’apprentissage des héros costumés dans les longs-métrages adaptés de personnages Marvel ou DC – apprentissage généralement réglé en moins de cinquante minutes de film – passe bien mieux puisqu’elle semble co-extensive au temps de vie du lecteur. Elle inclut (im)patience, mémoire, maturation, nostalgie …

EL : Well, après cette entrée en matière plutôt exhaustive, j’aimerais aborder deux notions qui prennent une place importante dans l’économie narrative et la stratégie générique de Kick-Ass, je veux parler de la violence et du réalisme. Il m’a semblé que la première partie du film jouait beaucoup sur le contraste entre, d’un côté, un humour potache à la teen movie, et d’autre part le surgissement d’une violence réaliste, au moment où le spectateur peut légitimement s’attendre à une mise en scène hollywoodienne de l’action. Cette violence réaliste m’est donc apparue comme une façon de décevoir l’horizon d’attente des spectateurs, beaucoup d’entre eux manifestant d’ailleurs leur surprise lors de la survenue de la douleur, du sang, des effets gore et violents. Au-delà de la volonté de respecter le matériau d’origine de l’adaptation, cette violence est parfois comprise comme une façon de décourager les personnes qui voudraient agir de la même façon que Kick-Ass dans la vraie vie. Il existe d’ailleurs un phénomène parfois appelé Real Life Superheroes lié à ce que l’on nomme outre-Atlantique les Independent Crime Fighters.



A.L : Oui. D’ailleurs, ces justiciers autoproclamés, ces Vigilantes, vont pulluler dans un avenir proche, on le verra. On finira par en rencontrer en France. Dans toute société décadente, des hommes (il y a aussi des femmes) sortent avec des armes, des capuches, des masques ou des casques, et s’en servent pour prendre de force et incognito de l’argent, des biens, des vies humaines. Ils n’ont pas de pouvoir, ils n’ont que leur volonté et un arsenal plus ou moins développé. Ça n’a rien de nouveau. Plus il y a de chaos, plus il y a de tyrannie, dans les rues comme dans les média. Or plus il y a de Monastorio, plus il y a de Zorro. Il est donc logique qu’à cette délinquance croissante et au manque de répondant des officiels (ou à leur propre dictature) s’oppose un mouvement non coordonné de justiciers usant des mêmes techniques que les bandits, pour rétablir un semblant d’ordre ou venger des tiers. Quand on n’est pas de la police, et que l’on a tout intérêt à préserver son anonymat face à la pègre comme à l’état, le masque est paradoxalement le meilleur allié du courage. D’où le choix de l’illégalité. Ce comportement iconoclaste outrepasse largement la notion de règlement de comptes, puisqu’il s’agit de venir en aide à son prochain ou d’empêcher un forfait. Mais au crime organisé, maffias et autres gangs, où le nombre d’ennemis devient exponentiel, répondra  le retour des milices. Comme dans Kick-Ass, où le héros s’associe presque malgré lui à d’autres Vigilantes, bien plus dangereux (et efficaces) que lui. Les milices, ça reprend dangereusement aux USA actuellement. On peut envisager le Ku Klux Klan comme un groupe de super-vilains. Les ninjas (hommes cachés) ne sont pas loin. A ce titre, il est important de concevoir la polémique française autour du voile islamique comme une peur légitime du masque. Dans une société démocratique et libérale, indépendamment de l’enfermement sectaire qu’il suppose, l’acte de se cacher tout ou partie du visage équivaut à une provocation séduisante, un contournement de la loi, un retrait de son identité et la possibilité subséquente de se faire passer pour quelqu’un d’autre. Il est associé à la duperie, la duplicité. J’avancerais en parallèle que, dans les pays islamiques où les femmes n’ont pas le choix et se voient pour beaucoup contraintes à porter le niqab ou la burqa, le voile intégral permet de se faire passer pour un(e) autre sans que cela pose, visuellement, un problème aux autorités. Imaginons la circulation des individus et des informations dans une ville afghane où des hommes se dissimuleraient sous un chadri ! Le manichéisme d’une culture est toujours formulé par la loi de son pays. Tandis que le voile est associé au délit en France, il pourrait facilement devenir facteur d’anarchie en Iran. On peut toujours rêver (1). Est-ce que j’incite au port du masque et à l’activité de Vigilante ? Oui, mais à la condition d’observer les dix commandements.  Souvenez-vous que vos adversaires ne les respectent jamais, quant à eux.

