Invisible, de Paul Auster. En effet.
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Saint Anne - le 22/03/2010 - 5 réactions -
Les premières critiques du dernier roman de Paul Auster, Invisible, lui sont unanimement favorables ; l’ouvrage caracole d’ailleurs en tête du classement des meilleures ventes.
 Nous avons d’un côté la géopolitique sous psychotropes des Échos, pour lesquels l’ouvrage est « une métaphore horrifique du fascisme, qui se perpétue dans certaines attitudes néocoloniales agressives de l’Occident » (sic), de l’autre, la critique littéraire pour midinettes du Figaro : « L’espace de 300 pages, on est absorbé dans un monde de papier qui semble plus réel que le vrai ». J’ai lu cette phrase à Sabrina, quinze ans, qui m’a répondu : « grave c’est ça qu’est trop bien avec les livres, quand j’ai fini Twilight je pensais trop la même chose ; enfin il le dit avec des plus beaux mots que moi, lol ». Soit. Mais Paul Auster n’est pas l’auteur de Twilight. Il figure tous les ans parmi les outsiders du prix Nobel. Depuis quelques années déjà, l’université se penche amoureusement sur son œuvre.
Chacun reconnaîtra que dans la Trilogie new-yorkaise et dans le Livre des illusions en particulier, il y a des trouvailles : l’utilisation de la contingence, le jeu subtil entre le romancier et son double fictionnel, les manipulations dont ils sont victimes, un parallèle intéressant entre la figure de l’écrivain et celle du détective, etc. Le tout dans un style sans grand intérêt, qui ne perd rien à être traduit – même les thuriféraires d’Auster le reconnaissent volontiers –, bref, des intrigues prenantes, qui empruntent au roman policier, bien servies par une prose fluide.
Invisible commence par la rencontre de deux figures que tout ou presque oppose : d’un côté Adam Walker, étudiant en littérature, amateur de poètes médiévaux de langue d’Oc, lui-même poète débutant ; de l’autre Rudolf Born, professeur de relations internationales, et probablement employé par les services de renseignement français. Le premier, idéaliste comme un jeune Américain pouvait l’être à la fin des années 1960, entre Vietnam et rêves de paix universelle. Le second, réaliste, un homme qui a vécu, tué, torturé, et qui semble prêt à écraser quiconque se mettra en travers de sa route. D’une certaine manière, un couple Rastignac-Vautrin.
Vautrin avance de l’argent à Rastignac pour la fondation d’une revue littéraire ; Adam Walker et la compagne de Born se retrouvent dans le même lit, avec la bénédiction de la barbouze cocufiée. À ce stade, Paul Auster semble décidé à introduire dans son bouillon postmoderne de nouveaux ingrédients, qui l’éloigneront peut-être du prix Nobel, mais nous le rendront plus attrayant : des personnages en chair et en os, et non plus des pantins littéraires. Si entre-temps le romancier n’a pas perdu les qualités dont il fait preuve habituellement dans la mise en ordre du récit, les jeux sur la focalisation, etc., voilà qui promet. Arrivé à la soixante-cinquième page, le lecteur est donc enthousiasmé, prêt à tout.
Mais nos espoirs s’effondrent. Survient un événement, censé servir de pivot à l’intrigue : Born et Walker se promènent dans les rues de New York, un jeune noir les braque pour de l’argent, Born poignarde l’agresseur, et ne voit pas pourquoi pas il devrait aller se dénoncer à la police et appeler les secours. Walker réprouve cette attitude, et rompt avec Born. L’étudiant se mue en un personnage faible, peu crédible, un ectoplasme qui multiplie les lieux communs sur l’engagement et la responsabilité. On rêvait d’un héros de bildungsroman, qui apprendrait de ses échecs : on tombe sur un raté. Après une telle expérience, il aurait pu partir au Vietnam, militer contre, ou se lancer à corps perdu dans l’écriture de poésies bouleversantes et novatrices. Hélas, après un mois d’inceste (que quelqu’un se dévoue pour faire comprendre à M. Auster qu’en 2010, l’inceste n’est ni original, ni subversif, ni même digne d’intérêt), il s’installe à Paris, et se lance dans la chasse aux hypokhâgneuses. Activité qui n’est aucunement répréhensible, nous-même en notre temps… bref, c’est décevant.
Et surtout, à partir du meurtre, le roman se délite, peut-être parce que l’auteur ne parvient jamais à trancher entre Walker, de toute façon trop fragile pour tenir l’intrigue à bout de bras, et Born, monstrueux et instable. Des confrontations intenses présentées avec brio, des figures séduisantes sauvent l’ouvrage ; la dernière partie retient l’attention, avec son conflit entre Born - Barbe-Bleue réfugié sur une île, qui veut épouser la fille après avoir échoué auprès de la mère - et Cécile, sorbonnarde vieillissante qui ne peut voir un Noir sans penser aux atrocités du Congo. Mais la cohérence de l’ensemble est irrémédiablement perdue ; ce qui fait en grande partie l’intérêt des romans d’Auster, ce fil ténu subtilement tendu d’un bout à l’autre de l’ouvrage, malgré les fusions, disparitions et transformations subies par les personnages, ce fil est ici invisible.
Saint Anne
Paul Auster, Invisible, Actes Sud, 2010, 304 p., 22€50.
