Sur le RING

Joue-la comme Bachar

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Daoud Boughezala - le 08/03/2011 - 9 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Dans un monde arabe en pleine tempête, un pays d’irréductibles baathistes résiste aux bourrasques de la revendication 2.0. La Syrie de Bachar Al-Assad prête le flanc à la critique mais ne plie pas. Quelle que soit l’ampleur de la contagion révolutionnaire arabe, le vent parti de Tunis s’essouffle, se heurte à la raideur du Mont Qassioun de Damas. Comme l’a intelligemment expliqué Bachar al-Assad dans un entretien en anglais, la contestation paraît épargner un régime syrien qui fait idéologiquement corps avec sa population nationaliste, antisioniste et viscéralement attachée à l’alliance avec l’Iran.



Avides de marronniers, les agences d’information en faisaient pourtant leurs titres à l’automne dernier : « Syrie,  dix ans de pouvoir pour Bachar Al-Assad : la société civile réclame des réformes ». Pour quiconque connaît la complexité de la société syrienne, une telle naïveté prête à rire. La communauté internationale – qui n’a de réalité que le nom - et les ONG droit de l’hommistes le clament en chœur : l’heure est aux réformes et à la société civile. Vaste programme, mais de quoi parle-t-on ? Dans un pays gouverné depuis 1963 par le Parti-Etat Baath, où toute création d’association est encadrée par une législation stricte d’inspiration corporatiste, ce souhait unanime devient carrément un vœu pieux.
Que cela plaise ou non, la légitimité du régime syrien reste solidement enracinée dans la population. En dépit des soubresauts de l’inflation, Bachar demeure populaire envers et contre tout. La diplomatie socialo-tiers-mondiste de Damas trouve un large appui, notamment dans les couches les plus pauvres du peuple, nourries d’une éthique sociale-nationale-conservatrice non dénuée d’internationalisme. Cette terre de paradoxes hésite encore entre la démocratie populaire de marché et l’ouverture débridée au grand bain de la concurrence. Gageons que les institutions internationales auront maille à partir face à la vivacité des résistances syriennes. Si une normalisation intervient un jour entre Damas et Tel-Aviv (faisons un rêve…), la Syrie n’en restera pas moins une exception régionale, dotée de son propre modèle d’économie politique, certes délesté de la puissance de son appareil militaire.

Une transition archéo-futuriste

Dans l’attente d’une improbable révolution, le  pays de Saint Paul vit des mutations en série. Transition culturelle d’abord, avec la fin de l’hégémonie idéologique du Baath. De l’unanimisme idéologique originel à vocation socialisante ne subsiste qu’un fond islamo-nationaliste teinté de tolérance religieuse. Le quidam se rendant en Syrie est d’abord fasciné par le camaïeu de voiles de couleur qui recouvrent le visage de la plupart des jeunes femmes sunnites. Une rapide halte au souk Hamidiyeh de Damas immerge le visiteur au cœur des paradoxes syriens. Des voiles stricts y croisent des strings kitschouilles tandis que de ravissantes jeunes femmes voilées tiennent par la main leur amie au visage découvert…

Il y a bien sûr les images d’Epinal : portraits omniprésents du Raïs que- par un subtil mélange de respect et de proximité -le citoyen lambda appelle son Président Bachar, posters hezbollahi de Nasrallah, militaires en faction devant les bâtiments officiels… L’état d’urgence a beau se poursuivre depuis 1966 – date du putsch rectificateur mené par feu Hafez al-Assad- les citoyens syriens ne se rangent pas en rangs d’oignons.  Loin des clichés, on observe une jeunesse certes en quête de liberté mais qui reste soucieuse de son ancrage traditionnel. Elites laïques exceptées, la foi religieuse est intacte. Il suffit d’assister à un défilé du Parti Social-Nationaliste Syrien pour s’en convaincre. Les disciples d’Antoun Saadeh, pourtant fervent partisan d’un laïcisme strict, comptent leur lot de militantes voilées. Comme quoi l’islamisation essaime partout…

Vous avez dit laïcité ?

