Sur le RING

Jean Fauque : "car Bashung était mon meilleur ami."

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Aurélien Lemant - le 25/02/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Entretien avec Jean Fauque, éternel compagnon de route d’Alain Bashung, song writer et singer à qui vous n’apprendrez pas à faire la grimace.


 


Aurélien Lemant : Jean Fauque, on vous connaît surtout en tant que co-auteur, en tant que parolier. Songe-writer, comme vous dites vous-même. Au-delà du jeu de mots, qu'est-ce qu'un songe-writer, pour vous ?

Jean Fauque : C'est d'abord de rêver, puis de laisser aller son imaginaire, pour avoir cet autre regard sur le monde... se nourrir de ses rêves pour écrire... essayer de les partager, en musique, avec d'autres. Avec les gens. Je crois que c'est ça.

A.L : Et vous écrivez vos rêves ? Avez-vous des rêves que vous mettez en chanson ? Des rêves nocturnes, je veux dire.

Jean Fauque : Je parle de rêves "au sens large", au sens très large. C'est ma matière première. Mais oui, j'ai fait une chanson que Marc Lavoine avait interprétée et que...

A.L : "Ma jonque est jaune" ?

Jean Fauque : Oui. C'était venu d'un rêve, cette chanson. J'avais vraiment rêvé de jonques jaunes flottant sur des canaux, ç'aurait pu être un paysage de Hollande. Et puis tout à coup, ces jonques montaient en l'air et retombaient en jonquilles. Il y avait déjà une espèce de jeu de sons dès le rêve.

A.L : Ca vous arrive souvent, ça ? Ou est-ce la seule fois ?

Jean Fauque : (Un temps) Non. Non, ça m'arrive. Ce qu'il y avait d'étrange dans cette histoire, ce rêve de jonquilles, c'est que le lendemain j'avais rendez-vous avec Marc Lavoine, que je n'avais pas vu depuis un moment. Tout à coup, Marc prend sa guitare, me "montre" sa chanson, qui évoquait vaguement quelque chose d'un peu asiatique, d'un peu chinois : (il fredonne) "ta dadada, ta dadada..." Et là je lui dis, écoute, c'est drôle, parce que j'ai rêvé  d’un truc cette nuit : (il chante) « Ma jonque est jaune, jaune jonquille ». Et la chanson est partie de là. C’est étonnant. Comme si le rêve… Comme s’il avait fallu que je le rêve à ce moment-là.

A.L : Pas de hasard. Avec 13 aurores, votre disque sorti en 2008, de songe-writer vous redevenez singer, chanteur, puisque c’est une chose qui vous a toujours tenu à cœur. J’avais lu dans votre biographie que vous aviez enregistré un premier 45T à l’âge de 20-21 ans (1972, NdR), qui n’est jamais sorti. Vous en avez fait quelque chose, de cette chanson ?

Jean Fauque : Finalement, non. Je ne l’ai pas réutilisée. A vrai dire, malheureusement, les bandes ont été égarées depuis. Et puis il ne faut pas trop se pencher sur les choses en se disant qu’on ne les a pas utilisées, on revient trop sur les acquis et le passé…

A.L : Sur cet album, 13 aurores, vous vous tournez vers des pianistes issus du jazz

Jean Fauque : Tout à fait, vers des pianistes… différents. L’expérience a commencé avec Baptiste Trottignon, jeune pianiste notoire, qui n’avait pas la disponibilité pour se consacrer à tout un album. Nous avons donc fait deux chansons ensemble. Et après j’ai abordé, un peu par hasard, comme ça, au gré des rencontres, d’autres pianistes de jazz. En définitive, il y en a six d’entre eux présents dans l’écriture. Avec un petit challenge : chacun joue sa propre composition sur le disque.

A.L : Et sur scène ?

Jean Fauque : Sur scène, évidemment, je ne peux pas me permettre d’emmener six pianistes avec moi (rires) ! Et je ne vois pas comment les mecs feraient ! Même s’ils étaient libres en même temps… Avec moi sur scène, il y a un pianiste qui s’appelle Frank Gélibert, et lui en remplace six d’un coup. Sur chacun des morceaux. Un garçon consciencieux, il a fait tous les relevés, il a bien écouté, et je crois qu’on a des versions qui sont très proches de ce qu’on a sur le disque, et même parfois un peu différentes : il ne faut pas que ça en soit le calquage exact.

