Jardin à la françaiseSURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Loïc Lorent - le 31/01/2011 - 1 réactions -
Vous pensiez tout savoir, ou du moins l’essentiel, sur la rafle du Vel d’Hiv ? Vous pensiez que dans la France vaincue et soumise par l’Allemagne, les collabos authentiques n’étaient pas beaucoup plus nombreux que les résistants ? Vous vous trompiez. C’est Alexandre Jardin qui le dit. Alexandre Jardin avait trouvé un créneau, qui plus est porteur et pas moins défendable que beaucoup d’autres : l’enfance et les filles. Il traînait son rire de plateau en plateau, répétant combien la vie était pleine de surprises qu’il fallait savoir cueillir. Inoxydable ravi de la crèche, il plaisait à la lectrice de moins de cinquante ans – il paraît. Gendre idéal, sachez-le, ce n’est pas qu’un archétype, c’est aussi un genre littéraire. Souvent il évoquait sa famille, et d’aucuns, persifleurs envieux, murmuraient même qu’elle était son principal fonds de commerce. Procès d’intention, bien sûr. Au reste, voyez, il n’en disait pas du mal, des siens. Quelques tacles par ci, quelques allusions par là, mais globalement plutôt content d’être un Jardin. En 2005, Alexandre lâchait tout dans Le roman des Jardin. Voilà, promis-juré, c’était la dernière fois. Si vous n’êtes pas nés à Neuilly, vous ne pouvez pas comprendre. Sauf que, même s’il riait encore, on sentait bien qu’Alexandre n’était pas dans son assiette. La rédaction de ce livre lui avait servi aussi de thérapie, disait-il. Toute ressemblance avec d’autres livres et d’autres auteurs serait purement fortuite. Nul ne saurait aujourd’hui contester que l’un des buts ultimes du roman est de « soulager » celui qui l’écrit. La vie charrie tant de questions que vous ne voudriez tout de même pas en rajouter ! Oui, il avait beau affirmer qu’il en avait fini avec les fantômes de son enfance, le rire d’Alexandre ne nous convainquait pas. Dès qu’il était question de son père, Pascal, et de son grand-père, Jean, « l’auteur au physique d’adolescent » tremblotait. C’était un signe, il gardait des cartouches en réserve, il reviendrait bientôt avec un nouveau livre, sur le même sujet ou presque. Toutefois, admettons-le, nous n’imaginions pas qu’il irait si loin. Alexandre Jardin est remonté en 1942. Imaginez le choc ! Même ceux qui l’aiment bien, qui apprécient ses livres ont souvent dit qu’il était un garçon naïf, un romancier de l’intime et c’est tout. Alors, sans ironie, mettez-vous à sa place : doudou à la main, vous errez dans les rues de Vichy, et une âme charitable vous conseille d’aller frapper à la porte du gouvernement de la France non-occupée. Le « Président » Laval vous accueille. Et là, c’est le drame. A côté de lui, feuilletant un volume de la NRF, vous reconnaissez Jean Jardin. Certes, vous vous attendiez à le trouver dans cette pièce. Mais quand même, le voir, ce n’est pas pareil. Indifférents à votre présence, ils parlent des Juifs. Comme quoi ils sont très nombreux, qu’il va bien falloir faire quelque chose, que les Allemands – ils ne disent jamais « nazis » – seraient peut-être plus souples si les autorités françaises les leur livraient, que le judéo-bolchevisme est une lèpre, qu’on ne séparera pas les enfants et les parents, faute de quoi l’on serait des monstres, qu’avec un peu de chance et nombre de manœuvres, dans un siècle ou deux la France reprendra sa place, c’est-à-dire l’une des premières, dans l’Europe nouvelle. Vous étouffez, ça vous bouleverse, vous fuyez. Dehors, vous observez les passants. Qu’ils sont laids, affreux, horribles, même que les filles coiffent leurs cheveux n’importe comment et les hommes fument comme des cheminées. Ils sont complices, absolument complices, tous complices. A Vichy, à Laon, à Grenoble, à Paris. Ça vous donne la nausée, vous aspergez votre doudou. Avant de partir, vous vous promettez de raconter ce que vous avez vu à vos contemporains. En plus, vous tenez un scoop : le vrai inspirateur de la rafle du Vel d’Hiv, c’est votre grand-père. Lorsqu’il discutait avec Laval, il souriait. C’est donc lui. Vite ! 2010. Qu’est-ce que Des gens très bien ? Ce n’est pas un roman dans la mesure où, bien qu’il jure ne pas vouloir « faire œuvre d’historien » et qu’il use du conditionnel, Alexandre prétend nous révéler le nom de celui qui a pensé la Shoah en France. Ce n’est pas non plus un essai puisque, même si les portraits de son grand-père et de son père font office de support à ses réflexions sur l’Occupation, tout tourne autour de la figure de Jean Jardin. On est donc obligé de l’avouer, et la lecture, vite douloureuse, le confirme rapidement : Des gens très bien est un objet littéraire non identifié, sorte de réquisitoire alimenté par la haine d’un héritier jouant à se faire peur en plongeant dans une époque qu’il ne comprend pas et, c’est certain, ne comprendra jamais. Sans doute a-t-il cru qu’il lui suffisait