Jacques Vergès, Roland Dumas et la moralité de la défense
SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Philippe Bilger - le 05/01/2011 - 4 réactions -
Cela faisait quelque temps que j'avais l'intention de consacrer un billet à cette interrogation : La défense est-elle morale ? Elle a été formulée à la rentrée du Jeune Barreau du Val d'Oise le 3 décembre 2010. Elle relève de ces exercices dont les avocats raffolent et qui consistent à poser de bonnes questions en offrant les réponses narcissiques permettant à une profession de s'adorer elle-même. Le hasard fait que l'invité d'honneur, le 3 décembre, était Me Vergès dont je reparlerai. Il est clair que celui-ci appartient à la mythologie du barreau. Il me fait penser au Libération de la grande époque que les apprentis journalistes placent toujours en tête de leurs préférences alors que la réalité a radicalement changé. Il y a des réputations qui ne s'usent pas parce qu'au fond elles n'ont connu que des échecs, mais retentissants, et qu'elles ont eu l'habileté d'emprunter des chemins de dérivation élégants et atypiques. Au demeurant, Jacques Vergès est un convive passionnant et raffiné. C'est le défenseur que je discute.
J'avoue que je continue à être incommodé, non par la multitude des articles sur le barreau parisien - comme si les médias le découvraient - et par quelques portraits justifiés à tort ou à raison par le bruit d'affaires récentes, mais par l'approximation et la légèreté avec lesquelles les journalistes même les plus compétents embrigadent sous l'étiquette vague de "ténors du barreau" les meilleurs et les pires, les bouffis d'eux-mêmes et les modestes talentueux, les morales de prétoire et les éthiques profondes, les discours sonores et les éloquences vraies. Evidemment, cela dépend du goût de chacun mais j'ose soutenir que mon écoute et ma passion de la parole sont suffisamment durables pour présenter une certaine crédibilité. Cette confusion existe même dans les articles traitant de thèmes mineurs comme la superstition d'un certain nombre d'avocats (Le Figaro, sous les signatures de Marie-Amélie Lombard et Cyrille Louis). On y voit de très grands, par exemple Paul Lombard, Jean-Louis Pelletier, Hervé Temime, Eric Dupond-Moretti ou Thierry Herzog être mêlés à d'estimables ou à d'autres que la lucidité aurait dû rendre indésirables. C'est la faiblesse de ces inventaires qui conduisent les médias à retenir pour "ténors" ceux dont les noms, pour mille raisons pas toujours honorables, sont souvent cités au détriment d'autres plus discrets mais plus remarquables. Je pense notamment à Luc Brossolet qui ne "faisant" pas dans la vulgarité ostensible, exige pour être perçu à son infinie valeur une intuition et une capacité d'analyse rarement cultivées par les médias spécialisés qui préfèrent "les grosses caisses" auxquelles on ne peut échapper.
Aurais-je eu un doute au sujet de l'éventuelle moralité de la défense que la toute dernière équipée en Côte d'Ivoire auprès de Laurent Gbagbo de Me Jacques Vergès et de Me Roland Dumas (nouvelobs.com, Marianne 2, le Parisien) m'aurait éclairé. Ils sont partis là-bas, chargés par leur client de soutenir sa cause que le droit, l'équité et la communauté internationale désavouent. Comme il se doit, mandatés dans ces conditions qui n'appellent qu'une défense de complaisance et de servilité, ils ont mis en cause l'ingérence française et internationale d'une part, la fraude d'autre part. Croient-ils eux-mêmes à ces ripostes tellement prévisibles puisqu'ils sont condamnés à épouser jusqu'au bout la thèse de la personne qui les a sollicités, sans avoir l'ombre d'un libre arbitre dès lors qu'ils ont accepté de se placer dans cet étau, sous son emprise ? Je suis triste, pour ne pas dire plus, que ces deux personnalités - je connais mieux Jacques Vergès que Roland Dumas dont l'urbanité souriante m'a frappé les rares fois où je l'ai rencontré - aient consenti à mettre la main et leur esprit dans ce guêpier où la vérité semble pourtant éclatante. Pour se justifier, ils sont obligés de se mentir. D'un côté, ils ne sont plus autorisés à appréhender l'autre.
Si je fais un sort à cette escapade plus partisane que judiciaire, c'est que les contradictions qu'elle recèle se retrouvent dans toute défense pénale qui ne peut pas être morale. Entendons-nous bien : ce qui est moral, c'est le service de la défense au soutien de tous ceux qui ont besoin d'elle. Il y a une moralité indiscutable dans une profession qui n'a pas le droit d'abandonner (sauf affres de conscience infiniment rares) quiconque la sollicite, au bord de la route judiciaire - qui souvent suit ou accompagne celle de la détresse humaine, quelle que soit la cause de cette dernière.