A.L : Vous avez beaucoup travaillé, on vous en parle tout le temps, avec quelqu’un de très connu, disparu il n’y a pas longtemps : Alain Bashung.

Jean Fauque : Eh oui… (un temps).

A.L : Vous avez accompagné Bashung, non seulement comme co-auteur, on vous connaît beaucoup pour ça (même si vous avez aussi travaillé avec énormément d’artistes français ou francophones, en tant que parolier), mais encore en tant que musicien de studio, ingénieur du son, régisseur lors des tournées, vous avez participé à l’écriture, aux répétitions, aux sessions d’enregistrement, aux concerts… Quels sont aujourd’hui vos meilleurs souvenirs – en tous cas ceux que vous pouvez partager avec nous ?

 Jean Fauque : Oh… Ce sont les souvenirs d’amitié. Vous avez dit tout ce que j’ai fait, mais ça se résume à une seule chose. C’est que c’était mon meilleur ami. Et voilà. Et puis il y a eu cette fidélité réciproque qui a duré trente-quatre ans, ce qui est pas mal. Finalement, je suis la personne que lui-même aura côtoyé le plus longtemps dans sa vie. Trente-quatre ans de souvenirs, depuis les débuts. Ce sont les souvenirs de déconnade, de marrade,  pendant la tournée 80-81. Et beaucoup de souvenirs de studio. Une fois que nous avions achevé l’écriture d’un album, c’était passionnant, j’aimais bien le studio parce que je m’y sentais plus libre, vu que, en ce qui concerne ma partie et même si cela pouvait changer jusqu’à la dernière minute, c’était quasiment fini… Et puis je me rappelle de choses plus tristes, avec des moments de déprime, d’une grande fragilité. Parfois. Une déprime, avec des choses autour, des gens pas… pas très jolis-jolis, quoi. Les chacals. Attirés par l’odeur de l’argent. J’ai vécu des époques merveilleuses, et j’ai été le témoin de choses assez sordides. Qui m’ont rendu très optimiste sur la nature humaine (rires). Ce qui nous a permis de faire des chansons, d’ailleurs !

A.L : Sans doute ! Entre autres Étrange été, Osez Joséphine, Volutes

Jean Fauque : Oui, mais ça, c’est plus évoqué dans des chansons comme Je me dore. "Je me dore à la chaleur humaine". (un temps) La collaboration, il nous a fallu du temps pour nous trouver, pour envisager les choses… Moi, je n’étais pas trop pressé, parce que je me disais : « le problème est que c’est un ami, si on rentre dans une relation de boulot…peut-être risque-t-on de se fâcher un jour, de s’embrouiller ou… », mais rien de cela n’est jamais arrivé.

A.L : Il y a une chanson que j’ai toujours beaucoup aimée, qui me faisait penser à l’époque à du Ferré, c’est J’ai longtemps contemplé, sur l’album Chatterton. Vous l’avez faite ensemble.

Jean Fauque : Oui, tout à fait, nous l’avons faite ensemble, et cette chanson marque un peu une rupture, justement. Je crois que c’est la chanson fondatrice, au moment où Alain dérive du rock, ou de propos très pop, vers la chanson plus française. En fait, c’est une réconciliation. Je me souviens de ce qui s’est passé. On était à ICB, au studio, en Belgique. C’est un studio où l’on est hébergé, on dispose d’appartements, à Bruxelles. Nous sommes restés là-bas près d’un mois, je crois. Et le soir, dans l’appartement, notre loisir était d’écouter des disques. Alain était sous le label Barclay. Barclay, dans sa cagnotte d’héritage – comme c’était racheté à ce moment par Philips, par Universal – a évidemment tout le catalogue de Léo Ferré. Et ils venaient de sortir un coffret, pas une intégrale mais quasi, et en ont offert un à Alain. On s’est donc retrouvés là-bas, à Bruxelles, nous qui avions plutôt l’habitude d’écouter du blues ou de la musique anglaise, et d’un seul coup Ferré était là. On a tout écouté et on a tout avalé des moindres recoins de ses disques. Et nous nous disions « mais on est fous, on est passé à côté de quelque chose » ! Bien sûr qu’on connaissait Ferré ! Mais quoi, qu’est-ce qu’on connaissait de lui ? Avec le temps, Jolie môme, quelques autres chansons comme ça, mais… dans le sens positif du terme, nous avons eu un choc. Un vrai choc. Et Alain a retrouvé subitement cette tradition de lyrisme déclamatoire, très française. Je crois effectivement que cela a directement influencé cette chanson, J’ai longtemps contemplé, qui était un montage, selon sa méthode de collage habituelle, un montage de textes qui nous restaient, qui n’avaient pas été utilisés… C’était super…

