Sur le RING

Kerouac : à la tienne mec !

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Judith Spinoza - le 04/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Théâtre - Kerouac versus Kerouac sur le lit brut de la poésie, l'épopée de la grande figure de la Beat Generation prend forme sur un ring coloré d'errance christique et d'abattement glorieux. Les confessions de saint Kerouac sur la scène de la Maison de la Poésie : introspection au visage délirant du cynisme et de l'autodérision. Sur le fil d'un jazz, Jack Kerouac, poète porteur d'éveil, pas « singe pisseur de phrases » mais génie, se balance et  se parle.

Hagard, hébété puis avec l'outrance ivre, mal ancré dans le sol malgré ses chaussures de marche, Kerouac décline jusqu'au 10 octobre son parcours marqué de désillusions et de malaise dans  « Le Dit de la chute, Tombeau de Jack Kerouac » mise en maux scéniques d'un voyage introspectif que le jazz accompagne : le vide du poète juxtaposé à l'immanence de l'homme saoul de ses travers, privé du vide et du chaos. Ne restent que ces souvenirs revisités dans les « jazz poem », « (...) un ouvrage de fiction [qui ] s'inspire des (...) éléments biographiques pour proposer  (...) une méditation scénique sur l'errance, l'écriture, la chute» (1).

« Mambo Jambo »

Saxophone. Piano. Par touches brillantes de couac ! Et d'effluves expansifs. Là où mots et musique butinent ensembles le long de la route de Kerouac. Fausse balade enjôleuse qui écume, fulgurante, le destin athmosphérique-mystique du flamboyant Jean-Louis Kerouac, né en 1922 dans le Massachusetts d'une famille de canadiens, et le plus jeune de trois enfants. Notamment influencé par les nouvelles de Thomas Cole et initié par Gary Snyder au bouddhisme et à la communion avec la nature, l'écrivain connaît une notoriété tardive, devenant populaire alors que ses bourlingages entre le Mexique et les Etats-Unis prennent fin. La déchéance et l'incompréhension le guettent alors ; l'alcool se fond à Kerouac. La quête de spiritualité bouddhique n'est plus qu'une clarté sans lueur. 1969. La mort.

La mise en scène de Michel Didym fusionne et structure les grandes thématiques, les tranches, coups de gueule et les malaises du chef de file de la Beat Generation. Accompagné de Jean-Marie Machado (piano) et de Jean-Marc Padovani (saxophone), Enzo Cormann rejoue Kerouac. Partition à trois.

Sous la lampe rougeaude, l'amertume ambrée proche de sa tête, Jack virevolte, en sourdine s'incline, bel arbre sur le bas côté musical. Une note - un poème-jet. Une mélodie, un homme à strophes ouvertes et saccadées. Cette lecture suintante des sons du moi, agencée à la façon d'un match de boxe musical, nous arrime à Jack, bien aise de nous tirer avec lui. Entre clochards célestes, chiens hurlants, anges déchus en quête de vérité mi-chrétienne mi-bouddhiste, les passages à vides, l'euphorie et les lois du hasard se propagent dans la salle.

Diatribe, rythme et claquements de jazz, silence, mise à nu progressive, « oratorio introspectif ». Sur la route de ce qui a fait sa propre chute, le public suit Kerouac. Magnétisé lorsque Enzo Cormann, le regard lubrique et le corps cinglant, s'arque dans le jeu d'acteur poussé à son paroxysme. Kerouac apparaît alors, mais trop souvent et trop vite se rétracte. Il n'habite l'acteur et la scène que crescendo et par intermittence. Ces moments allumés de swing et de boxe verbale suffisent néanmoins à donner corps au spectacle du « Dit de la chute» et de souhaiter que ne se referme le tombeau de Jack.


Big-Band-Beat-Generation : oralité, démence et spirituelle décadence

« Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait "Waou !"» Jack Kerouac

Acoustique poétique, les mots concerts de Jack Kerouac, activistes, rythmés à l'alcool, liés au son du piano et du saxo, délivrent en rasade leur parfum de rejet compulsif de la société de consommation à travers un langage brut et un mode de vie, que seules la route et la communion peuvent satisfaire. Influencée par Céline et des Surréalistes français, la Beat Generation (1950-65), née de la rencontre entre Kerouac, Allen Ginsberg et William S. Burroughs « tenta de réveiller le corps et l'esprit : voyager sous tous les cieux, boire, se droguer, appeler Dieu ou le rejeter, abolir toutes les conventions, toutes les traditions, partir seul ou à plusieurs, rêver sa solitude, vivre son enthousiasme aussi bien que sa dépression, brûler sa vie jusqu'à se détruire» (2). Nombreuses sont les ½uvres laissées en témoignage par ceux qui se nommèrent « beatniks » (3), génération perdue s'interrogeant sur le monde trop vaste qui les écrase : « Sur la route » (écrit entre 1949 et 52), « Les Clochards Célestes » (1963), pour ne citer que les plus célèbres de Kerouac, symbolisent les odes à la fraternité et à la primitivité de ses itinérances.

