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Jenny Holzer : l'art démo ou les mots des maux

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 23/09/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Projection, écran, poème-diode. Le Verbe. Les mots. Le sens ? Le texte seul et unique attribut d'une salle épurée où transitent et défilent les extraits des poèmes d'Henri Cole, transformés par Jenny Holzer en un paysage mouvant, sur un écran électronique grand format qui crachote. Strophes en rouge, bleu clignotant, éclatantes sur le noir, aveuglant votre oeil, tentant d'alimenter votre pensée. Des émotions sous tutelle.


Du 11 septembre au 23 octobre, l'exposition  « Jenny Holzer with poetry by Henri Cole » permet de découvrir un poète, Henri Cole, et une figure américaine, Jenny Holzer, rarement exposée en France, pourtant connue depuis les années soixante-dix pour ses ½uvres conceptuelles fondées sur l'écriture. La galerie Yvon Lambert leur rend hommage, présentant les nouvelles installations de cette artiste très en verve, autour d'un choix de poèmes de son ami et poète Henri Cole, rappelant en outre son parcours, au travers de vidéos et d'interviews. Rencontre avec un langage-démonstration où les mots devraient devenir art.

Invention d'une rhétorique nouvelle ?

« I'm trying to get out of the art world and go someplace else » (1)
Connue notamment pour ses projections lumineuses sur les façades de monuments célèbres, avec des installations pour la Biennale de Venise, le Reichstag, les musées Guggenheim de New York et Bilbao, Jenny Holzer a choisi d'investir la sphère publique depuis les années soixante-dix considérant l'art comme vecteur de transformation sociale.

Militante esthète, poète, didactique. Voilà un échantillon des postures et des tons adoptés par Jenny Holzer dans ses multiples oeuvres, utilisant le message comme matière première. Comme fruit des mots.

De la véhémence au travers de séries de posters couverts de caractères, placardés dans les rues de New York à la fin des années 70, des « Truism » (1979 à 1983), slogans prêt-à-porter (2), des projections lumineuses ou des commentaires entiers jetés à nos faces sur le mur d'immeubles et de monuments. En un mot, une artiste engagée sans nuance et sans distance, qui évoque la guerre, le pouvoir, le sexe et la mort. Si le texte est son outil favori, il s'appose aux supports et aux structures existantes, cherchant à pénétrer l'espace que nous habitons et à se confronter avec nous : les murs, le cadre urbain. Captiver le regard.

Ainsi l'écriture commente ce sur quoi elle s'appuie, afin d'aveugler le passant, de surgir de la réserve à laquelle la condamne son support habituel. Ces appels-jugements univoques, qu'entretient Jenny Holzer avec le « social » et la sphère publique s'enrichissent, dès lors que ses actions investissent la rue, des commentaires et des traces écrites des citoyens-passants ; ou restent au stade de monologues, cloisonnés dans les murs des musées. Ce sont toutefois toujours des mises en lumières et des jugements dont l'artiste souhaite que nous ne nous puissions nous détourner.

Que dire de cette rhétorique artistique qui cherche, par ces messages généralistes à atteindre directement le stade de la confrontation ou d'un endoctrinement positif ? Sommes-nous face à « peu de matière et beaucoup d'art », ainsi qu'affirmait Racine ou face à « peu d'art et beaucoup de matière »,  ainsi que le disaient Balzac, Stendhal ou Zola.

Le mot-média

« Depuis plus de vingt-cinq ans, Jenny Holzer cherche à véhiculer des messages politiques et fortement engagés dans des endroits inattendus, vus par un large public et utilisant des médias très divers comme des diodes, des posters, des T-shirts... » (3)

« Nos difficultés politiques viennent du pouvoir des mots » affirmait Proudhon. Jenny Holzer détournerait-elle à son propre compte l'emprise des mots creux tels « liberté », « démocratie », « vérité » et ne sombrerait-elle pas ainsi dans les travers identiques de ceux qu'elle souhaite dénoncer. Sa tentative repose en effet sur l'utilisation d'aphorismes, de T-shirt, dont les phrases résonnent comme un appel publicitaire. Logique « propagandiste » à des fins politiquement correctes? Contre le conditionnement social, contre notre absence de discernement ?
« Les mots du contrôle inoculent à vif
nos cervelles en gris terminaux visqueux » (4)
 
Largement reconnue sur la scène artistique, Jenny Holzer nous propose une démarche tout à fait manichéenne (pour ne pas dire américaine), détachant soigneusement le noir du blanc, envoyant des messages bien clairs, décodant (merci !) pour nous les faits atroces de l'histoire et du devenir de l'homme. Contre l'ignorance et la violence, n'est-ce pas ? Ainsi le titre de son exposition actuelle au Kunsthaus de Bregenz dont le titre-drapeau clame « Truth before power ». La vérité, l'exposition des relations politiques et commerciales entretenues par le gouvernement américain avec le Proche-Orient. Vaste programme que se faire le miroir de la complexité des jeux de pouvoir...

