SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 08/03/2010 - 0 réactions -
Dix années. Il a fallu
patienter dix longues années avant de pouvoir ouvrir le nouveau livre de
Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes (Gallimard – L’Infini – janvier 2010). Depuis Ingrid
Caven en 2000, il n’avait pas donné signe de vie. Et pourtant, il bossait
dur, comme l’attestent ces quelques lignes à propos de l’atelier de Charles,
son double-narrateur : « […] lorsque je regarde ma table de
travail, m’apparaît une table de dissection : ciseaux, agrafeuses, cutters,
roller Pilot Tecpoint V5, sa recharge effilée comme une seringue et le
réservoir à encre transparent à graduation millimétrique. Citations, emprunts à
d’autres livres, montage incessant […] il n’y a pas loin pour que je me prenne
pour un microchirurgien ». Jean-Jacques Schuhl, l’éternel dandy, est
en réalité un maniaque, voire un psychopathe des mots. Il les dissèque comme
des souris de laboratoire, passe tout au microscope, note tous les détails les
plus infimes et consigne les souvenirs les plus délirants. D’où l’emprise qu’il
détient sur le lecteur : le roman débute par la nuit d’un mannequin
défoncé qui déambule en écrivant des SMS qui se terminent tout seul ; puis
il raconte les mésaventures de Charles, un écrivain qui n’arrive pas à écrire,
et qui se voit proposer un rôle au cinéma par un ami réalisateur. Ensuite,
Charles se mettra en tête de jouer Richard III au théâtre, malgré sa hanche
douloureuse. Bienvenue donc chez André Breton et David Lynch réunis. Les
références au jazz, au cinéma et à la littérature abondent, si bien que l’on en
vient à s’arracher les cheveux pour dénicher le sens caché de n’importe quelle
phrase. Il fait partie de ces écrivains gourous qui hypnotisent la conscience
du lecteur, la trimbalent dans tous les sens et prennent un sacré plaisir à lui
faire emprunter n’importe quel chemin pour mieux lui faire sentir qu’il le mène
en bateau.
Entrée des fantômes
est donc un grand roman.
Incontestablement. Mais c’est également un roman agaçant, vis-à-vis duquel on
pourrait émettre les mêmes critiques que celles reçues naguère par les
surréalistes. À force de déconstruire, de ne pas faire sens, de couper sans
cesse le fil de l’intrigue, de brouiller les pistes, le lecteur finit par se
lasser. Seule la beauté de cette prose poétique finit par maintenir son éveil.
Inspiration et écriture
L’intérêt de ce livre
réside dans la description des pannes d’inspiration, ou plutôt, dans le récit
méticuleux de cette quête effrénée de nouveautés, de « dérèglements de
tous les sens » — selon le précepte rimbaldien. Et le matériau de
Jean-Jacques Schuhl, ce sont les fantômes qui peuplent sa mémoire. Les
références à Proust ou à Claude Simon ne sont pas anodines : chaque lieu,
chaque objet constitue un moyen d’évoquer le passé, cette chose morte qui hante
les jours présents.
Enfin, ce qui est
peut-être le moins perceptible dans ce roman, c’est la paratopie de l’écrivain.
Ce terme, forgé par Dominique Maingueneau dans Le Discours littéraire,
désigne l’impossible appartenance de l’écrivain à la société. C’est un être
singulier, hors-champ, un banni, un observateur détaché qui ne peut appartenir
à aucun monde. Impossible donc de ne pas songer à cette étude, lorsque le
narrateur déclare : « J’étais alors dans une période de
dépression : nuits blanches, et dans mon cerveau l’Irrémédiable, le
Nevermore, le Remords, l’Indécision, l’Obsession, la brume et mêmes les
ténèbres marécageuses, la tourbe de la préhistoire. Presque en même temps, on
m’avait décerné une récompense littéraire inattendue, couronnement d’une vie
nébuleuse et oisive de parasite […] », ou, mieux encore : « A
la sortie du roman, j’avais vite été amené à poser pour toutes sortes de
photos : sur un des clichés noir et blanc […] j’avais l’air d’une de ces
créatures des ténèbres, pas du tout comme je suis. Mais qu’est-ce que ça veut
dire, comme je suis ? ». Par l’intermédiaire de son double,
Jean-Jacques Schuhl évoque avec angoisse le « rôle » de l’écrivain,
même s’il n’arrive plus à écrire. Incasable, inclassable :l’artiste
est nulle part. En reposant Entrée des fantômes, on comprend mieux
pourquoi Schuhl publie aussi rarement. Par snobisme, sûrement, mais également
parce qu’il faut lire et relire ce roman afin d’en saisir toutes les nuances.
Il paraît que c’est la marque des grandes œuvres.
Julien de Rubempré
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