En effet, il se souvient devant nous. Mouvance, errance. Paroxysme, Collecte du je-Kerouac pour je-Jack ; compulsive alternance du pêcheur et du saint, dont chacun a l'autre en horreur. De la pointe d'un foie à vif, Kerouac tente de retenir tous ses moi, non-moi, moi-je dans des vomissements de paroles exorcisantes. Mesure aussi sur la route du souvenir de soi, l'honneur, les silhouettes, les empreintes amicales et les compagnons de route qui partageaient cette poésie « d'une nouvelle Démence Sainte » (4).

Oh et puis, « allez tous vous faire foutre ». Boire ! encore, coups de corde et coups de piano, cris de bouteille et râle de cul sec. Car la facétie et la gourmandise, le sexe et l'oubli du moi furent les quelques fils de poussière de ce trio d'écrivains au génie infernal. De Mexico à New York, des caleçons californiens à la drogue à Times Square jusqu'au sexe à gogo, où se croisaient des « fessiers et des peaux blanches à chahuter », imperturbable le « doux poignard liquide » ou encore « l'inhumain piège à mâchoire » accompagne la chute de Kerouac.

Ring liquide

« Un terrible boxeur boxant avec ses souvenirs et ses mille désirs »  G. Apollinaire, « Calligrammes »

Sur la scène transformée en ring d'alcool et de boxe, le spectacle fait revivre un Kerouac illuminé, célébré un mois dans le saint des saints, le Village Vanguard, club de jazz new-yorkais. Déclamant en « prose spontanée », mêlant citations bibliques et préceptes zen, il s'enfonce, toujours plus pathétique dans l'échec de son génie. « La cible est prête, tireurs tirez » : voilà notre homme qui se débat dans le « jazz poétisé », les « poèmes jazzifiés » auxquels il doit se soumettre.

Trop de trac, trop d'alcool.

Livré en pâture et de son propre chef au public rare mais hilare et gloussant, Enzo Cormann en voix et en démarche chaloupée rejoue les épisodes de l'histoire Kerouac. Qui s'engouffre dans l'univers mouvant des buveurs d'eau, se raccroche à la main de Dieu et à la parole de Bouddha. Brigue le détachement pendant qu'il se dissout et patauge ; frôle la chute et malgré tout se relève, allégé chaque fois un peu plus de son identité balayée par l'alcool. « Le sourire bouddhique dégénère en grimace kerouaquienne », toute sa vie Kerouac, clochard céleste, tente de trouver « la » vérité pour l'aider à vivre, contre la fatalité qui l'a piégée.

« Mon frère est mort, moi je suis vivant » : ainsi, pendant que plonge, fébrile, la musique adoucie, Kerouac, le visage entre les mains, sombre dans un accès enfantin. La culpabilité et les réminiscences de son frère défunt à neuf ans qui le rongent, ne trouvent de réponse dans ce monologue. Si la « convivialité » chère aux apôtres de la Beat Generation devait détruire la famille, Kerouac évoque et subit encore le décès de son frère.


« Avec une mer au bout de chaque rue » (5)

« La plupart des débuts se ressemblent, comme la plupart des romans, comme la plupart des vies qui cherchent à imiter un roman. » Qu'en est-il de la fin de Jack ? Qu'en est-il de la valeur de l'écriture ? Débris de gloire déchirée, gammes, amalgames, chorus de notes et de mots, le spectacle des « jazz poem » dévore agilement la prose d'un Kerouac que rien ne sût apaiser.

La fin est une proposition poétique - nul tombeau de poètes mercenaires - un horizon sur mesure, délivré en mots exacts de souffrance. Un cheminement d'une réelle violence aboutissant à une réelle certitude : le poème incessant. La délivrance, la rémission de l'ange Kerouac au soleil tatoué sur la bouche, qu'enfin nous entendons sur la scène du « Dit de la chute », tout juste entre trépignement, explosion, extase et libération précipitée de cette virée folle.

Judith Spinoza

« Le Dit de la chute, Tombeau de Jack Kerouac », « jazz poem », jusqu'au 10 octobre. Enzo Cormann (texte et jeu), Jean-Marie Machado (composition, piano), Jean-Marc Padovani (composition, saxophone), mise en scène Michel Didym.
Maison de la Poésie, 157, rue Saint-Martin, M° Rambuteau, 01 44 54 53 14

Toutes les citations entre guillemets et sans note sont des extraites du spectacle.

(1) Enzo Cormann
(2) Henriette Jelinek, « Les écrivains Beat et le voyage », Le matin de Paris, 9 novembre 1977.
(3) Le mot « beat » désignait depuis le XIXème siècle un vagabond du rail voyageant clandestinement à bord des wagons. Issu d'un terme de jazz, il évoque ensuite une manière de traverser la vie, le rejet du passé et du futur ainsi que de toute autorité organisée afin d'accéder à la béatitude et une nouvelle perception du monde.
(4) Jack Kerouac « The origin of joy in poetry » : ce terme évoque une poésie sans règles, livrée à l'impulsion, alliant néanmoins la discipline mentale du Haïkaï, à savoir désigner les choses directement, purement, concrètement.
(5) Préface de « Sur la route », Michel Mohrt.



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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