EL : Cet angle d’approche, les Independent Crime Fighters, m’a semblé très efficace dans la première partie du film, jusqu’à la survenue de Hit-Girl, après quoi, j’ai eu le sentiment que le réalisateur, Matthew Vaughn, sabordait son propre film en répondant favorablement aux canons du cinéma d’action américain : violence esthétisée à l’extrême, super résistance du héros sous prétexte d’insensibilité à la douleur, Hit-Girl quasiment invincible, virevoltant au milieu d’une vingtaine de gangsters incapables de l’aligner correctement… Du coup, les méchants faisant de moins en moins peur, le film perdant en crédibilité et en cohérence, l’héroïsme de Kick-Ass manque finalement de pêche. Pour finir, le message et la portée du film me semblent compromis par une mise en scène qui perd en réalisme à mesure que l’héroïsme s’affiche de plus en plus « super » et convenu. Pour toi, comment la violence participe au réalisme dans Kick-Ass, et dans quelle mesure le réel comme référent permet de donner sens aux thèmes du justicier et à ses implications ?

A.L : Tu l’as dit, la violence se dilue dans l’esthétisme. On ne va pas ici parler du travelling de Kapo, parce que le cinéma d’action, et pas seulement en Occident, a définitivement fait des morts violentes une chose comique ou scatologique. Voire sexy. Un bon méchant doit connaître une fin originale, et la souffrance d’un innocent y doit susciter plus de fascination que de compassion, c’est entendu. Malgré tout, nous allons citer une intéressante tautologie de Jacques Rivette, pensée à l’endroit de Kapo : « Faire un film, c'est donc montrer certaines choses, c'est en même temps, et par la même opération, les montrer d'un certain biais ; ces deux actes étant rigoureusement indissociables. » Le biais pour lequel a opté Matthew Vaughn est annoncé dès l’affiche où figurent les quatre personnages masqués de Kick-Ass : les héros y semblent peints à la bombe, dans un graffiti hyper-réaliste dégoulinant de couleurs. Ces flaques, ces éclats de peinture, font autant référence aux origines graphiques de l’œuvre, la bande dessinée, qu’aux mares de sang qui vont advenir, le destin réaliste, filmique. Le double biais de Vaughn, soit comic et violent à la fois, pari intéressant a priori, l’a conduit à prendre son film en oblique, mais sans jamais aller jusqu’au bout d’une direction, en coupant au plus facile, en montrant son film de biais, justement. Donc en biaisant. Avec l’arrivée du personnage de Hit-Girl – et donc d’un archétype héroïque que l’on appelle le sidekick – tout le réalisme du film s’effondre au profit de bastons imaginatives et de meurtres chorégraphiés. Hit-Girl, sorte de poupée tueuse âgée d’une dizaine d’années, enfant entraînée au massacre, passe en effet entre les balles et les couteaux de survie comme dans un clip de Michael Jackson, et c’est le propos central du film qui se fait la malle. Ne plus avoir peur pour un personnage, c’est déjà l’avoir tué.  Au résultat, on se surprend à souhaiter que les héros meurent pour enfin se sentir touchés. “What works on the page doesn’t always work on the screen, asshole”, fait dire Mark Millar à son personnage principal dans le comic book, pressentant peut-être la difficulté de transcrire ses visions au cinéma.
Ce qui est toutefois intéressant, c’est que les seuls moments de violence crédible sont des films dans le film : d’abord la première bagarre à laquelle est mêlé Kick-Ass dans la rue, capturée par un passant sur son téléphone portable puis relayée sur YouTube, et contribuant à lancer le mythe du justicier masqué ; puis la séquestration du héros et sa mise à mort, filmées par les maffieux, retransmises en direct à la télévision et sur le Net. La mise en abyme de l’image vidéo, au lieu de tenir à distance, établit la dimension documentaire, amateure, qui instaure le réel. Nous avons tellement l’habitude des écrans, que ceux-ci, une fois incorporés au récit filmique, nous semblent la garantie inconsciente que ce que nous voyons en eux est la réalité.