Mais je récuse que les modalités de la défense pénale puissent être qualifiées de morales. Parce que la liberté de l'avocat, même la plus élargie, n'est jamais totale. Il ne peut y avoir de respect profond et authentique de la morale que si tous les chemins possibles virtuellement ouverts par le débat ont le droit d'être empruntés, si la vérité n'est pas forcément encasernée dans un seul camp qui vous donne l'ordre, tant qu'on est en mission, de ne considérer que lui. Si la morale de la défense doit consister à placer au-dessus de tout les exigences de vérité, de justice et d'universalité, il est clair que le mandat pénal, privatisant au service d'un seul ces valeurs et interdisant au conseil le doute et le revirement, s'oppose à cette conception communément admise de la morale. Ce que l'esprit et le coeur ont l'injonction de suivre, l'impérieuse nécessité de boire la coupe judiciaire jusqu'à la lie constituent des démarches contradictoires avec la disponibilité pleine et entière de soi qu'implique la morale. Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, que celle-ci est si peu invoquée. Les avocats se défient en effet comme de la peste de la défense de la morale dans leurs plaidoiries, privilégiant des argumentations plus techniques, moins révélatrices de leur propre ambiguïté.
En revanche - et la distinction n'est pas du sophisme -, si la défense n'est pas morale, il n'y a pas d'avocats authentiquement et profondément avocats, d'hommes et de femmes engagés corps et âme dans les débats capitaux que la justice suscite quotidiennement qui n'aient pas l'obligation d'être moraux. Pour moi, la morale professionnelle, qui n'est que la prolongation souhaitable de la morale personnelle, n'est pas un gros mot, une sale notion ou un concept ridicule. Mon expérience m'autorise à dire que cet élément fondamental est trop négligé par les journalistes dans leur classement. On a l'impression, à les lire ou à les entendre, que l'avocat émérite, le "ténor" n'est qu'un pur personnage technique déconnecté de toute éthique. Ceux que j'admire, en tout cas, jeunes ou moins jeunes, emplissent leur talent, leur conviction de cette part inestimable qui conduit à se dire en les écoutant, mieux en les voyant vivre, fût-ce le temps de quelques audiences : "C'est un homme, une femme "bien" !".
Certes, il est plus facile de se persuader que la défense est morale, alors qu'intellectuellement le défi est insurmontable, que de devenir soi-même un exemple.
Mais j'en connais et c'est bon.
Philippe Bilger
Toutes les réactions (4)
1. 05/01/2011 16:49 - HP
Le modèle des média, c'est la "firme" avec Tom Cruise, mais sans la prise de conscience morale justement à la fin. Ce sont ses employeurs le modèle... De toutes façons, dans un monde purement technique, technocratique et technologique (pour l'économie) comme le nôtre, la morale n'est pas significative car pas efficiente. C'est au mieux un reliquat de l'histoire que l'on tolère à certains égards encore ou que l'on manipule à des fins pragmatique (plus souvent).
2. 06/01/2011 14:43 - skostiss
Article étrangement creux pour un sujet aussi passionnant.
Un avocat, au même titre que le procureur qui plaide à charge, défend avant tout le droit. Les arguments à charge et à décharge s'affrontent et c'est après cette joute que peut émerger le jugement. C'est pour cela qu'un avocat commis d'office par exemple, doit et peut défendre un violeur multi-récidiviste (défendre n'est pas innocenter bien sûr) sans être en contradiction avec la morale.
Je n'ai absolument aucune sympathie pour Gbagbo, mais la cour suprême Ivorienne a tranché. Même si Gbagbo est un tyran, seuls les ivoiriens sont "moralement" habilités à lui couper la tête. Ni l'ONU, ni la France, ni les USA n'ont à appuyer la légitimité de Ouattara par une présence militaire sur le territoire.
Cela vaut pour la Côte d'Ivoire, comme pour Israël, la Russie avec les tchétchènes, la Chine avec le Tibet ou la Suisse avec ses musulmans.
Et c'est ça qu'avance Verges, même s'il n'aura pas la même indulgence avec Israël ou la Russie qu'avec la Côte d'Ivoire ou l'Iran, et c'est là selon moi la limite de sa "morale" (seuls les faibles doivent se défendre).
Il est donc parfaitement dans son rôle, même dans l'exagération, même si sa perception de l'homme qu'il défend est faussée par sa marotte décolonialiste, même si Gbagbo était "moralement" indéfendable.
Donc oui, un ténor est un avocat qui connaît au mieux les ressorts du droit, et un avocat reste un avocat même si sa défense n'est pas morale, même si le droit n'est pas toujours moral.
Même si la conception du monde de Verges diffère peu de celle de Dieudonné, en défendant la Côte d'Ivoire (dont je me fous éperdument), il contribue tout de même à défendre la souveraineté des Nations. Même avec son aveuglement quant à leur dirigeants et les arguments anti occidentaux et discutables qu'il nous sert depuis des années.
