Kate et Taine, une fiction macrobiotiqueSURLERING.COM - FRANCE - par Yannick Foratier - le 19/11/2008 - 0 réactions -
« Lance-moi un cotillon !» s'exclamait Kate à l'attention de ses congénères. Kate voulait participer à la fête. Souvent taciturne, toujours solitaire, elle se sentait ce soir d'humeur joyeuse et regardait avec envie la colonie cirer une mosaïque dansante sur une musique poussiéreuse. Petula Clarke, vitrifiée voilà 40 ans. Taine (1), un soupirant récemment déclaré, la regardait du coin de l'½il, torve et vert. Quoiqu'hermaphrodite, Kate n'était pas insensible à ses avances et aux nombreux anneaux offerts en guise de présents. Pour satisfaire le déterminisme littéraire de cet article, leur union était inévitable. Qui plus est, elle allait assurer l'avenir de la colonie.
Lorsqu'on lui demande son premier souvenir d'enfance, Grand-mère raconte l'histoire de sa boîte aux trésors poitevine. Au départ rayonnant, son visage s'assombrit avec l'effort qu'il fournit pour tirer vers lui la corde du temps, et, si ce n'était l'action des co-enzymes Q10 dont Grand-mère s'asperge chaque matin le visage, un voile terne brouillerait son image déjà embrumée de nostalgie. Grand-mère se rappelle cette sensation grisante d'interdit qui l'envahissait lorsqu'elle piochait dans la boîte magique. Elle ne se demandait pas encore qui cueillait les fruits savoureux du jardin et les déposait dans son alcôve métallique et juvénile. Aujourd'hui, Grand-mère peine à retrouver le bon goût de ses fruits d'antan. Elle écume les marchés et les alimentations diététiques à la recherche d'espèces de tomates plus appétissantes que la vulgaire Solanum lycopersicum esculentumde l'hyper du coin de la rue. La voici réceptive au lamento médiatique de grands-prêtres élevés au Mercator, prêts à exécuter avec elle une danse d'une goujaterie exhumée, accompagnée d'un parler frais, fromage de brebis inside. Nous laissons mijoter Grand-mère dans un chaudron bouillant, trois ou quatre de ses poils comme feuilles de thé, saupoudrant d'odorance les fredaines oubliées de son passé authentique et naturel, sain et sans pesticide. Nous retrouvons Grand-mère frétillante, tirant son cabas rempli de produits bio, parfumant sa journée d'une effluence métallique et poitevine. Kate et Taine (2) se sentaient éprouvés par des événements étranges et récents. Ils s'étaient éloignés de la colonie, s'enfonçant dans les basses terres pour passer leur lune de miel. Mais ils étaient transis de froid, la température ayant brusquement chuté quelques jours auparavant. Depuis, ils étaient ballotés en tous sens. Un jour, à l'heure du déjeuner, une vive chaleur les menaça jusqu'à un seuil critique. Ils se voyaient déjà les doigts dans la fiche, s'électrocutant ensemble pour en finir. Heureusement, la température retomba et ils se retrouvèrent dans un milieu humide et acide, tellement plus adapté à la finesse de leur peau. De la colonie ne restaient plus que Kate et Taine, bien décidés à prendre leur essor dans leur nouvel hôte. Grand-mère savoure l'entrecôte bio de son nouveau boucher branché. Elle la trouve bonne, bien meilleure que la viande de son ancien commerçant. Tout comme son pain et ses tomates biologiques. D'ailleurs, Grande Forme Mag' (GFM), mensuel de référence sur la santé et le bien-être pour Grand-mère, publie chaque mois des témoignages édifiants de lectrices et lecteurs vantant le retour du bon goût d'autrefois. Il existe pourtant des études sérieuses montrant par des séries de tests en double aveugle la non-supériorité gustative et nutritive des produits bio, teneur en flavonoïdes mise à part. Pour ce qui est du goût, rien de plus normal : les principaux facteurs modifiant la sapidité des aliments sont indépendants du mode de production (variété ou race, stade de maturation, mode de transport...). Il peut paraître plus étonnant que l'agriculture biologique, favorisant la biodiversité et respectueuse des cycles biologiques, n'enfante pas des produits à forte valeur nutritionnelle ajoutée. Pourtant, « en l'état actuel des connaissances et devant la variabilité des résultats (...), il ne peut être conclu à l'existence de différence remarquable, au regard des apports de référence disponibles (ANC), des teneurs en nutriments entre les aliments issus de l'agriculture biologique et ceux issus de l'agriculture conventionnelle » (3). Le Centre d'agriculture biologique du Canada a conclu quand à lui qu'une « alimentation équilibrée (...) permet sans équivoque de maintenir et de promouvoir la santé, et ce, quelle que soit l'origine, biologique ou conventionnelle, des aliments » (4). Le nombre trop restreint de résultats sérieux sur le sujet conduit néanmoins le lecteur intéressé à se tenir informé de l'issue des études en cours. Grand-mère est cultivée. Ancien professeur de physique-chimie au collège, elle se sent digne descendante du cartésianisme. Elle sait les effets néfastes sur la nature et sur l'être humain des pesticides et nitrates de synthèse, souvent polluants, sans parler du recours aux antibiotiques et antiparasitaires. Le bio promeut une agriculture extensive, exclut les engrais chimiques et les produits phytosanitaires de synthèse. Sur ce point, les agrosystèmes biologiques se démarquent nettement de l'agriculture conventionnelle. Grand-mère a des raisons de savourer son steak. Elle doit cependant se sentir bien seule : malgré le tapage marketing et médiatique sur ce sujet, les aliments bio représentent moins de 2 % de la consommation en France. A ce niveau, le mode de culture biologique est durable. Mais si cette proportion devait augmenter drastiquement, la baisse du rendement, certes mesurée à long terme, et la vulnérabilité des cultures et élevages bio aux menaces naturelles (parasites, insectes...) sont des risques dont l'impact reste à étudier à l'aune du nombre toujours croissant de bouches à nourrir. D'autres modes de production protecteurs de l'environnement, moins dogmatiques, paraissent de ce point de vue plus réalistes (agriculture soutenable, développement durable en agriculture...). Une réflexion sur la normalisation de tels modes de production a été menée dans le cadre du Grenelle de l'environnement ; le suivi de ces travaux parait être un acte citoyen, à défaut d'être médiatique.
