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Joël-Peter Witkin, prisons de chair

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 15/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Photographie. Maître de la Matière photographique, renouvelant le défi de la représentation, l'art de Witkin s'admire jusqu'au 30 octobre à la galerie Baudoin Lebon. Un art baroque, à l'image de son annonce pour recruter des modèles photographiques : « Cherche têtes d'épingles, nains, géants, ailés, mains ou pieds changés, quelqu'un né sans bras, pieds, yeux, seins, organes génitaux, oreilles, nez, lèvres, hermaphrodites et teratoïds (vivant ou mort), quelqu'un portant les stigmates du Christ, des femmes dont les visages sont couverts de cheveux ou de grandes lésions de peau, désirant poser dans des robes du soir, des personnes qui vivent comme des personnages de bandes dessinées, des corsets, des fétichistes et des esclaves, et pour finir quelqu'un qui revendique être Dieu. »

Joël-Peter Witkin, oeuvres récentes jusqu'au 30 octobre à la Galerie Baudouin Lebon,
38, rue Sainte Croix de la Bretonnerie, 75004 Paris

Étrange ? Non. Joël-Peter Witkin expose les prisons de chair et en libère l'essence. Bestiarum Humanum. Entre ce pèle mêle de corps et visages à l'allure oscillante, au sexe large ou aux seins tombants, à la bouche béante d'étrangeté, alors que l'oeil frissonne en crevant notre contenance, Witkin se profile inéluctablement. La galerie Baudoin Lebon présente les dernières oeuvres de cet artiste exceptionnel, dessins, photographies, collages, épreuves rehaussées à l'encaustique. Moult silhouettes à la gracile irréalité, pied féroce arraché, jambes-jarretières, bustes-corsets fracassés sur des compositions mêlant natures mortes, référents religieux ou antiques dans la clarté du désespoir. Finies les formes banales, la pauvreté esthétique, la vacuité spirituelle, la fausse inventivité ; projeter le réel en une union parfaite du beau et du laid, sans oeillères voire avec ironie, sans fausse bonne conscience et avec sensibilité n'est plus du domaine de la quête.


« Devenir un appareil photographique »

Né en le 13 septembre 1939 à Brooklyn, Witkin est issu d'une famille ouvrière. Père juif, mère très catholique. À la religion et à la spiritualité s'ajoute la dernière composante de l'univers de Witkin : l'art. Une trinité issue d'une enfance marquée par la découverte de l'élan vital : « A six ans, j'ai assisté avec ma mère et mon frère à un carambolage impliquant plusieurs voitures à Brooklyn. De l'ombre des véhicules retournés, a roulé vers moi ce que j'ai pris pour un ballon, mais comme il roulait plus près et finissait par s'arrêter contre le trottoir où je me trouvais, j'ai pu voir qu'il s'agissait de la tête d'une petite fille. Cette expérience m'a fait tomber amoureux, non seulement d'elle, mais de la vie en général. Plus tard, lorsque pour la première fois j'ai tenu en main un appareil photo, c'était comme si je tenais la tête de cette petite fille. » (1)

Son père passionné par les revues d'actualités de l'époque lui montra des photos illustrant certains articles ; Witkin fut dès lors influencé par Wegee, le célèbre photographe de crime urbain, mais avant tout par de grands maîtres tels Goya et Bosch. Les oeuvres de Witkin ont la même beauté du diable. Angelots, enfants, mort et sexe, toujours présents dans ses photos baroques. Le fait brut et total n'est que le recensement de portraits humains, la mise en lumière d'un aspect oublié de la réalité-laideur dans un élan messianique.
Comparé à tort à un tueur en série visuel, Joël-Peter Witkin exerce, entre fascination et révulsion, entre lumière et obscurité, entre sacré et profane, non pas de la provocation gratuite mais pose et expose un regard humain et compatissant, parfois acerbe, sur ce que nous n'aimons pas à voir. Son art affirme-t-il, est un « exemple des combats spirituels menés sur la dernière ligne de défense de la vie. » (2)

« Remembering the future » (3)

« Ange blême,
Le fils entre dans la maison vide des pères.
» Georg Trakl, « Helian »

Si Witkin délaisse les parias et les infirmes dans ces dernières oeuvres, les hermaphrodites, les membres inertes et les natures mortes nous confrontent à nouveau directement aux signes et stigmates contemporains. Allusives et métaphoriques, sur fond de statues grecques, de poses de Madones ou d'accessoires religieux, les peintures ou créations photographiques mettent en scène les réminiscences christiques, « Eve knighting Daguerre », « Ecclesia pederaste », et côtoient des déesses telle Catina, dont le squelette thoracique contient une colombe.  De nouvelles compositions à l'humanité exacerbée, hors normes par leur référence corps-esprit, qui posent avec éloquence mais finesse, le grotesque et les interrogations de la vie moderne.

Défi de la représentation. Théâtralisation : identification et renvoi à notre propre vacuité et à notre propre mort. Le corps n'est qu'un « cimetière du temps et de la vérité. » Résonance entre la conscience de l'auteur et le public qui regarde l'oeuvre. Dialogue avec les âmes capables de saisir sans scepticisme le passage étroit qui, de l'illusion d'une mise en scène purement artistique, mène à celui d'un aspect oublié de la réalité.