D’une manière générale, je ne crois pas que le réel comme référent soit un gage de sens, en art. Tout élément fantastique recèle une allégorie, et tout symbolisme repose sur la capacité du spectateur à traduire ce qu’il voit en valeurs concrètes pour lui et les siens, dont il pourra tirer un enseignement, du moins une information. L’important est de rendre crédible un canard qui parle, si ce canard a quelque chose à avouer.  En ce sens, je ne dis pas que Kick-Ass soit un échec, mais je maintiens que la direction artistique du film n’est pas assez ambiguë, elle se contente de passer d’une extrémité à l’autre, au lieu de mener les deux de front. Il fallait que ce film soit schizophrène, comme seule la BD peut l’être, de par l’opposition entre le texte écrit et l’image peinte.

EL : Pour en revenir à tes remarques concernant la perception culturelle et la dimension politique du port du voile intégral, elles me rappellent inévitablement les pratiques fétichistes japonaises comme le Zentaï, qui consiste à se couvrir le corps d’une tenue moulante intégrale. Je me suis souvent demandé ce que ferait un fétichiste japonais qui vivrait en France, puisque selon l’angle d’attaque juridique choisi pour la burqa, le port du Zentaï se verrait interdit sur l’ensemble du territoire national. Sauf que, dans le cas de cette pratique, c’est le recouvrement de la nudité par le vêtement qui révèle le corps, dans sa force d’évocation la plus sensuelle, exhibant les attributs sexuels féminins et masculins. Le Zentaï renvoie d’ailleurs à un état d’esprit revendicatif soft : droit paradoxal à l’anonymat exposé, culte de l’apparence sans identité, désindividuation concomitante à la déresponsabilisation, exhibitionnisme habillé, érotisme de l’ego désincarné, homosexualité, féminisme, sadomasochisme…



A.L : Tout masque est totalitaire. Tout masque s’empare du corps en son entier, projetant sur celui-ci une certaine image de la mort. Tout masque est mortuaire. Dans le Zentaï, les anatomies ainsi moulées s’apparentent à des fantômes tangibles ou des androïdes qui, privés d’un visage, finissent par tous se ressembler. On ne peut s’empêcher d’y voir le corps comme sa négation vivante, un Auschwitz domestique. C’est, à proprement parler, captivant. Le costume comme masque est une définition d’une bonne tenue de super-héros, le révélant tout en l’escamotant. Tout ce que tu dis du Zentaï peut se rapporter au super-héros costumé, jusqu’à la déresponsabilisation, puisque l’identité citoyenne du justicier doit toujours demeurer séparée de ses agissements nocturnes. Dans la bande dessinée de Millar, la tenue de Kick-Ass participe de la stimulation auto-érotique, d’un sentiment de puissance contenue : le jeune Dave Lizewski se sent vraiment bien lorsqu’il porte son costume, au point de se demander si ce n’est pas cette sensation qui l’aide à aller au devant des ennuis, qui le dope et l’inspire dans son activité de vengeur masqué. C’est elle en tout cas qui le pousse à recommencer. Comme un comédien porté par les vêtements du rôle qu’il doit incarner sur scène. Comme cette femme voilée qui dit avoir l’impression de porter sa robe de mariée en permanence (suis-je le seul à y voir une érotomanie ?). A l’instar d’un Spider-man, la tenue de Kick-Ass n’est pas éloignée du Zentaï, à ce détail près, crucial : ses yeux sont visibles. C’est ce qui l’humanise et le rapproche de son public. Parenthèse : parce qu’il ne porte ni gants, ni masque, Superman est sans doute le moins sexuel des super-héros. Son rapport à la mort est ainsi très ténu, presque inexistant. Cette absence de masque est à placer en relation avec son invincibilité. En fait, comme Lizewski chez Kick-Ass, ce qui est intéressant chez Superman, c’est Clark Kent.