3. 06/01/2011 19:44 - Nach Mavidou
C'est l'association entre la démarche de MM. Vergès et Dumas et la réflexion du "Parquetier" sur les avocats qui peut surprendre. Sur le fond, cette réflexion d'un magistrat envers les avocats est fort commune et témoignerait bien de la différence de culture juridique entre ces deux métiers du Droit qui ne sont, en définitive, ni amis ni ennemis. Les nombreuses gens peu au fait de la vie judiciaire ont du mal à le concevoir. Et d'une certaine manière, c'est le jeune étudiant réfléchissant sur son orientation professionnelle qui ressurgit dans le propos de M. Bilger.
Ce qui me gênerait le plus dans cette contribution livrée telle quelle (donc un peu confuse par l'enchaînement offert entre coups médiatiques hors des Palais et systèmes de défense jugés ici "immoraux", qui peut se comprendre par l'allusion à M. Vergès qui a beaucoup employé la stratégie de rupture), c'est qu'elle pourrait servir à alimenter l'idée largement répandue dans l'opinion qu'il faudrait priver de toute défense les personnes poursuivies dans les faits divers les plus frappants. Alors même que ce n'est certainement pas l'intention de l'auteur, comme il le suggère ailleurs.
4. 13/01/2011 01:42 - A chez nous pays
Ce qui attriste le plus, la femme ordinaire que je suis, c’est le silence assourdissant du petit peuple que personne n’écoute d’ailleurs, par rapport aux appels désespérés à la désobéissance civile, lancés par Alassane Ouattara. Depuis plus d’un mois, maintenant. Tout se passe comme si nous, le petit peuple au nom duquel la communauté internationale et les médias occidentaux s’indignent et s’émeuvent ne comptions pas.
Depuis plusieurs jours, nous voyons les chefs traditionnels de toute la Côte d'Ivoire monter au créneau pour dénoncer les exactions commises par les rebelles de Ouattara pendant les élections, sur la RTI( T.V. nationale). Aujourd'hui justement, c’était le tour des chefs du Nord soi-disant acquis à Ouattara selon les médias. Ils sont descendus à Abidjan malgré les menaces des rebelles qui brûlent les villages récalcitrants. La base du PDCI dont le chef est réfugié dans la république hôtelière du Golf avec M. Ouattara, les préfets, les associations d'avocats, de défense des droits de l'homme, l'armée, la police nationale, tous défilent tous les jours pour faire allégeance à Gbagbo et à la Constitution ivoirienne.
Les femmes que Gbagbo a placé un peu partout à des postes clefs, fait rare en Afrique, sont particulièrement actives et efficaces. Elles sont sans peur et sans reproches et travaillent sans relâche pour préserver la cohésion sociale jusque dans des fiefs attribués aux rebelles de Ouattara
Il est parfaitement impossible dans un tel contexte que, Ouattara puisse prétendre avoir battu Laurent Gbagbo. Il n'a aucun support concret dans la population. C'est un président virtuel et un criminel . L’avez-vous seulement entendu s’exprimer ? O Désespoir !
Et pourtant, rien n’y fait. L’on continue à présenter notre Président Gbagbo comme un tyran. En vérité, les médias et les personnes comme M. en enfonçant Gbagbo discréditent Alassane Ouattara à nos yeux, pour la simple raison que nous ici, en C.I. Savons que le sang n’a commencé à couler au pays que depuis qu’Alassane O. s’est mis en tête de nous gouverner par le biais de coups d’état sanglants, foireux et foirés. Comme le dernier en date ! Il est incapable de respecter les Institutions de notre pays ; Comme s’il était au dessus des lois ivoiriennes. Pire, contrairement à G., Il ne connaît pas le peuple ivoirien, il ne le comprend pas parce qu’il l’a toujours méprisé. Il n’a pas suivi notre évolution à travers le temps. Et c’est là que réside son drame. Dès qu’il ouvre la bouche, O. dit systématiquement ce qu’il ne faut pas dire pour conquérir ne pas nous fâcher. Sa communication est désastreuse.
Gbagbo, l’armée ivoirienne et le peuple ivoirien, c’est fusionnel. Chaque fois que le peuple ivoirien a investi la rue, l’armée s’est systématiquement rangée auprès de lui. Ouattara le messie et ses puissants soutiens n’ont toujours pas capté que si Gbagbo commande aux armées, le petit peuple ivoirien est le seul qui commande à Gbagbo.
Moralité, Monsieur l’Avocat Général, vous auriez gagné à constituer un dossier solide sur le cas Gbagbo et son petit peuple, avant de vous lancer dans des effets de manches aussi flous que votre réquisitoire.
Aïda Diallo
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par Philippe Bilger
Ancien avocat général près la cour d'appel de Paris, écrivain. Ring wall of fame.
Dernière réaction Le modèle des média, c'est la "firme" avec Tom Cruise, mais sans la prise de conscience morale justement à la fin. Ce sont ses employeurs le modèle... De toutes façons, dans un monde purement...  05/01/2011 16:49 HP
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