Sa Majesté n’en revient pas, Bond en perd son flegme, et Danny Wilde son humour. Le toujours élégant John Barry a joué lui-même son œuvre ultime: sa propre mort. Si ce n’est pas cela, le dandysme… Goldfinger, c’était lui : l’homme aux doigts d’or. Le pouvoir de Midas ; tout ce qu’il touchait se transformait en métal précieux, de celui qui tinte aux oreilles, avec dans la tonalité une sorte de voix qui vous murmure : attention, génie.
Jane Birkin et John Barry en Jaguar E-type
Pianiste aguerri à neuf ans, il se retrouve projectionniste dans le cinéma du paternel à quinze. Une trajectoire en forme d’autoroute se dessine. En 1957, il se fait remarquer avec son jazz-band, le John Barry Seven, pour ses incursions dans les rythmes nouveaux du Rock’n’Roll naissant. Première composition pour le cinéma dès 1960 avec Beat Girl, mais c’est un autre Sujet britannique qui va l’imposer pour la décennie, et pour sa vie entière. Terence Young se lance dans l’adaptation cinématographique du roman d’Ian Flemming, James Bond. Pour un tel héros des temps modernes-soit un agent très spécial luttant contre le crime international ET la menace communiste, vous suivez ?- il faut un thème explosif, identifiable, séduisant et immédiat. Le compositeur attitré Monty Norman brode la trame initiale du thème de 007(Dr No), simplement joué à la guitare acoustique. Évocateur, mais pas de quoi faire tourner le vodka-martini de Bond. Barry, avec ses influences rock et pop (le swinging London est en gestation), va bouleverser à coups de cordes et de cuivres tonitruants le générique du film. Moins glorieux sont les procès qui suivront pour l’attribution de la musique originale-Barry ne fut même pas cité au générique. Qui est l’auteur ? Où réside le talent, dans l’idée ou la sublimation ? La justice donnera raison à Norman, en 2001.
Qu’importe, Barry va imposer son style dans pas moins de douze Bond, dont chacune des compositions est un permis de tuer: From Russia With Love, Goldfinger, Thunderball, On Her Majesty’s secret Service…jusqu'à The Living Daylights en 1987. Douze balles en plein cœur.
Flamboyant et expressif, le thème musical est aussi important que le film et participe indubitablement à son succès, tout comme l’animalité du jeune Sean Connery. Barry définit avec humour sa création : « une « million dollar Mickey Mouse music », parce que pour moi c’est quasiment une musique de dessin animé. Ecoutez et vous verrez que l’orchestre suit toujours Sean Connery pas à pas, que la musique colle le plus étroitement possible à l’action, parfois jusqu’à la caricature. C’est très technique, beaucoup plus dure à faire qu’il n’y paraît ». Technique et novateur, avant-gardiste, pop, dandy, car Barry est the right man at the right place, au cœur d’un Londres qui tourbillonne en kaléidoscopes et filtres colorés, d’un psychédélisme qui s’ignore encore, mais contamine le quotidien insidieusement. Cordes langoureusement coulées vers les abysses ou bien propulsées vers d’aériennes destinées, sur des thèmes épiques (Zulu, The Lion In Winter) ou romantiques (les titres You Only Live Twice, We Have All The Time In The World), orgues Hammond et clavecins baroques, guitares électriques, xylophones, Mélotron…Barry hume l’air du temps. Entre libération des mœurs et Guerre froide latente, l’amour est un revolver encore chaud.
John Barry n’était pas un compositeur de formation classique, mais un auteur de thèmes musicaux populaires, comme l’est cet autre grand génie de la musique de film, Ennio Morricone. Barry, l’héritage d’une culture fière dans les mains d’un rejeton de la middle-class, décoré de l’Ordre du Mérite Britannique -Yes Sir !- manipulant avec la même intelligence la tradition musicale anglaise des orchestres des parcs publics ou les « thés dansants » que les innovations de la pop et du rock. Morricone, l’héritier de Nino Rotta et des fanfares de villages italiens, est lui aussi marqué par la révolution musicale du Rock’n’Roll. Moderniste incluant de déroutantes phrases de guitares électriques, de guimbardes, entremêlées de chœurs féminins dans des partitions épiques pour les films de Sergio Leone. Deux dynamiteurs. Mèche courte…
Barry avait ses audaces, et le sens de la narration : ballades suspicieuses au bord du malaise des films d’espionnage-ou de parodies tel l’inénarrable The Ipcress File- sens du tempo retenu des années jazz, d’une filature rasant les murs à l’explosion des scènes d’action. Oser se saisir d’un harmonica, le caler entre les lèvres de John Voight, Midnight Cowboy perdu et humilié, et suspendre ainsi l’agitation urbaine d’un New-York déjà fou. Oser la musique de The Chase, à la croisée des styles : symphonique, jazz, pop, tout comme le film est à la croisée des genres : suspens, drame social, film politique et western (le sheriff Calder est d’un autre temps). Oser encore le swing et le rock sur fond de guerre Anglo-Zoulou de 1879 (Zulu)! L’audace aussi de faire chanter par les grandes stars du moment les Bond Themes : Nancy Sinatra, Shirley Bassey (par trois fois, dont l’impeccable Goldfinger), Tom Jones et Louis Armstrong.