Le mode d'expression privilégiant l'écriture trouve cependant un nouvel écho dans l'exposition que lui consacre la galerie Yvon Lambert. Toujours le voyage du texte, cette fois par le biais d'un unique panneau et de diodes électro-luminescentes qui traînent les poèmes d'Henri Cole.

Le mythe du pouvoir des mots

Trois installations de diodes qui grimpent sur l'écran, rassemblant quelques poèmes du poète américain né en 1956 au Japon, qui a à son actif plusieurs prix, par ailleurs désigné par le critique Harold Bloom comme « poète majeur de sa génération ». Ayant publié cinq recueils, dont le plus récent se nomme « Middle Earth », l'exposition présente notamment un extrait de « Beach World », « Blur », traduit en français.

« (...) Deux manières d'être: l'une, couleur
saturée sans couture (pas une perle de sueur),
pure virtuosité, coups d'éclat; l'autre,
encore sauvage et primitive, "un opéra d'impureté",
comme une lumière surréelle sur une meurtrissure.
Je ne voulais pas avoir à choisir.
Ce qui était vrai et ce qui ne l'était pas
n'avait plus d'importance. L'expérience n'était pas des faits,
mais l'incertitude. L'expérience n'était pas des événements,
mais des sentiments, que j'allais surmonter. »

L'oeil inspire.

Expire. Pris à la gorge, il tente de suivre la « pure virtuosité ». Mais la cadence du panneau lumineux masque la musicalité et l'impact des poèmes. Le muet se cabre. Enfui, l'espace poétique reste terré dans sa tanière, apeuré par la charge clignotante. Debout ou assis à même le sol, le spectateur tente de se prêter aux mots à impulsion électrique. Je ne peux m'y plier. Pas de submergement, pas d'effluve poétique face à un texte haché, auquel s'impose l'écran froid et informatif. L'ère du multimédia n'est pas une excuse.

Pourtant, dans son interview, Henri Cole évoque l'intérêt du contraste entre les émotions primaires du texte et le côté moderne du média, l'écran où défilent ses poèmes. « La fonction de la poésie, affirme-t-il est de rappeler les émotions primaires ». Ici je ne trouve que la prédominance de la pensée sur le langage, car c'est bien le message qui prend le pas sur le « contenant », le sens sur l'impact verbal. Et ce n'est pas la faute aux poèmes haletants et candides qui flirtent néanmoins avec une réalité complexe, mais au support. Lisons égoïstement Henri Cole, cachés, pour mieux s'en imprégner.

Au travers de sa collaboration avec Henri Cole, Jenny Holzer poursuit un travail déjà engagé sur la thématique de l'émotion :  « une volonté de représenter les sentiments et non juste les faits », qui l'avait conduite -dans le cadre de recherches du début des années quatre-vingt-dix sur les relations entre le texte et les sensations physiques - à inscrire des phrases sur de la peau.

« Lustmord » (1993-1994) se place également dans cette logique cognitive. Face aux atrocités sexuelles perpétrées durant la guerre en Bosnie, Jenny Holzer a choisi de retranscrire alternativement en des séries de phrases, l'émotion du coupable, de la victime et du spectateur, juxtaposant ainsi le psychisme du violeur, le trauma de la victime et l'innocence des personnes impliquées dans la guerre. Et de nous confronter à notre propre moralité.

N'aboutit-elle pas au contraire à l'effet inverse ? Ne détourne-t-elle pas la véracité de l'émotion vers un cheminement suggéré de la pensée par sa mise en mots (maux) sur-démonstrative et sur-travaillée ? L'horreur aime parfois à rester muette.

Si Jenny Holzer reçoit son style des faits, attention à ne pas styliser les faits bien à l'abri derrière de l'« art » ou une masse de velléités dénonciatrices et moralisatrices.

« Survivre dans le tunnel du monde
la pensée en feu -le sang froid (...)
principe en quête de sa loi
résistant aux langages friables ». (5)

Judith Spinoza

« Jenny Holzer with poetry by Henri Cole », jusqu'au 23 octobre à la Galerie Yvon Lambert
108, rue Vieille du Temple, Métro St Paul.
01 42 71 09 33

(1) Interview avec « Wired magazine », février 1994
(2) Voici quelques exemples des « Truism »
« Absolute submission can be a form of freedom »
« Fear is the greatest incapacitator »
« Freedom is a luxury not a necessity »
(3) Communiqué de presse de la Galerie Yvon Lambert
(4) Maurice G. Dantec, « Le théâtre des opérations »
(5) Ib.



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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