EL : Il est étonnant de remarquer que la mode du Zentaï au japon est considérée comme un dérivé des Super Sentai, ces séries télévisées japonaises bon marché qui mettent en scène des héros masqués en tenues moulantes colorées, comme les fameux Bioman. La fixation érotique qui participe de l’icône traditionnelle du super-héros a déjà été largement commentée, mais je remarque que depuis quelques temps la figure du geek est de son côté en pleine phase de réhabilitation. Après avoir longtemps été assimilé aux nerds des sitcoms américains, puis aux no life d’Internet, le geek semble devenir le nouveau sex-symbol, ou l’anti-sex-symbol, d’une génération qui a grandi avec Internet et s’est plus confrontée à la réalité qu’on ne le pense par ce moyen. Finalement, Kick-Ass nous parle d’un geek qui décide de réaliser sa passion pour les comics dans le monde réel, de ses frustrations, de ses réussites... Pour toi, considérant l’impact de ces fictions populaires, des possibilités qu’ouvre Internet, où est la limite dans la production de sens effective pour les générations de teenagers qui baignent depuis toujours dans cette culture désormais reconnue ?

A.L : Il ne saurait y avoir de limite. Les auteurs cherchent à produire du sens en permanence, c’est leur métier. Toute problématique nouvelle, qu’elle soit politique, religieuse ou scientifique, disons même simplement « culturelle », se retrouve presque immédiatement assimilée par tout artiste sérieux à son support. Le monde devient une œuvre, sinon il n’a pas de sens. Le super-héros est une simple allégorie de la vie quotidienne du citoyen Lambda. Il est moins un modèle qu’un reflet. Et un reflet de moins en moins fantasmatique : quand on parle de cape d’invisibilité, de travaux sur l’immortalité financés par Microsoft, de clonage thérapeutique, d’intelligences artificielles, de drones de combat et de création de super-soldats, plus forts, plus endurants, plus résistants à la douleur, ou si l’on observe les propagandes nous vendre des ennemis comme des super-vilains, on comprend à quel point la culture populaire influence le réel. RING est lu par l’US Army.
Au sujet d’Internet, dont le geek est le héros autant que l’esclave, et concernant plus largement l’âge du clic, comme on dit l’âge de pierre : il devient difficile – en fait c’est inutile – de chercher à raconter de nouvelles histoires sans tenir compte de cette technologie, des questionnements et mutations qu’elle entraîne, à une époque où, même dans les pays en voie de développement, un enfant de six ans est en mesure de créer un document numérique, donc de digitaliser, donc de convertir un son, une image ou un texte en chiffres, et de le faire circuler d’une clef USB à un disque dur, un lecteur MP3 ou au « réseau ». Donc de le transmettre. Ces enfants, qui auront évolué dans un environnement technologique sans précédent dans l’histoire des hommes, et dont le langage lui-même est contaminé par les machines, vont faire face à un immense défi : empêcher le monde de totalement se virtualiser. La moindre panne de courant, et c’est une vie entière de travail qui disparaît. La fin du monde peut ressembler à ça, une telle entreprise de dématérialisation de toute archive, de toute œuvre et tout contenu, qu’au jour du Grand Black Out, l’humanité ressemble à un mandala qui se détruit de lui-même. Et pourquoi pas, après tout ? Les meilleurs scénaristes, dont certains noms que j’évoquais plus tôt, ont déjà envisagé toutes ces choses : ils sont d’anciens fans eux-mêmes, devenus storytellers et travaillant au côté des plus grands ou ayant pris leur place. Ils sont les geeks au pouvoir.