Comme celle de son père, la Syrie multiconfessionnelle de Bachar al-Assad permet la cohabitation pacifique – à défaut du métissage, faute de mariage civil- entre communautés religieuses soumises au droit confessionnel. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il faut être sourd, aveugle et reclus dans son bureau de journaleux parisien pour qualifier la Syrie de laïque.  Les amoureux du Levant, dont je suis, ne sont pas dupes. Qu’a de laïc un Etat dont la Constitution impose l’élection d’un Président au moins formellement musulman, confie le droit de la famille aux tribunaux religieux (islamiques ou chrétiens) et laisse soin au chef de l’Etat de célébrer fêtes musulmanes et chrétiennes à grands renforts de médias ?  

La récente interdiction du niqab dans les universités syriennes n’a rien à voir avec une prétendue laïcité. Avant de crier haro sur le baudet intégriste, examinons les faits. L’islamisation par le bas de la société, que le pouvoir gère bon an mal an, a pris une telle ampleur que l’interdiction complète du voile à l’université, telle qu’elle est pratiquée en Tunisie, exclurait de fait l’immense majorité des étudiantes ! Que le gouvernement syrien interdise aux étudiantes de se masquer le visage tout en laissant le voile ordinaire prospérer est plutôt le minimum syndical qu’on peut attendre d’un pays dépourvu de religion d’Etat. 

Au niveau microsocial, le syrien de la rue intègre malaisément la notion de laïcité ; et si la culture historique et politique de la masse du peuple ferait pâlir d’envie Luc Chatel, la libre pensée n’a pas fait florès. Musulman ou chrétien, la pratique se veut généralement forte et convaincue. Il n’y a guère qu’une infime minorité de francs-tireurs, souvent issus de syncrétismes religieux (alaouisme, ismaélisme ou druzisme) pour braver le consensus de la foi. Peu importe, la pratique reste libre et nonobstant la pression sociale, la loi syrienne laisse quiconque juge de ses actes, pour peu que l’on ne trouble pas l’ordre public. Contrairement aux pays du Maghreb récemment réislamisés, manger dans la rue en plein Ramadan ne relève pas du sacrilège. Les nombreux membres des services de sécurité ne s’en privent d’ailleurs pas…

Damas et le grand jeu proche-oriental


Transition diplomatique ensuite, avec l’arrivée aux affaires de l’administration Obama et sa timide ouverture à Damas. Vingt ans après l’effondrement du bloc soviétique, jadis parrain généreux du Baath, le pouvoir devenu orphelin cherche toujours sa place sur l’échiquier international. L’affaire Hariri passée par là, la Syrie a été montrée du doigt par les médias internationaux suivant l’intuition de l’ex-locataire de l’Elysée reconverti en squatteur du quai Voltaire. En l’occurrence, la présomption d’innocence a été foulée au pied par des politiques et une presse adeptes du court-termisme. Faute de preuves, on flingue à l’aveugle. De mon côté, je me garderai bien de tout jugement péremptoire sur l’identité des coupables. Une chose est sûre : Rafiq Hariri n’était pas l’antisyrien véhément décrit par la presse après son assassinat. Ayant constitué sa fortune et ses gouvernements dans un Liban sous protectorat militaire syrien, il s’accommodait plutôt bien de la puissance de tutelle, du moins jusqu’à ses derniers mois de règne. Quant au témoignage accablant de l’ex-membre des services de sécurité syriens à Beyrouth Mohamed Zouheir as-Saddiq, celui-ci est nul et non avenu après sa rétractation. Aux dernières nouvelles, le Tribunal International pour le Liban soupçonnerait la responsabilité du Hezbollah libanais. A suivre…