Dogmatique, l'agriculture biologique ? A vous de juger. L'interdiction du recours à de nombreuses substances chimiques est certes louable. Mais pourquoi prohiber des produits chimiques dont la nocivité a été longuement étudiée et jugée négligeable alors que diverses substances naturelles, jusque-là jamais utilisées, sont autorisées sans qu'aucune étude ne soit diligentée pour démontrer leur innocuité chez l'animal et chez l'Homme ? Un petit moment de détente s'impose dans la lecture de cet article. Je vous propose ainsi un voyage dans le Limousin. Imaginez-vous un pâturage verdoyant, un agriculteur sympathique et des vaches à l'½il brillant broutant l'herbe fraîche. Le vétérinaire arrive, tape dans le dos de l'agriculteur bio (l'agriculteur bio est un agriculteur sain qui ne tousse pas quand on le tape) et s'apprête à administrer les traitements homéopathiques préconisés par le cahier des charges de l'agriculture bio. Quizz : quelle est la taille des granules de sucre à faire fondre sous la langue des ruminants ? Peut-être préférez-vous les histoires d'amour à l'humour léger et déplacé ? En ce cas, rendons grâce au goût de Grand-mère pour la viande bien saignante et à l'agriculture biologique, induisant un risque de contamination par des bactéries et parasites élevé et peu maîtrisable : recours aux antibiotiques souvent trop tardifs - l'approche prophylactique est basée sur la phytothérapie, l'aromathérapie, l'homéopathie et la métallothérapie - contamination par des engrais naturels moins « purs » que les engrais dits chimiques,... Rendons grâce au bio, donc, car il a permis à Grand-mère de développer en son intestin le frêle amour de Kate et Taine.
Au final, Grand-mère a peut-être raison de manger bio. Mais pour l'instant, personne n'est capable de le prouver. L'agriculture biologique réduit certains risques, mais en introduit de nouveaux, non encore qualifiés. En outre, les produits bio ne sont globalement pas plus nutritifs que les produits classiques. Enfin, ce mode de production ne parait pas pouvoir devenir majoritaire, et restera donc réservé à une population aisée. Aux vues du peu d'informations objectives et vulgarisées disponibles et de la marchandisation du logo vert, c'est en tout cas un exemple flagrant de désinformation médiatique. Ce soir, Grand-mère éructe à Kate et Taine un talion de mots blessés contre la fatigue infligée qui l'astreint à prendre lavement comme synonyme de vengeance.
Yannick FORATIER
Nota Bene : Par souci de commodité, les termes « bio » et « agriculture biologique » utilisés dans cet article font référence au label français AB, propriété du ministère français de l'agriculture (1) Taine est une anagramme de Ténia, mais aussi un philosophe et historien français, auquel je me réfère volontiers dans cet article pour souligner l'aspiration à une certaine rigueur scientifique, bien que cet article ne puisse se prévaloir d'une recherche bibliographique exhaustive, mais aussi pour admettre le recours au dogmatisme et à la caricature, nécessaires à la vulgarisation. (2) Jeu de mots québécois sans raffinement. (3) Evaluation nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l'agriculture biologique, Association Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA), Juillet 2003. (4) Organic food: nutritious food or food for thought ? A review of the evidence, Faidon Magkos, Fotini Arvaniti, Antonis Zampelas, International Journal of Food Sciences and Nutrition, Volume 54, Issue 5, September 2003 , pages 357 - 371 Managing helminths of ruminants in organic farming, J. Cabaret, M. Bouilhol, C. Mage, Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), 2002. Sustainable control of internal parasites of sheep. A summary of recent and current research on control of internal parasites of sheep, LP. Kahn, DL. Watsonn, University of Sydney, 2003. Contrôle des parasites internes chez les ovins en agriculture biologique, A. Leboeuf, Centre d'expertise en production ovine du Québec, date inconnue, postérieure à 2003. Site internet de l'Association Française pour l'Information Scientifique : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article692
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