EL : Concernant ce défi que les enfants du 21e siècle auront à relever, je te renvoie pour finir à la dimension polémique de Kick-Ass, à travers le personnage controversé de Hit-Girl, incarné par Chloë Moretz. La fillette est tout juste âgée d’une petite dizaine d’années, ce qui, aux USA, interdit donc à l’actrice de visionner le film dans lequel elle a joué. Hit-Girl apparaît comme une enfant-soldate hyperdouée, véritable geek des armes blanches, façonnée par le désir de vengeance de son père, Big Daddy, impliquée dans les scènes les plus violentes et grossières du film. Peut-être en raison de la force d’abstraction de son costume, je n’ai jamais trouvé le rôle de Hit-Girl choquant sur un plan moral. Il y a, certes, des passages où l’âge du personnage et son comportement sont en parfait décalage, mais c’est là que l’humour puise son côté immoral plutôt piquant. Par ailleurs, ce rôle renvoie au drame intime de Damon MacCready, joué par Nicolas Cage, qui fait de sa fille l’instrument privilégié de sa vengeance. Or, j’ai trouvé que le comique de leur relation rendait justement cette dernière trop abstraite pour être véritablement touchante, à l’exception peut-être de cette scène un peu dingue, quand Big Daddy pleure presque d’extase en voyant sa fille nettoyer la pièce remplie de bad guys qui viennent de le tabasser. Au final, cet aspect du film est-il véritablement transgressif ou bien dénonce-t-il le nihilisme d’un désir de vengeance aveugle ? Je veux dire, les films de super-héros sont souvent subversifs et conservateurs à la fois. Pour toi, comment se situe Kick-Ass sur ce plan-là, dans le cadre de la relation filiale du film ?

A.L : La séquence à laquelle tu fais référence m’a au contraire donné envie de rire, elle aussi. Attention spoiler, la mort du père est une parodie réussie de celle de Dark Vador dans Le Retour du Jedi. Néanmoins, si l’on va au bout de cette analogie, on comprendra comment les pères exhortent dans ces films leurs enfants à se transformer en assassins, de leur propre enfance d’abord, mais encore en tuant le père, au sens plein. Il n’y a pas de réelle transgression parce que l’enfant homicide est devenu – peut-on le dire ? – un modèle pour le monde moderne. Une norme. Il n’est pas cet enfant salvateur qui vient en ange colérique administrer la sanction divine : restaurer l’amour. L’enfant homicide est bien plutôt la contre-figure du pédophile, le prototype du chérubin déchu, symbole de l’avilissement de l’adulte contemporain à travers la revanche de ses victimes, ses fils. Techniquement, Hit-Girl est un petit être dépouillé de son enfance, revêtu des oripeaux SM du désenchantement et abandonné à la carrière de meurtrier, la seule qui recycle la vengeance en la pérennisant. Hit-Girl est morte-née. On lui enfile une perruque et une cape pour qu’elle ressemble à Robin ou Bucky, et le tour est joué : nous rions.  Nous rions pour ne pas avoir à en pleurer.

Cette relation père-fille est en miroir avec celle d’un autre personnage, traité avec encore plus de légèreté alors qu’il est plus lisiblement du côté du mal : Red Mist est moins strictement cool ou dangereux, que burlesque voire drôle. Le costume que lui a dessiné Romita dans la bande dessinée se rapproche de celui d’un shinobi, alors que le film s’inspire clairement de Zenith. Si Grant Morrison avait, dès 1987, créé avec Zenith un super-héros vain et prétentieux, plus enclin à gérer son image et signer des autographes qu’à sauver des vies, il n’avait pas encore imaginé un super-vilain dont les accessoires, le masque, la coiffure et la voiture seraient payés par un père à son fils, à l’issue d’un deal capricieux. Red Mist est comme Hit-Girl, pourri gâté par un paternel abusif et violent. Il n’y a pas rite initiatique, mais sabordage. Dave Lizewski alias Kick-Ass est le seul des trois jeunes à entretenir un rapport sain avec son père, et celui-ci est en toute logique le seul à ignorer la double-vie de son fils. Les mères sont absentes du récit, décédées ou en retrait ; la féminité est défaillante, du moins la petite Hit-Girl est-elle moins femelle que le jeune Kick-Ass en pleine mue, et quant aux girlfriends, elles ne servent qu’à perpétuer le teen movie, soit une certaine mort du cinéma. Une autre forme du sabordage.

