Nous savions déjà qu’il ne suffit pas d’avoir une idée pour faire un film, mais le film de Thierry Jousse (1) avec le chanteur à la mode d’aujourd’hui, Philippe Katerine, nous en amène une nouvelle preuve. Voilà une réalisation gentille et molle, reposante et niaise, légèrement distrayante et tristement pathétique. On pourrait essayer de qualifier le résultat de conte, si cela recouvrait une quelconque beauté ou profondeur, mais… Il y a un mais.
Philippe Katerine joue Philippe Katerine
L’idée de l’auteur, celle qui est survenue un matin d’orgueil dans le crâne de l’artiste, c’est avant tout de réaliser un film autour du chanteur Philippe Katerine, surfer, rebondir, tourner autour, et plonger dans l’icône modernissime d’une génération punko-varietoche (2). Dans le sillage et la copie de Jean-Philippe (3), Jousse essaye de construire un monde parallèle où le chanteur se perd pour devenir plus humain, en tous cas, plus proche des humains. Mais comme on l’a dit, un projet ou une idée ne suffisent pas à raconter une histoire. Une idée est à l’histoire ce qu’une mouche est à un visage. Or, là, ce n’est pas un visage. Et alors, qu’est-ce que cela raconte, « je suis un no man’s land » ? Cela raconte l’histoire de Philippe Katerine, chanteur en tournée dans sa région d’enfance, qui se trouve légèrement kidnappé par une vieille connaissance devenue groupie, puis qui s’enfuit dans une ambiance de clip pour se retrouver chez ses parents. De là, il ne parviendra pas à s’échapper. C’est du Kafka. Toutes les tentatives échouent et il reste prisonnier de son village d’enfance comme sous le coup d’un mauvais rêve. Une ambiance de thriller de prisunic envahit le spectateur face à la malédiction dont est victime son chanteur préféré, tellement drôle et si vachement subversif à Paris d’habitude. Les procédés cinématographiques sont assez grossiers pour flatter l’ego d’un spectateur qui ne vient pas uniquement se divertir mais consommer de la culture. C’est du Jean-Pierre Jeunet bâclé. Jousse utilise des métaphores pour nous faire comprendre les états d’âmes de son héros. Il n’arrive pas à quitter physiquement le village dans une vieille guimbarde qui le ramène en arrière sans arrêt, pour que l’on comprenne que c’est peut-être psychiquement qu’il n’y arrive pas. Vision déformée du monde par plongeon dans l’abîme du sous-moi de Philippe Katerine. L’esthétique jouissivement surréaliste rappelle un peu celle des films de Tchernia dans les années 70, en fait, c’est une ambiance “Groland” en grand écran que nous subissons. On s’attendrait presque à voir surgir Paul Preboist, mais c’est Jacky Berroyer qui fait la tronche. D’ailleurs, tous les acteurs sont plutôt bons. Même le chanteur joue bien son rôle. Peut-être le début d’une carrière de quelqu’un qui jouera son rôle partout. C’est seulement la partition qui est un peu juste. Le film s’enlise avant même de démarrer. On me répondra que c’est voulu. Mais c’est pire alors si Jousse le fait exprès. C’est plus facile de faire exprès mauvais, que de faire exprès beau, c’est sans doute pour ça que Philippe Katerine s’est mis à chanter mal. Comme dans l’art contemporain, l’intention la plus snob justifie l’esthétique la plus laide. Donc Philippe Katerine, le chanteur, est prisonnier dans ce monde parallèle qu’est son village d’enfance. Un village caricatural, figé dans l’idée que s’en font des parisiens, vieilles bagnoles, troquet du coin, ruralité à outrance. Il y reste prisonnier jusqu’à ce que sa mère meure et qu’il tombe amoureux d’une ornithologue jouée par Julie Depardieu. Ah, la belle idée.
Psychothérapie du chanteur
Attention, les cerveaux des spectateurs se mettent en marche pour flatter un ego de consommateurs de culture. Ça leur fait quelque chose quelque part toute cette histoire, les images crient, c’est lourd de sens. En fait, c’est le chanteur qui est un adolescent attardé, prisonnier de l'âge ingrat, qui ne peut parvenir à se libérer de son Œdipe qu’après la mort de sa mère, qui ne peut envisager de tomber amoureux qu’après la mort de sa mère. C’est toute la société qui est résumée là. C’est un message puissant. Merci à Jousse d’avoir usé de ce procédé créatif pour analyser le pauvre garçon Philippe Katerine. Nous autres, spectateurs du chanteur, avions peur que cela aille trop loin avec lui. « Je vous emmerde » (4) nous avait fait sourire. « J’adore » (5) nous avait déçu. « La banane » (6) nous consterne.
