Jean-Bertrand Pontalis, En marge des nuits
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 29/03/2010 - 0 réactions -
Encore un peu de temps pour écrire et regarder : plus que 49 fragments avant la fin. Il faut commencer la lecture d'En marge des nuits, de Jean-Bertrand Pontalis, par le quatrième de couverture. Tout ce qu’un critique aurait souhaité dire concisément de ce nouveau livre issu de la plume et des cahiers d’un intellectuel tout à la fois philosophe, psychanalyste, membre du comité de lecture de Gallimard et directeur de la fameuse collection « l’un et l’autre » se trouve là. Il s’agit de fragments où « sont évoqués ce que Victor Hugo […] appelait des « événements de la nuit » : des rêves […], des rencontres […], des moments d’inquiétante étrangeté […]. » Pontalis n’est pas auteur Gallimard pour rien, et il me faut citer en entier la dernière phrase du même, modèle d’invitation énigmatique à la lecture : « La présence de la mort à venir va de pair avec l’attrait pour la vie, avec l’inlassable curiosité qui anime l’enfant avide d’explorer ce qui l’entoure. À cet enfant, je donne un nom : Alice. » Le quatrième de couverture est loin d’épuiser le propos d’En marge des nuits, qui semble au premier abord un recueil de poèmes en prose plus que de simples fragments. Ici, il y a un plan. Il y a une ouverture shakespearienne, il y a une introduction (« les yeux clos », « désordre à son comble », « adieu au discours » et « comptabilité funèbre »), des développements, des ponctuations, des morceaux de bravoure (« à quoi pouvaient-ils rêver », « qu’est-ce que je fais là ? », « la réponse est non »), une espèce de strette (« la fabrique » et « ce je-ne-sais-quoi ») et une conclusion rapide, volontairement insuffisante. Mais il n’est pas question ici de démarche poétique. Le style, en parallèle de la composition d’ensemble de l’ouvrage, est plus serré au début et à la fin, et paraît moins écrit dans le milieu. Il faut dire que Pontalis s’y entend pour citer, en contraste, des auteurs qui écrivent superbement : Jünger, Descartes et Bossuet dans des passages où ils peignent et font sentir l’abîme en quelques mots et où, n’était la flamme de leur parole, on n’y verrait rien. Il est question, c’est un homme de plus de 80 ans qui écrit, d’explorer la réalité de « l’arrière-pays nocturne » et de la mémoire, parfois si vive qu’elle « décolore » la réalité du jour contemporain. La contemplation des vies passées de l’auteur, la coïncidence de la réalité et des souvenirs, ces biens fragiles et précieux, la présence constante de la mort sont quelques-uns des caractères de cette visite d’un pays que l’on croyait bien connaître et qui surprend parfois : le « moi ». Ou est-ce le « je » ? Il ne reste plus beaucoup de temps à l’auteur, la mort des parents, des amis et des animaux de compagnie a retenti comme autant d’anticipations de la sienne propre ; mais il reste le temps de la contemplation, un sursis pour pouvoir encore poser son regard. Valise d’archives où l’on est happé par un passé que l’on croyait simple et direct, et que l’on ne peut se résoudre à liquider, fin des vanités terrestres, disparition des amis, rêves prémonitoires de mort et d’effacement, souci du lectorat posthume… Il y a un ton crépusculaire dans ce recueil, dont la mort est la grande affaire, même sous des mots et des situations travesties, comme dans un rêve. La vieillesse est l’âge des renoncements, des impossibilités : l’auteur ne peut plus revoir la cour du Lycée Masséna où il enseigna voici soixante ans, les femmes aimées ont vieilli, le petit chat est mort et bien souvent, à des carrefours où le destin se détermine (un mariage, une carrière, un concours, une publication, une mort paisible), « la réponse est non » et la vie vous tue peu à peu. Il y a parfois des moments où l’effroi fait sentir plus explicitement ses élancements : devant l’attente ou la manifestation du pire (les rêves des Allemands sous l’hitlérisme, la nuit « Nacht und Nebel »), dans un embouteillage, devant des formes d’acédie, de déprime, d’« à-quoi-bon ». Le trait marquant de cet âge, c’est celui du dépouillement et de la pudeur. Dépouillement, car il semble que l’on soit peu à peu privé de morceaux de réalité comme ôtés un par un, privé goutte à goutte des raisons d’être (« être dans un lieu où je ne sois pas »), graduellement terrassé au fil des « non ! » que nous renvoie la vie. « Qu’est-ce que je fais là ? ». Il ne nous reste plus que les rêves, des témoignages de notre fin proche, de ce que nous avons été, ce faisceau d’existences, de facettes, auxquelles on cherche inutilement une unité. Le temps, avec son épaisseur présumée, aura été jusqu’au bout une énigme insaisissable. Pudeur, car si Pontalis est lucide sur soi et ses vanités, conscient qu’il écrit, en écho à la phrase de Cortazar, un autoportrait où l’artiste n’a pas encore eu l’élégance de se retirer, il a néanmoins l’urbanité de ne pas trop poser, mais de guider le lecteur dans le parcours d’En marge des nuits. Il veille à ce que ce dernier ne soit point étouffé par un sujet grave, le présente sous forme de rêves, le ponctue d’épisodes plus lumineux pour respirer un peu. Urbanité qui se pare d’un peu d’illusion aussi : si les rêves invoqués au début sont si vifs qu’ils décolorent les jours, c’est surtout parce que les jours eux-mêmes, au grand âge, sont décolorés. Cette politesse de l’auteur atteint forcément ses limites dans la conclusion (« Norbert et Alice ») qui ne peut éviter de laisser entendre qu’on meurt seul, et qu’il ne reste plus après qu’un peu d’ombre, d’illusion et de rêve. Apprendre à vivre avec cette petite conclusion en attendant la Conclusion, c’est tout l’objet d’En marge des nuits. Pierre Schneider Jean-Bertrand Pontalis, En marge des nuits, Paris, Gallimard, mars 2010, 130 p., 12 €.
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