Dans le désert visuel, dans un monde qui agonise et qui a perdu ses repères, Witkin est une voix luttant pour la rédemption.
« Inhabitants of planet VI », « Mother of future » : collages dada, mêlant anachronismes et mondes imaginaires, créatures fictives à la monstruosité troublante. Voyez ! Une composition photographique montre un foetus posé sur le giron d'une odalisque-mère. Le foetus tel l'antéchrist se saisissant de la vie avant d'émerger des entrailles de la femme. Prophétique et obsessionnel, Witkin perçoit les impasses et, de son pouvoir pictural narratif, s'enfonce non dans le fantasme visionnaire, mais dans la déstructuration de la fatalité et structuration des valeurs véritables de la vie. Sous cette rage et la mise en scène artistique, il donne l'impulsion muette de notre réflexion. Retravaillée, l'image propulse sans arrêt l'acte de pensée.

Pathétiques, sordides mais pas caricaturales, juste baroques, laideur et anomalie ne sont en effet qu'un visage du réel. C'est pourquoi, en liant - par le fond (symbolique) et la forme (technique artistique) - le disparate et le différent, Witkin recrée l'osmose de tous les états avec toutes les dimensions et les possibles. Witkin projette de la grâce et de l'élégance sur des corps bafoués par la nature « mère mystique et ennemie. » (4) Il libère la grandeur du mystère au travers de cet irréalisme pictorialiste. Une fleur est selon lui la même chose qu'un membre coupé. L'horreur et la beauté unies et inextricables l'une de l'autre. « Face of a woman » représentant un vase-visage-crâne dans lequel folâtrent des fleurs fait ainsi référence aux memento mori dans un contexte pictural nouveau. Cette femme est bien morte, mais fidèle au cycle nietzschéen, sa mort alimente la vie, la nourrit pour alimenter un cycle nouveau : « Werden und Vergehen » - tout disparaît pour renaître.

Hostie photographique

« En vue de la direction matérialiste et pragmatique qu'a pris notre époque (...) il n'est point absurde de penser à un statut  dans la société dans laquelle l'homme qui ne vit que pour les joies de l'esprit, n'aura point le droit de maintenir sa place au soleil. L'écrivain, le philosophe, le métaphysicien, l'observateur (...) , celui qui se penche sur les énigmes, celui qui juge (...) deviendra un  personnage anachronique (...) » (5)

Force élémentaire, amour, compassion, forme d'adoration mystique et physique. Afin de « comprendre le mystère de l'origine et les incertitudes du divin » (6), Witkin s'est attaché à forcer notre réveil-rédemption en présentant le corps comme ce qu'il est : l'« habitacle d'une conscience imperceptible ». « En déballant les bras je pensai à l'être humain dont il avait fait partie. En considérant sa forme gracieuse, je sentis intensément sa vie intérieure » (7) affirme le photographe messianique dont on retrouve la peinture d'un pied tranché dans l'exposition. Les expressions, le devenir humain fixés chair à chair - de cette matière carnassière qui s'use sur le dos des statues de marbres, dans le reflet des miroirs ou dans des collages abstraits se dégage une rencontre avec soi-même puis une réconciliation avec l'élan vital.

Tout en déployant une charge intense et inédite singulière, Witkin dialogue avec notre temps. Sans être assujetti à un quelconque dogmatisme esthétique, il renouvelle non seulement le paysage photographique, mais s'engage dans une effervescence et action purement humaine, luttant pour le salut des âmes-abîme. Voilà un retable photographique qui s'intitule « Visitation ». Quête métaphysique ? Ouverture aux révélations ? Le monde rationnel ne suffit pas. Ainsi, si Joël-Peter Witkin travaille à la manière d'un peintre en réalisant des croquis préparatoires aux photos, il recompose à sa guise son matériau de base : la photo-réalité, nous faisant toucher les dimensions de la vie intermédiaire par « un échange dans lequel vous ne savez ni où ni si l'homme existe. » (8)

Pourtant l'art sublime l'incertitude, la mort et les difformités. Recomposer, transgresser la disgrâce sur la base de la foi, dédramatise cet état en ne le présentant que comme un état intermédiaire et transitoire. Ainsi Joël-Peter Witkin affirme « pour moi l'artiste est aussi pur qu'un saint (...). Leur rôle tous deux est de sublimer notre conscience. Je conçois la création comme un acte de purification, une forme de sanctification (...) L'art est le lien entre le réel, le spirituel et l'esthétique. » (9)

Oui, ses ½uvres font éclater l'idéal intérieur dans la réalité quotidienne. Mélange de désespoir et d'espérance, Witkin, à cheval entre apollinisme et dyonysisme, ébaucherait-il sa voie de l'Utopie ?
« Êtes-vous choqué, cher lecteur ? Ou riez-vous ? Il en va de même pour toute mon oeuvre, primitive mais élégante, comme les batailles, les victoires et les peurs dépeintes sur les parois des grottes de Lascaux. Nous vivons des temps sombres et prophétiques. Je crois que mon oeuvre apportera sa contribution à l'histoire, en indiquant les contre-courants, par rapport aux choix de la conscience que nous faisons maintenant sur les plus vastes enjeux de la vie et des valeurs. » (10)

Judith Spinoza


(1) Witkin, interview accordée au magazine Photo
(2) Idem
(3) Titre d'une ½uvre photographique de l'exposition
(4) Joël-Peter Witkin in « Disciple et maître », Pierre Borhan
(5) Giorgio de Chirico in « Hebdomeros »
(6) ¼uvres récentes, 1989-99, JPW, Catalogue Baudouin Lebon
(7) Joël-Peter Witkin in « Disciple et maître », Pierre Borhan
(8) Italo Calvino
(9) Joël-Peter Witkin in « Disciple et maître », Pierre Borhan
(10) Witkin, interview accordée au magazine Photo



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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