Les années 60 sont à lui, il est une star. Un bourgeois-bohème à son aise. Ce que sont en fait les Beatles, Kinks, Procol Harum… et Serge Gainsbourg à Londres dans les midd-sixties. Artistes désirés, au milieu de cette décadence, à jouer les Mozart pop, tous en chemises à jabot, brandebourgs et favoris. Electricité et orchestre symphonique. Initials B.B. et Sgt Pepper. Blow-Up et The Prisonner. Bentley et Purple hearts…
Et puis…Oui, Ta Majesté, nous ne pouvons passer à côté de ces 3 minutes d’histoire télévisuelle, collective et indélébile, qu’est le générique de The Persuaders-Amicalement Vôtre. Se focaliser uniquement sur ce morceau serait occulter l’œuvre de Barry. L’ignorer serait une faute de goût, ou la marque du snobisme. Absolument jouissif, tout comme la série, voici le gimmick extrêmement simple, et en cela indépassable, du savoir-faire de John Barry : une mélodie mélancolique sur trois accords, habillée de vison et rehaussée de quelques bijoux. Piano, clavecin et guitare. Chaque instrument redessinant en creux, et avec sa propre couleur, le motif initial. Une antienne hypnotique, un manège dont on ne veut descendre. Du miel pour les oreilles, et un plaisir vraiment coupable. Une chanson pop sans paroles, ni plus ni moins. Conséquence rare d’un tel succès : le générique passera à la radio !
John Barry a aussi, et surtout, écrit les musiques de chefs-d’œuvre et de grands films : Out Of Africa, The Lion In Winter, The Chase (La Poursuite Impitoyable), Dance With Wolves, Four In The Morning -une de ses compositions les plus délicates et les plus émouvantes, clarinette et harpe en symbiose (Lover’s Clasp, sublime)-, The Last valley, Boom ! de Losey, Cotton Club de Coppola, Somewhere InThe Time…Longue est la liste, cinq Oscars à la clé. Sans compter les Grammy, Emmy…
John Barry ne composait plus depuis 1995, retiré, serein et honoré, auréolé de son vivant. Il a été l’un des compositeurs les plus samplés (avec Morricone, encore), de Robbie Williams à Snoop Dog, De House Of Pain à Wu Tang Clan, Fatboy Slim, Propellerheads, Public Enemy et Dr Dre…Que l’on apprécie ou pas, l’impact de sa musique et de son univers sonore est encore bien présent. Déjà Scott Walker, le Brel sous psilocybine, s’était emparé des envolées tragico-lyriques de John Barry, en surabondant dans les cordes-et nous envoyant dans les cordes !, mais pour un k.o. de délice. Neil Hannon de Divine Comedy ou Barry Adamson (ex-Magazine et mauvaise graine d’entre les Bad Seeds) sont imprégnés de ce dandysme mélodramatique, honnête ou kitsch, mais toujours révérencieux. Portishead aussi, à sa manière, explore les zones les plus sombres de John Barry. Et Goldfrapp. Que l’on verrait bien en James Bond Girrrl…
La musique de John Barry, nous le redisons ici, est un plaisir coupable. Tout comme écouter Ennio Morricone vous fait mâchonner du cigarillo, et Lalo Schifrin vous fait prendre votre 306 Diesel pour une Ford Mustang. Mais prenons le temps. Pour comprendre l’art, écartons le mythe, oublions la créature. John Barry était pop, dandy, branché…mais aussi un romantique exacerbé, écrivant de longues plages de pure tendresse, de temps égrené avec la patience de l’amour (Four In The Morning, le slow de The Chase, Somewhere In The Time, Robin And Marian…).