Il est important de noter qu’au terme du carnage, les seuls protagonistes à s’en sortir vivants sont les trois adolescents – bien que j’aurais tendance à affirmer qu’ils ne survivent pas à leurs masques respectifs. Cette survie est un symbole : le geek est l’avenir de l’humanité.

EL : Indeed. J’ai envie de dire que c’était le mot de la fin. Au final, pour moi, Kick-Ass ne fut pas un film déplaisant à voir en soi, mais décevant face à son potentiel inexploité. Avec un tel concept, il aurait pu devenir une œuvre originale et véritablement transgressive quant aux codes qu’il manipule. Reste un divertissement correct, quelques passages vraiment drôles, des scènes d’actions bien menées, surtout dans la première partie du long-métrage, et, pour finir, un arrière-goût d’inachevé. Je tiens à te remercier, Aurélien, pour cet entretien plein de digressions qui prouvent encore une fois que le thème des super-héros est inépuisable, et brasse de très riches notions et références. D’une certaine façon, si la fiction continue à nous parler du réel, c’est que tout n’est pas perdu.

A.L : Et dire que Mark Millar planche déjà sur la suite...

(1) Les X Men comptent parmi eux une mutante musulmane revêtue d’un niqab, Dust. Les dessinateurs n’ont pas toujours résisté à l’envie de la dessiner en hijab… moulant.


Toutes les réactions (7)

1. 26/05/2010 20:26 - Thierry.L

Thierry.LFélicitation et merci à Ring (et Evan Ard et Aurélien Lemant) pour couvrir largement cette culture geek en particulier les comics book. Genre méprisé par les institutions (devrais je dire les cimetières ?) de la culture française.

2. 26/05/2010 22:49 - AvengerRedSix

AvengerRedSixRing est lu par l'us Army ?

3. 26/05/2010 23:14 - Modération / Laurent

Modération / LaurentComment le sais tu ? L'US army est présente dans toutes les statistiques du Ring.

4. 27/05/2010 13:09 - Violator

ViolatorJubilatoire! excellent entretien, une mine d'or!

5. 28/05/2010 00:23 - AvengerRedSix

AvengerRedSix@ Laurent : Je ne le savais pas, je ne fais que reprendre ce que dit Aurélien LEMANT sans un paragraphe de cet article. Cela est étonnant voilà tout .

6. 30/05/2010 15:05 - Cerisuelo

CerisueloDe la bombe (pas le film, hein ? l'entretien).
Alors question : pourquoi ne pas avoir fait ça avec "Batman : the Dark Knight" ?
Vous auriez eu des choses magnifiques à en dire, non ?

7. 13/07/2010 02:22 - Thor

Thor@ ARS
"(...)Le super-héros est une simple allégorie de la vie quotidienne du citoyen Lambda. Et un reflet de moins en moins fantasmatique : quand on parle de cape d’invisibilité, de travaux sur l’immortalité financés par Microsoft, de clonage thérapeutique, d’intelligences artificielles, de drones de combat (etc...) ou si l’on observe les propagandes nous vendre des ennemis comme des super-vilains, on comprend à quel point la culture populaire influence le réel. RING est lu par l’US Army."
Pour rappeler le contexte aux geeks du Ring. Figure de style. Il s'agit ici de répétition tautologique. Rien à voir avec un pléonasme.
Bien sûr que non, l'US Army n'en a que faire de vos commentaires. Par contre tout lecteur du TdO a appris que des scénaristes de SF travaillent à Cap Canaveral.
Sont pas débiles les ricains, l'imagination d'un auteur anticipe sur le réel scientifique: comme le rappelait à juste titre d'ailleurs je ne sais plus quel lecteur du Ring, le Nautilus préfigure le sous-marin.

Ring 2012
Dernière réaction

Félicitation et merci à Ring (et Evan Ard et Aurélien Lemant) pour couvrir largement cette culture geek en particulier les comics book. Genre méprisé par les institutions (devrais je dire les...

Thierry.L26/05/2010 20:26 Thierry.L
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    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

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    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

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    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

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     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

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    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

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    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

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    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

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    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

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    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

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    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

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    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

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    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

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    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

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    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

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