Toutes les réactions (5)
1. 03/05/2010 20:58 - Camille
Comment peut-on passer à ce point à côté d'un tel roman? Non, la dernière œuvre de Paul Auster ne se délite pas. L'auteur nous présente un hymne à la littérature, avec de multiples références à la grande tradition romanesque (Poe, Laclos, etc.). Et c'est précisément en détournant le roman de formation classique qu'il y parvient! On n'écrit pas un bildungsroman en 2009 de la même manière que Goethe, et c'est avec succès que Paul Auster renouvelle le genre. Quant au style, je suis en désaccord total avec votre analyse! Les stylèmes sont ultras présents. La nouvelle référentialité, entre un réel quasi biographique et un aveu d'illusion romanesque assumé par la fiction même, est innovante. Paul Auster signe là un de ces meilleurs textes. C'est un roman parfaitement maîtrisé d'un bout à l'autre, la structure est d'une virtuosité rare. La forme de l'intrigue et son objet sont en mouvement perpétuel.
La réaction de Cécile à la fin de l'œuvre sur le colonialisme ne vient pas de sa rencontre avec un Noir, mais du rapport de domination qu'elle retrouve dans la relation de Born avec ses employés.
Pour ce qui est de la relation incestueuse entre Adam et sa sœur, Paul Auster ne cherchait pas à faire scandale, la littérature a d'autres buts parfois, vous savez.... Ce n'est pas, comme tant d'autres, un écrivain racoleur, et c'est là toute sa dignité. Et comment pouvez-vous qualifier un choix de l'auteur de non digne d'intérêt? Qu'est-ce qui l'est en ce cas? Ou plutôt, qu'est-ce qui ne l'est pas?
Ne pas aimer un roman est une chose, ne pas le comprendre en est une autre. Et critiquer un texte littéraire sur des critères aussi absurde me paraît bien étrange....
2. 03/05/2010 21:11 - Hystérique
Comment ? Au Nom de quoi ? Pardon ?? Ah ! Ah ! Ah! Même pas en rêve !! Vous ne lisez pas assez !! Et puis quoi encore ? Vous me feriez passer pour une hystérique ? PARDON ?? COMMENT ? Et vous vous dites critique littéraire ??? C'EST BIEN SUSPECT TOUT CA...................................
3. 07/05/2010 16:30 - Camille
J'ai peur de ne pas bien comprendre le message précédent. Est-ce une réponse à mon commentaire? Si oui, je reste sans voix devant une telle absence d'argument! Je n'ai jamais parlé d'hystérie mais c'est vrai que l'usage effréné des points d'interrogation et d'exclamation ainsi que la typographie majuscule dénotent un calme olympien.... Plus sérieusement, je ne me prétends pas critique littéraire (et vous non plus, je l'espère!) et j'aurais aimé une réponse à mes remarques. Peut-être vous est-il impossible de débattre tant votre opinion est indéfendable? Rassurez-moi sur ce point et apportez une réponse argumentée, vous verrez la discussion sera bien plus agréable.
De plus, il n'y a rien de suspect à ma démarche. Vraiment je ne comprends pas votre réaction et je ne suis pas sûre de saisir votre propos.
Vous vous indignez : "au nom de quoi!", mais je pensais que la possibilité de laisser un commentaire était ouverte à tous, et non uniquement aux personnes allant dans votre sens. Puisque je peux réagir à ce que je viens de lire et qui m'a hérissé, pourquoi ne le ferais-je pas?
4. 15/06/2010 16:17 - L'auteur
Ah ah, c'est très français, ça, le "il a écrit plein de bons bouquins, donc même s'il est vieux, s'il radote ou s'il ne parvient plus à écrire aussi bien qu'avant, surtout ne disons rien, motus et bouche cousue, avec un peu de chance personne n'y verra rien". Vous l'avez aimé, ma foi tant mieux, mais objectivement dans Invisible on n'a plus du tout ce qui faisait de certains des romans d'Auster des chefs-d'œuvre, cette cohérence, cette solidité du récit au-delà d'une apparente fragilité, cette plausibilité malgré l'instabilité apparente, bref, ce genre de choses.
Les curieux se reporteront à cet excellent article du New Yorker (http://www.newyorker.com/arts/critics/books/2009/11/30/091130crbo_books_wood), qui n'est pas vraiment gentil avec les productions d'Auster depuis le très bon Livre des illusions. Pour résumer, l'auteur de l'article dit "on n'y croit plus", "ça ne marche plus", "80 % de réalisme et une louche de déconstruction postmoderne, ça ne suffit pas à faire un roman". Oui, là bas, quand un romancier faiblit, on le dit. Le fan-club piaille, mais on s'en fout.
5. 25/11/2011 10:46 - Cohiba63
Admirateur depuis l'origine de l'oeuvre de Paul Auster (du moins de la partie qui a été traduite en français), je ne peux qu'admettre que ses dernières productions sont pour le moins poussives et n'apportent plus grand chose à son oeuvre. Certaines parties de ses livres prises isolément sont passionnantes, mais la construction d'ensemble de ses romans me semble de plus en plus artificielle. On est très loins de Moon Palace, Léviathan ou Mr Vertigo!
Cette opinion n'engage que moi.
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Dernière réaction Comment peut-on passer à ce point à côté d'un tel roman? Non, la dernière œuvre de Paul Auster ne se délite pas. L'auteur nous présente un hymne à la littérature, avec de multiples...  03/05/2010 20:58 Camille
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