Le film arrive vraiment à point ! On se demande tellement comment un dandy est devenu une bouse. Comment le mélodiste dissimulant sa gravité est devenu un mélange de Carlos et de Gotenaire exhibant sa grossièreté ? On se demandait si la chute régressive de l’artiste allait nous faire subir un nouveau “Papayou” ou une performance à la Jordy : « dur dur d’être bébé ». En le voyant énorme sur l’écran, on peut penser au dernier livre de Marc-Edouard Nabe où le héros redécouvrant la société post-moderne se demande pourquoi tout le monde semble très intéressé par ce guitariste bossu aux cheveux hirsutes et à l’air ahuri, qui chante faux (7). C’est que le monde en est là, fasciné par le gâchis. Mais heureusement, grâce au film, Jousse analyse son copain et le sauve du désastre. D’ailleurs au début du film, Philippe Katerine marche comme le robot du Magicien d’Oz au milieu d’un plan fixe, droit vers la caméra, des scènes qui dévoilent le grand art manifeste de Jousse dans la mise en scène du pathétique. Le chanteur vêtement de sky, allure de transsexuel, cheveux sales, bide à l’air, insupportable gamin mal élevé à baffer, marche pataudement vers le spectateur. A la fin, le chanteur apparait avec un nouveau brushing, une belle chemise blanche rentrée dans son pantalon, un petit sourire gentil, dansant avec son ridicule sur une mélodie douce-amère. On se retrouve presque à l’époque de “mon cœur balance” en 1996 (8).
On est bien quelques secondes durant, même si c’est très niais. On est bien, parce que ce n’est plus laid. La boucle est bouclée, toutes les images ont été signifiantes, Philippe Katerine a eu une psychothérapie gratos. Sauf que l’on a perdu 1h30 et 10€50. Quelle vanité ! Même pour des bobos qui confondent le ridicule indispensable à l’atteinte du sublime, avec le pathétique du gâchis dont ils jouissent, même pour ceux là qui ricanent rien qu’à voir la tronche de l’icône qu’il méprise, cela doit être dur de ne pas ressentir une certaine lassitude. Dommage, ils le trouvent tellement génial. Ils aiment tellement être méprisés par ses productions subversives et mercantiles, par le chanteur qui fait exprès de faire moche plutôt que de faire l’effort de tenter le beau, qui préfère choisir le laid que risquer le ridicule en n’atteignant pas le beau. Si Philippe Katerine revient dans l'âge adulte grâce à Jousse, on aura peut-être envie d’acheter à nouveau ses disques.
Maximilien Friche
(1) Je suis un no man’s land – Thierry Jousse – avec Philippe Katerine – sortie le 26 janvier 2011
(2) Expression prise à Marc-Edouard Nabe dans son dernier livre, l’homme qui arrêta d’écrire
(3) Jean-Philippe – film de Laurent Tuel avec Fabrice Luchini et Johnny Hallyday – 05 avril 2006
(4) titre de l’album “8ème ciel” - 2002
(5) titre de l’album “Robots après tout” - 2005
(6) titre de l’album “Philippe Katerine” – 2010
(7) L’homme qui arrêta d’écrire – Marc Edouard Nabe – édité par l’auteur – ISBN 978-2-9534879-0-9
(8) titre de l’album '”Mes mauvaise fréquentations” - 1996
Toutes les réactions (5)
1. 31/01/2011 07:20 - Léon
Si je puis me permettre : "Je vous emmerde" est extrait de l'album "Les Créatures", et non de "8è ciel", que je vous encourage par ailleurs à écouter ou réécouter.
2. 31/01/2011 08:07 - PhR
Pauvre talent ! Mais ca fait quand même plaisir de voir Jacky Berroyer.
3. 31/01/2011 16:09 - lolo
Parmis les français, il y en a toujours qui cherchent une raison à l ' art .On aime ou on passe son chemin .... Gainsbourg n'a pas fait que du bon et pourtant !!!!! l art transmet à celui qui veut ou peut recevoir un message ( ou pas!!!!) cela ne reste que du divertissement! alors pas tant de haine svp laissez donc cela aux vrais méchants !! cordialement .
4. 31/01/2011 23:08 - paratext
Merci, M. Friche, vous me rassurez : je ne suis pas seul à avoir été déçu par ce Katerine là, à ne pas le trouver "hyper subversif" et "vraiment profond, quelque part"... Après le très riche, hybride et superbe "8e ciel", réalisé en compagnie des excellents Recyclers, l'album "Robots après tout" marqua le début de cette étrange période (genre régression Dada) dans laquelle barbote toujours monsieur Katerine : ne pas faire du beau, être moche, dire caca-boudin car le monde est vraiment trop sérieux.
Il n'est pas anodin de noter qu'il est passé de Helena Noguerra à Julie Depardieu, aussi.
5. 03/02/2011 10:53 - MAYA
Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement, il est gentil.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
Si je puis me permettre : "Je vous emmerde" est extrait de l'album "Les Créatures", et non de "8è ciel", que je vous encourage par ailleurs à écouter ou réécouter.
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