Quoiqu’il en soit, sur le plan régional, Bachar al-Assad a poursuivi la politique de son père en faveur d’une alliance avec l’Iran tout en prenant soin de cautériser les plaies ouvertes avec l’ex-voisin ottoman. A tel point qu’un improbable axe Ankara-Damas-Téhéran s’ébauche au fil des ans, à mesure qu’Erdogan devient l’allié indocile, si ce n’est l’adversaire déclaré de Tel Aviv. A l’alliance militaire entre Israël et la Turquie, sérieusement mise à mal par l’épisode de la flottille et les admonestations verbales qui l’ont précédée et suivie, succèdent des manœuvres conjointes entre les armées turques et syriennes. Eludés les vieux contentieux autour des eaux de l’Euphrate ou du Sandjak d’Alexandrette. Le Golan le vaut bien, et les bons offices d’Ankara redoublèrent les espoirs de Damas lorsque la médiation avec Olmert faillit aboutir. Puis arriva Plomb durci à Gaza et l’arrivée aux affaires du tandem Bibi-Lieberman peu prompt à décoloniser…   

Sur le front libanais, en proie à la double menace d’une guerre civile politico-confessionnelle comme d’une nouvelle offensive israélienne, Damas a également su placer ses pions. Alors qu’au lendemain de l’assassinat d’Hariri, la pression internationale avait contraint Bachar à opérer un retrait militaire progressif du pays, la nouvelle donne régionale marquée par le pourrissement du conflit israélo-arabe favorise le front du refus Assad-Nasrallah-Ahmadinejad. Au Liban, l’énième revirement de Walid Joumblatt a provoqué l’explosion du cabinet Hariri et la nomination du non moins millardaire Najib Mikati, ami personnel de Bcahar Al-Assad qui entend bien préserver la capacité armée du Parti de Dieu (Hezbollah).
Jouant sur les deux tableaux, l’administration syrienne défend le principe de résistance armée contre l’occupation tout en misant sur le réchauffement de ses relations avec Paris, voire bientôt Washington. D’où les ambiguïtés d’une politique  qui lutte contre les Frères Musulmans à l’intérieur et soutient activement des mouvements aussi radicaux que le Hamas ou le Hezbollah, pour peu qu’ils confinent leur actions à la « Palestine occupée » (traduire : Israël).

Vie et mort du printemps de Damas

Transition politique et économique enfin, par l’inévitable appel aux réformes que tout démocrate de passage au palais présidentiel se croit obligé de relayer. Dans ce domaine prévaut jusqu’ici la doctrine théorisée par Bachar devant un David Pujadas médusé : « La démocratie n’est pas une fin en soi. C’est un moyen au service du développement ». Plus sérieuse qu’il n’y paraît, cette maxime illustre les contradictions du Parti-Etat syrien. Immédiatement après son arrivée aux affaires, Bachar ouvrit d’ailleurs une douce parenthèse de grand déballage démocratique. Le « printemps de Damas » vit fleurir les forums de quartiers où l’on débattait publiquement des exactions menées sous Hafez, critiquait le poids des services de renseignement, exigeait le multipartisme etc. Hélas, le retour à la normale fut brutal. Prenant prétexte de la Seconde Intifada ainsi et les joutes verbales d’Ariel Sharon, les vieux caciques du Parti reprirent la main, au grand dam des jeunes démocrates en herbe.  

Car si l’on met de côté les problèmes épineux que sont les centaines de milliers de Kurdes apatrides, le sort des réfugiés irakiens ou l’emprisonnement d’opposants politiques couramment accusés d’être inféodés aux Occidentaux, la rhétorique paternaliste du Baath a bien des relents d’Ancien Régime.

Lutter contre les vents d’Ouest, concéder quelques réformes sociales en sacrifiant des apparatchiks corrompus, conquérir une place dans le concert des nations : Bachar al-Assad voudrait faire de ce programme une martingale anti-révolutionnaire. Pour l’instant, la micro-mobilisation de 30 000 facebookers essentiellement issus de la diaspora lui donne raison.
 Jusqu’à nouvel ordre ?

Daoud Boughezala


Toutes les réactions (9)

1. 08/03/2011 09:15 - Maquisart

MaquisartEtat des lieux très instructif!

2. 08/03/2011 19:56 - Zoe

ZoeBonne recrue ce Daoud.

