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Inoubliable Metropolis

SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Thibaut Kaeser - le 28/05/2002 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Film : " Metropolis " de Fritz Lang, Allemagne, 1927, 2h27 - Le muet du mois - Vendredi 31 Mai à 23h30 sur Arte

Inoubliable

Le cinéma - et sa déjà longue histoire de jeune centenaire - ne serait pas ce qu'il est sans ce chef d'œuvre. Qui peut le contester, d'ailleurs ? " Metropolis " recueille les suffrages de tout un chacun. Demandez, on vous répondra. Amateurs sans préjugés et passionnés du genre ; dilettantes curieux et cinéphiles hantant les cinémathèques, les après-midi de semaine. Tous. Unanimes, quel que soient leurs goûts, leurs inclinations, leurs dispositions. Les nostalgiques du muet ; les esthètes pour lesquels les années vingt constituent un sommet artistique (expressionniste) ; les (af)fabulistes épris de métaphores ; les accros de la Science-fiction - ces utopistes désarmés qui connaissent depuis belle lurette la valeur des dystopies (les contre utopies) - ; et les classiques, forcément, qui, devant une telle évidence, s'inclinent.

Au commencement du cinéma, il y avait les frères Lumières. Certes. Il y eut aussi " Metropolis ". Une oeuvre dont l'aura et l'influence sur le cinéma vont parfois jusqu'à faire oublier le nom de son magistral auteur, Fritz Lang. Un film qui plane sur le siècle des totalitarismes et hante les cauchemars de l'humanité comme une sombre illustration, angoissante, pleine de prémonitions. Sans ménager le pessimisme des uns, ni même priver les autres d'une note d'espérance finale, et heureuse. Du moins espérons…

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Un chef d'œuvre du XXème siècle

Ainsi : l'histoire d'une gigantesque cité high-tech du futur, divisée en deux classes sociales. Les maîtres, qui vivent à la surface, oisifs, dans des jardins idylliques, préservés de tout - et d'abord d'eux-mêmes -, insouciants, repus. Les esclaves/travailleurs, employés dans les entrailles de la terre aux tâches ingrates, broyés par le Progrès - le Moloch moderne -, l'industrialisation, l'ordre régnant (Emmanuel Mounier aurait dit " le désordre établi "). Ainsi : Joh Fredersen (Alfred Abel), despote futuriste, fumeux, régnant sur Metropolis, la cité où tout semble éternel, y compris la fatalité : l'écrasement de l'homme par l'homme.

Sauf que. Le grain de sable : son fils, Freder (Gustav Frohlich), découvre d'une pierre deux coups les inhumaines conditions de travail - et de vie - de la majeure partie de l'humanité souffrante, et, par là-même, rencontre - et tombe amoureux - de la belle et si lumineuse Maria (Brigitte Helm ; ô, la splendeur de l'expressionnisme allemand !), une sainte rescapée des temps modernes qui prône des valeurs proches d'un christianisme primitif. Un miracle au milieu des décombres, qui prêche la seule voie possible, viable, l'Amour. Die Liebe. Et parle à son prochain de la venue d'un médiateur qui, un jour, saura réconcilier les bras (la force de travail) et le cerveau (le capital), le peuple et l'élite. Marxisme élémentaire, mais pas seulement ; pas exclusivement. Car la force de la fable l'emporte sur la sécheresse et le simplisme de la pensée.