Ultime anecdote, comme un point lumineux dans la brume bien épaisse de ce secret britannique : dans le film Dance With Wolves, le Lieutenant John Dunbar, blessé à mort, évite l’amputation d’une jambe par un acte de bravoure. John Barry composa la musique alors qu’il venait lui-même d’échapper à la mort, sauvé par une opération chirurgicale de la dernière chance. That’s right : You only live twice.
Gaël Giovannelli
Toutes les réactions (10)
1. 03/02/2011 13:06 - Nejma
C'est fou ce que je me sens inculte quand je vous lis Gaël!
2. 03/02/2011 15:30 - gpcovell
Vous ne pouviez toutes les citer, il y en a tant! Mais j'aimerais rajouter la musique de Born Free, très mélodique et classique, qui bien que composée (de mémoire) en 1966, annonce déjà ses chefs d'oeuvre plus récents que sont Out of Africa et Dances with Wolves. Mais on pourrait passer un bon moment à compléter ce que vous n'avez pas eu le temps ou la place de dire sur ce génie de la musique de films. Bel hommage, en tout cas, et mérité.
3. 03/02/2011 17:28 - Kaolina
Comme dirait quelqu'un que j'apprécie:" il y a plus de musique dans 4 secondes de ses créations que dans 1000 heures de la nouvelle chanson française".
4. 03/02/2011 18:44 - ferdinand
Joli hommage. Perso j'ai une petite préférence pour " the chase " ou sa musique souligne à merveille le sentiment de désolation qui régne à la fin du film et " macadam cowboy " avec l'harmonica plein de tendresse de Toots Thielemans , le choix de l'instrument s'imposant pour signifier la naiveté du personnage et son hétérogénéité dans le décor urbain.
Un type assez protéiforme finalement capable de s'adapter à tous les genres et metteurs en scéne alors que ses confréres creusent généralement le mème sillon en compagnie d'un réalisateur et son univers ( Rota/Fellini , Hermann/Hitchcock etc..) ou d'un genre ( Lalo Schiffrin et le polar urbain , Quincy Jones et le sud poisseux etc..).
On ne peut pas dire que les films sur lesquels il a travaillé sont des chefs-d'oeuvre du cinéma c'est d'autant plus méritoire qu'on se souvienne autant de ses musiques.
5. 03/02/2011 20:07 - Nyarlathotep
Le thème de Danny Scipio (Vendetta) je le fredonne à mon fils de 1 an et demi pour le consoler quand il fait un cauchemard...so long John Barry et merci.
6. 03/02/2011 20:08 - Nyarlathotep
Cauchemar...merde.
7. 04/02/2011 00:03 - tristan
Un grand merci, Sir John Berry et bravo Gaël pour avoir si bien rendu hommage à un tel "monument".
J'aimerai simplement souligner un aspect de la vie de cet homme qui me paraît important : Il était autodidacte. C'est par son audace et sa curiosité qu'il est parvenu à un tel niveau; en perpétuelle quête de nouveaux sons, il n'hésitait pas à se remettre continuellement en question.
Ce génial compositeur nous laisse de délicates mélodies ainsi que des ballades inoubliables. Mais je ne peux m'empêcher d'avoir un faible ou un plaisir coupable pour le générique de "Persuaders Amicalement Vôtre". Je m'en lasserai jamais!
Enfin je crois qu'on peut dire que chacune de ses compositions portaient en elle ce "petit truc magique", cette patte so british, en un mot ce talent qu'aucune image ou qu'aucun son n'aurait réussi à exprimer; chacune de ses musiques apportait une valeur ajoutée indiscutable au film ou à la série.
Sir John Barry, chapeau bas !
8. 11/02/2011 15:02 - D
Je ne le connaissais pas outre mesure et je l'ai découvert en approfondi grâce au Ring. Merci.
John Barry, c'est l'Amérique cultivée, éthérée, plus discrète mais indubitablement supérieure.
9. 11/02/2011 19:10 - Gaël Giovannelli
D,
BRITANNIQUE! God damned!
10. 12/02/2011 09:54 - D
Il a beaucoup oeuvré pour le cinéma américain (et britannique bien entendu).
Veuillez excuser mon pro-américanisme patenté qui me fait parfois occulter l'importance du dernier ilot propice à la Création qu'est la Grande-Bretagne.
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