3. 11/03/2011 15:27 - Souriyam

SouriyamTrès bon article. Il est rare que sur des sites qui ne soient pas spécifiquement dédiés au Machreq ou à la Syrie on puisse trouver des articles si équilibrés et si justes sur le pouvoir syrien et sa politique, et où je puisse reconnaître le visage de cette Syrie où j'ai une partie de ma famille et où j'ai tant de plaisir à me rendre.
Félicitations, donc, d'autant que j'avais cru comprendre que le site "Sur le ring" était sur des positions très pro-israéliennes ce qui n'amène pas généralement à beaucoup d'honnêteté sur la Syrie.

Quelques remarques cependant :
- le jeu de Mikati, au Liban, semble depuis quelques semaines se défaire du contrôle syrien pour se tourner plutôt vers Washington. Affaire à suivre.
- Si la contradiction, en termes d'idéologie, à soutenir le Hamas pour un parti supposément laïc comme le parti Baath - et qui combat à l'intérieur les Frères musulmans, y compris par une violence très brutale en 1982 à Hama - est évidente, par contre je ne vois pas de contradiction à soutenir le Hezbollah qui a renoncé à l'idée d'un Etat islamique au Liban et qui depuis son accord avec Aoun est partisan d'un déconfessionnalisation progressive du système politique libanais.
- Dans le passage sur la laïcité, il est étonnant que vous ne mentionniez pas la maimise des alaouites sur le pouvoir politique depuis Salah Jadid depuis le coup d'Etat de 1966, ni leur politique d'intégration des autres minorités aux échelons inférieurs du pouvoir.
- L'article aurait gagné à insister sur la contradiction entre une ré-islamisation (et un maintien fort du confessionalisme chez les chrétiens et les alaouites) concomitante au développement d'un individualisme culturel et de la diffusion de la world culture parmi la jeunesse. Contradiction existant non seulement entre catégories (sociales, d'âge, ...) mais également dans l'intimité même de chaque individu.
Ainsi une jeune fille voilée et sans maquillage, peut très bien porter des lunettes de soleil comme une star hollywoodienne et faire ses délices de la musique de Britney Spears ou de Shakira.

En tout cas, encore BRAVO pour votre article, le premier à ma connaissance à tenter une explication du calme syrien dans la tempête arabe.

PS : Todd avait fait une prophétie explicative chez Taddéi, sur la Syrie. Or Todd est un assez bon prophète. Il avait déclaré que la Syrie ne serait pas touchée car malgré son fort taux d'alphabétisation, le taux d'endogamie élevé des Syriens avait tendance à faire obstacle à une démocratisation.

4. 13/03/2011 20:51 - Bak

Bak...Si c'est Israël qui a dressée la Croix du martyr du Peuple libanais, c'est bien la Syrie qui a fourni les clous.

5. 18/03/2011 23:40 - Alciator

AlciatorDeraa ce matin, mais le raisonnement de Daoud est parfaitement confirmé par la succession d'incidents sans portée déstabilisatrice.

Un caillou dans mes chaussures: est-ce un hasard si Syrie, Gaza, Cisjordanie, Emirats, Iran et Liban (encore que ce dernier soit à part avec le changement de 1er ministre) semblent peu menacés de convulsions?

6. 21/03/2011 02:34 - hiène débile

hiène débileHier, ils ont mis le feu en tout cas. Ca doit être ca, l'effet facebook...

7. 22/04/2011 11:42 - K.

K.Enfin le seul article de la presse française qui explique bien la chose :

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/04/22/en-syrie-le-pouvoir-du-clan-assad-a-l-epreuve-de-la-rue_1511337_3218.html

8. 17/05/2011 17:38 - tamerelapute

tamerelaputevous dites vraiment n importe quoi ! ! ! bachar le chien a fait couler a flot le sang syrien et a emprisones des milliers de manifestants pacifictes
bachar la merde n a plus aucun avenir politique
les syriens sont de plus en plus fort et dieu est avec les justes
les traitres d allaouittes qui ont tuee les syriens vont le payer tres tres cher

9. 17/12/2011 18:52 - super debbouz

super debbouzça fait drôle de relire cet article. comme quoi, les "analyses"... A moins que ce soit en effet un complot bien préparé que cette "révolution"

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Maquisart08/03/2011 09:15 Maquisart
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