Joh Federsen, lui, entend faire échec à cet amour, ce danger, évidemment. Il ordonne à l'inventeur " fou " Rotwang (Rudolph Klein-Rogge), avec lequel il entretient un vieux contentieux, la création d'un robot à l'image de Maria, destiné à asservir définitivement les masses laborieuses. Pour en finir, pour consolider définitivement " le désordre établi "… Mais tout se gâte, se dérègle. L'arrogance ne paie plus. La machine échappe à son maître. Le robot (sublime, fameux, au design si moderne) entraîne le peuple à la révolte, et Metropolis prend l'eau de toute part. Vraiment ? Le droïde n'a pourtant pas le dernier mot. Ce dernier appartient, après moult péripéties, à Freder et Maria, qui fondent une nouvelle communauté fraternelle entre tous les hommes et toutes les femmes (et les classes, grâce en soit rendue ici aux marxistes) : " Mittler zwischen Hirn und Händen muss das Herz sein ! " A savoir et à retenir : " Le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur ! " Une injonction fraternelle - et un testament universel - lancé au spectateur, au bout du cauchemar moderne incarné et préfiguré par la cité et la société de Metropolis.

Ce chef d'œuvre ici résumé, un des rares films à être classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, Arte nous le propose pour son dixième anniversaire comme une merveilleuse bougie. Et ceci dans une version restaurée, agrémentée d'une nouvelle et talentueuse musique, œuvre du jeune compositeur Bernd Schultheis (né en 1964). La fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau - qui détient les droits mondiaux de " Metropolis " - s'est en effet mobilisée en l'an 2000 et 2001 afin d'en donner une bonne fois pour toute la copie la plus complète qui soit. En coopération avec l'Union des Cinémathèques en Allemagne et divers fonds étrangers d'archives cinématographiques, elle a parachevé un long et vieux travail qui a son histoire propre. La voici.

Une longue et minutieuse restauration

Lors de sa première projection, le 10 janvier 1927 à Berlin, " Metropolis " dure environ deux heures trente. Une longueur inimaginable pour l'époque. La Paramount décide alors de ne diffuser dans le monde que des versions écourtées. Et elle ne se gêne pas. Les coupures concernent surtout les scènes de rapports conflictuels entre Joh Federsen et Rotwang (qui s'avèrent en fait capitaux, on le constate ici), ainsi que celles faisant intervenir un ouvrier (le numéro 11811), Josaphat (ancien haut responsable évincé par Federsen) et " le mince " (espion à la solde du même Federsen). Sont également concernées des séquences se passant dans les jardins privés de Yoshiwara, quartiers des plaisirs réservés, de même que certaines références religieuses pouvant choquer certains esprits.

Une seule copie, conservée au Museum of Modern Art de New York, a ainsi longtemps été la seule connue, et donc la seule diffusée. Il faudra attendre les années soixante pour que les premières entreprises de restauration débutent, en RDA et en URSS. C'est pourtant Enno Pala, du Musée du cinéma de Munich, qui fit vraiment progresser cette tâche en se basant sur le scénario original (qui est basé sur le roman éponyme de Thea von Harbou, la compagne de Fritz Lang d'alors), la fiche de censure (et oui…) et la partition musicale originelle de Gottfried Huppertz.

La fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau prit finalement le relais en lançant des recherches aux quatre coins du monde afin de retrouver et de comparer toutes les copies possibles, et a travaillée de fait sur tous les négatifs d'origine qu'elle a pu réunir. Une quête de deux ans, harassante, et brillante au vu de son résultat. Les techniques les plus modernes ont été employées afin de supprimer les dégâts infligés aux copies par les temps. Les images ne sont guère altérées. L'ordre initial des scènes a été reconstitué, dans la mesure du possible, appuyé même par les 800 clichés de Horst von Harbou qui permettent de retracer le déroulement du tournage - et aussi de se faire une idée des scènes à tout jamais perdues...


Vous l'avez compris : la diffusion de " Metropolis " version 2001, la plus proche de celle du 10 janvier 1927, telle que désirée par Fritz Lang, constitue l'événement télévisuel du mois, et peut-être même de l'année. C'est donc ce soir, et sur Arte, s'il vous plaît. A vos magnétoscopes !

Thibaut Kaeser



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Ring 2012
Thibaut Kaeser par Thibaut Kaeser

Editorialiste, écrivain

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