de convoquer son aïeul pour susciter l’effroi chez les critiques et les lecteurs. Sauf que tout (ou presque) a déjà été dit sur Jean Jardin. En effet, nul n’ignorait avant la sortie de ce Dies Irae asthmatique que ce haut fonctionnaire catholique, arriviste, ami de Paul Morand et Robert Aron, collaborateur du brillant Raoul Dautry à la veille de la guerre, conseiller plus ou moins occulte sous la Quatrième, avait été également un serviteur de Laval et, pour des raisons qui tiennent autant à sa personnalité qu’à ses relations, une des bêtes noires préférées des ultras de l’amitié franco-allemande. Raconter ce personnage, c’était assurément un beau défi. Pascal Jardin l’avait relevé en 1978, signant Le Nain Jaune. Pierre Assouline aussi, qui commettait Jean Jardin, une éminence grise huit ans plus tard. Est-ce à dire qu’Alexandre n’avait pas le droit d’y toucher ? Non, mais était-il nécessaire pour autant de salir – et comment ! – la mémoire d’un homme dont la trajectoire ressemble à celle de tant d’autres intellectuels durant les « années troubles » ? Dire cela, ce n’est pas l’excuser mais tenter de comprendre, démarche que l’on aurait pu attendre d’un romancier – jusqu’à preuve du contraire, c’est là le métier d’Alexandre Jardin. Au reste, l’accusation est si grave que les historiens ont été invités à la commenter. Or, à l’exception de Philippe Burrin et Jean-Pierre Azéma, tous s’accordent (à notre connaissance) pour rejeter en bloc l’hypothèse d’une subordination de Laval à Jardin. Et si l’Histoire ne leur appartient pas, ils ont raison de réclamer des preuves et, faute d’en obtenir, de condamner l’auteur au ridicule. Il en va de même de sa vision de la France occupée. Certes, l’air est bien connu. D’aucuns l’entonnent depuis quarante ans. Récemment, des hordes nouvelles biberonnées à la repentance sont venues grossir les rangs de choristes. Au cas où vous auriez été cryogénisés vers 1970, nous vous annonçons que les Français furent très contents de vivre sous le joug nazi, que dans chaque village et chaque ville du pays de Drumont, la population se faisait un devoir et prenait un plaisir monstre à dénoncer les Juifs, que d’ailleurs le fascisme n’est pas né en Italie mais en France, en prenant sa source dans les théories racialistes et le vieil antisémitisme locaux, que de toute façon même si les Allemands n’avaient pas franchi le Rhin, quelque militaire catholique se serait emparé du pouvoir, que Vichy c’était la droite et la résistance la gauche, même si certains égarés de l’humanisme se découvrirent soudainement une passion pour le thermalisme, que les crimes commis durant cette période nous obligent, près de soixante-dix ans après les faits, à un « devoir de mémoire » synonyme de dénigrement systématique de l’histoire de France vue comme une succession ininterrompue de massacres, à l’exception notable de la Révolution qui, comme chacun sait, marque le début d’une nouvelle ère mais ne fut malheureusement pas embrassée par tous, et c’est d’ailleurs pourquoi, in fine, la Shoah fut la conclusion logique d’une résistance acharnée de certains nostalgiques du passé contre les forces du progrès. L’esclavage ? Vichy ! La colonisation ? Vichy ! Napoléon ? Vichy ! La Saint-Barthélemy ? Vichy ! L’Inquisition ? Vichy ! Bouvines ? Euh… Vichy aussi ! Ça vous étonne, vous pensiez que l’Histoire s’accommodait mal et du manichéisme et de l’anachronisme ? C’est votre problème, pas celui d’Alexandre qui, avec le zèle d’un premier communiant, analyse l’Occupation à l’aide de cette grille – quasi officielle – de lecture. Oublions le faux scoop et cette France en feldgrau. Faisons comme si Des gens très bien était quand même d’abord le portrait de Jean Jardin, une tentative de comprendre comment celui-ci avait pu souscrire à la politique des accommodements déplorables. Eh bien, ce serait encore raté. Parce que d’autres ont saisi avant lui le bénéfice littéraire qu’ils pouvaient tirer des errements de leur père. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents collabos. Pour ne parler que de ceux que nous avons lus, citons Un traître de Dominique Jamet et Ramon de Dominique Fernandez. Cruelle est la comparaison. Au lieu de lire Hannah Arendt et Henry Rousso – il prétend avoir énormément lu sur ce sujet –, Alexandre aurait dû se tourner vers cet autre rayon, celui dans lequel, dit-on, se vend son livre. Avec un peu de chance, il y trouvera bientôt Fontenoy ne reviendra plus. On n’est pas sûr que ça lui plaise. Loïc Lorent Toutes les réactions (1)1. 31/01/2011 11:48 - Nejma
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J'ai rarement lu une critique qui suscite autant d'agacement. Pourquoi dites-vous qu'il utilise une grille quasi officielle de lecture? Il est romancier pas historien. Vous n'avez jamais eu votre... ![]() Articles les plus lus
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