A.L : Là, vous avez vraiment participé à l’ensemble, il n’y avait pas que les textes, mais la musique.

Jean Fauque : Sur J’ai longtemps contemplé ? Oui, j’avais programmé, en fait. Il y a toute une séquence derrière, c’est moi qui l’avais fabriquée, j’avais d’ailleurs emmené mon synthétiseur là-bas. C’est lui qui « joue ». Ca a été construit sur une base que j’avais orchestrée.

A.L : C’est intéressant, parce que c’est un disque où il y a beaucoup de guitaristes qui interviennent : Ally McErlaine, de Texas, des types comme Eddie Martinez ou Michael Brook, qui ont travaillé aussi bien dans le heavy metal que le jazz

Jean Fauque : Tout à fait. Il y a simplement eu un problème : ce n’était pas à l’origine les gens qu’on aurait vraiment voulu avoir (rires). Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu ce système d’agence américaine. Quand vous voulez un gars, on vous dit « ouais, alors lui n’est pas libre, en revanche on peut vous avoir un tel ou un tel ». Tous ces gens étaient magnifiques, mais par exemple un gars en effet très talentueux comme Eddie Martinez n’avait pas tellement sa place sur ce disque. Avec Eddie Martinez, on est dans des musiques un peu plus latines, je crois. Il me semble que c’est quelqu’un qui fait de la soul. Nous, on aurait rêvé de Vinny Reilly de Durrutti Column, qui joue de toutes ces guitares planantes, extrêmement touchantes. Il est tombé malade à cette période, et n’a pu être là. Finalement, le disque a beaucoup été tiré par Michael Brook, c’est lui qui offre toute cette atmosphère aérienne.

A.L : Oui, c’est quelqu’un qui travaille beaucoup l’ingénierie des guitares, il n’est pas luthier, mais il crée des sons.

Jean Fauque : Absolument, c’est un expérimentateur, qui est venu avec plein de machines qu’il bricolait. Est-ce qu’il y avait déjà sur cet album Marc Ribot ?

A.L : Oui !

Jean Fauque : Voilà, je crois que c’est l’album de la première rencontre avec Marc Ribot, qu’Alain aimait bien pour son travail avec Tom Waits. Tous ces gens-là sont devenus très importants. Dans un autre domaine, quelqu’un qui a donné une couleur essentielle à ce disque – alors qu’à l’origine, il ne venait que pour jouer sur un ou deux titres – c’est Stéphane Belmondo, le trompettiste de jazz. Stéphane est venu, Alain lui a dit d’écouter tous les morceaux, « tu joues comme tu veux là où tu veux, et on prendra ce qui nous intéresse ». C’est ce qu'il a fait.

A.L : Notamment la trompette bouchée sur le premier morceau A perte de vue, et J’ai longtemps contemplé. Il y a un chanteur anglo-saxon auquel Bashung me fait régulièrement penser, c’est le Thin White Duke, David Bowie. Un David Bowie qui, plutôt que de s’inspirer de Sinatra, tirerait quelque chose d’Elvis…


Jean Fauque : Oui. Oui, il y a une analogie. Je trouve que dans la démarche musicale de se questionner, d’être très expérimentateur, de faire des albums qui passaient d’une couleur à l’autre, de façons très variées, il y a du Bowie.





A.L : Alors, maintenant qu’il n’est plus « là », que nous reste-t-il, musicalement, en France, selon vous ?

Jean Fauque : Oh, je crois qu’il y a quand même toute une génération de trentenaires, même de quadras –  chacun est unique, on ne peut pas dire celui-ci ou celui-là va remplacer Alain, c’est justement ça qui est intéressant, parce qu’Alain a montré la voie, que j’appellerais la voie du courage : ne pas hésiter à expérimenter, à se remettre en jeu, ne pas rester dans le conformisme qui est le pire ennemi de la création artistique. Sinon cela devient routine, et perd tout intérêt. On dit que nul n’est irremplaçable. Mais il n’y aura jamais d’autre Alain Bashung. Lui était unique, comme il n’y aura jamais d’autre Ferré, d’autre Gainsbourg, d’autre Brel. Mais le monde de la musique ne va pas s’arrêter avec sa disparition. Il y a encore des choses à faire. Et qui se font. Avec une démarche ambitieuse. Je pense à Dominique A.

A.L : Vous êtes un parolier très demandé. Écrire pour soi, quelle énorme différence ou pas ?

Jean Fauque : Non. Non, c’est une continuité. Simplement, ces textes que je chante sur 13 aurores, ce sont des choses que je ne voyais pas chantables par d’autres. Et je n’avais pas envie que ça meure au fond d’un tiroir. L’expérience de l’interprétation va vous faire porter plus de responsabilités que lorsque vous êtes juste auteur du texte, c’est vrai. Mais la seule grosse différence, c’est sur scène. (un temps) Le rôle du parolier est ambigu, finalement. La chanson est un art bizarre qui relie la parole et l’écriture. Le fait d’écrire des choses qui sont dites par d’autres, qui sont destinées à être portées, verbalement, par d’autres artistes, n’a rien à voir avec le fait de les porter soi-même sur scène. Si l’on éprouve de l’émotion à écrire quelque chose, et que l’on parvient à retranscrire cette émotion en chantant devant le public… c’est passionnant. Je me dis même que j’aurais dû le faire avant (rires). Et ça fait longtemps, longtemps que ça m’est revenu, cette envie. Depuis 1995. C’est en commençant à trier des cassettes à cette époque, en ré-écoutant de vieilles maquettes, que je me suis dit  « c’est idiot, tu devrais t’y remettre ». Or, la gestation d’un album avec Alain, c’était très long, ça prenait beaucoup de temps : on a enregistré Fantaisie militaire, dans la foulée on a enquillé L’Imprudence. Et juste après, je crois qu’on avait besoin de prendre du champ l’un vis à vis de l’autre, ce qui était parfait puisque c’est là que j’ai mis à profit la disponibilité d’esprit que j’avais pour pouvoir faire mon propre album.
 
A.L : Quels sont vos projets de chanteur, de musicien, d’auteur, Jean Fauque ?

Jean Fauque : C’est très simple (rires). C’est d’aller sur scène plus souvent. On en parle avec mon tourneur. Et parallèlement, c’est prévu, il faut que je mette un deuxième disque en route. Un disque qui sera plus celui que je voulais faire avant l’album piano-voix (rires). C’est-à-dire que toutes les chansons sont pratiquement écrites. Et d’autres peuvent encore arriver. Ce sont plus des chansons que j’ai composées moi-même. La première expérience était très agréable pour se mettre en chantier… Là, je vais m’entourer de deux-trois copains, et l’on va faire ça de manière aussi simple qu’autour du piano. Je n’ai pas l’intention de réaliser un disque méga-lourd, mais plutôt intimiste, peu chargé en arrangements. Il y a quand même de quoi s’occuper.

Jean Fauque, 13 aurores, 2008, EMI France.

Aurélien Lemant


Toutes les réactions (1)

1. 26/02/2010 02:20 - flocon

floconSuper interview, grand parolier, sans doute un des meilleurs vivants. Une seule erreur, avoir fait la tournée Vegas de Johnny.

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Super interview, grand parolier, sans doute un des meilleurs vivants. Une seule erreur, avoir fait la tournée Vegas de Johnny.

flocon26/02/2010 02:20 flocon
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