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Haut-Karabakh : quand Téhéran s'invite dans les négociations

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par M Z - le 01/03/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Haut-Karabakh : quand Téhéran s'invite dans les négociations


 

Le 3 février dernier, un décret du président de la République du Haut-Karabakh a fixé au 23 mai la tenue des élections législatives. Ce printemps, des dizaines de milliers d'Arméniens se rendront aux urnes pour élire une nouvelle Assemblée, comme le leur permet la Constitution adoptée en 2006 par référendum. C'est précisément ce qui pose problème à Bakou. Car le territoire du Haut-Karabakh est une écharde dans la chair du voisin azéri, une écharde de 4400 km² (davantage si l'on compte les territoires occupés) qui est depuis 1988 la cause et l'enjeu d'un conflit interminable entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Personne donc ne s'étonne quand un représentant des Affaires étrangères d'Azerbaïdjan déclare que ces législatives ne seront pas prises au sérieux par la communauté internationale : si la jeune République en effet est indépendante de facto, elle ne l'est pas de jure, et c'est là tout l'enjeu des négociations engagées il y a presque vingt ans sous l'égide de l'OSCE. Le plus intriguant toutefois, ce n'est pas la réaction azérie mais l'intervention inattendue du voisin iranien dans les négociations, qui jusque là s'en tenait écarté. L'ambition pacifique de Téhéran s'est manifestée une première fois en janvier et s'est trouvé confirmée le 22 février en Iran au cours d'une rencontre entre Ahmadinejad et Assadov, le président du parlement azerbaïdjanais, centrée sur la question du Haut-Karabakh et la coopération économique. A l'heure où les chancelleries occidentales ne savent plus comment traiter le dossier nucléaire iranien et ne peuvent plus ignorer la part de responsabilité des mollahs dans la violence au Moyen-Orient, la question se pose de savoir ce que propose Téhéran pour résoudre pacifiquement un lourd contentieux territorial dans un cadre géopolitique aussi délicat que le Caucase du Sud, considéré par la Russie comme son étranger proche, et par la communauté internationale comme la frontière entre Orient et Occident. 

 

Le processus de Minsk ou le consensus introuvable

Ce n'est certes pas la première fois que l'Iran manifeste son intérêt pour la question du Haut-Karabakh : il s'était déjà manifesté en novembre 2005 par la voix de son ministre des Affaires étrangères. Mais Manouchehr Mottaki ne parlait alors que de "coopérer" et non, comme aujourd'hui, d'apporter "n'importe quelle aide" à Erevan et Bakou.

La proposition iranienne paraît d'autant plus légitime que les efforts déployés par l'OSCE depuis 1992 n'ont à ce jour aboutit qu'à la signature d'un cessez-le-feu à Bichkek en 1994. Depuis cette date, les négociations n'ont pour ainsi dire rien donné. L'OSCE peine à concilier ces deux grands principes du droit international que sont le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, revendiqué par l'Arménie au nom de l'Artsakh, et l'intégrité territoriale, invoquée par l'Azerbaïdjan.

Depuis sa formation par la Conférence d'Helsinki en 1992, le groupe de Minsk, coprésidé depuis 1994 par la Russie, la France et les États-Unis, joue le rôle de médiateur entre Erevan et Bakou, avec la participation de la présidence de l'OSCE, aujourd'hui assurée par le Kazakhstan. Les "principes de Madrid" proposés en novembre 2007 par le groupe de Minsk sont censés servir de base au dialogue entre Arméniens et Azerbaïdjanais, qui ne les ont jamais vraiment acceptés.

Et pour cause, ils ne satisfont aucune des deux parties. Les principes de Madrid stipulent que le statut juridique final du Haut-Karabakh sera fixé par un "processus d'expression de la volonté juridiquement contraignant" (un referendum par exemple), concession évidemment inacceptable pour l'Azerbaïdjan. En même temps, le document prévoit le retour à l'Azerbaïdjan des districts entourant le territoire du Haut-Karabakh et la création d'un corridor le reliant au voisin arménien. Tenable en théorie — les principes de Madrid parlent de garanties —, cette option suscite l'inquiétude de nombreux Arméniens, bien conscients que les territoires occupés servent de zones-tampon entre le Haut-Karabakh proprement dit et le reste du territoire azerbaïdjanais. En outre, certains territoires sont plus précieux que d'autres : si la restitution de Koubatli, Zanguelan, Djebraïl, Fizouli et Agdam est envisageable, les régions de Kelbadjar et surtout le corridor de Latchine ne sont pas négociables. Leur perte exposerait aux forces armées d'Azerbaïdjan le corridor garanti par la communauté internationale — autrement dit par des gens qui ne sont pas directement concernés par le problème et n'ont donc aucune raison de répondre aux armes par les armes. Peut-on échanger un territoire stratégique contre une signature ?

Si les principes de Madrid n'ont jamais réellement convaincu ni l'Arménie ni l'Azerbaïdjan, leur version actualisée est encore moins susceptible d'y parvenir. En effet le nouveau préambule prévoit la participation de représentants du Haut-Karabakh aux négociations de paix. Jusqu'à présent Stepanatrek n'avait pas voix au chapitre et devait compter sur la diplomatie arménienne pour défendre ses intérêts face à l'Azerbaïdjan. Le porte-parole de la diplomatie azerbaïdjanaise Elkhan Polukhov refuse de voir la "communauté arménienne" du Haut-Karabakh participer aux négociations, mais il devra se faire une raison : une source anonyme aurait déclaré à l'agence Regnum que le nouveau document mentionnait également le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

La réponse diplomatique de Bakou est subtile. Le 15 février dernier, le ministre des Affaires étrangères d'Azerbaïdjan Elmar Mammadiarov, s'est déclaré satisfait du nouveau document qui "prend en compte la résolution du conflit étape par étape" : retrait des territoires occupés, instauration de l'infrastructure, retour des réfugiés, garantie de sécurité aux habitants du Haut-Karabakh, statut temporel de la communauté arménienne, statut définitif ensemble avec la communauté azerbaïdjanaise. Le lendemain même, les Arméniens s'interrogeaient : "Quid du principe du droit à l'autodétermination des peuples face à celui de l'intégrité territoriale ?". Dans ces conditions, il est douteux que les Présidents Sarkissian et Alyev s'entendent sur un document commun.


Le partenaire iranien

Que l'Iran prétende au rôle de médiateur dans ce conflit n'est pas, en soi, une grande surprise. L'Iran a, comme la Turquie, une frontière commune avec l'Arménie, mais aussi et surtout avec l'Azerbaïdjan. Ne serait-ce que d'un point de vue strictement géographique, l'Iran est donc tout à fait apte à jouer le rôle d'intermédiaire entre les deux pays, et argue volontiers de cette situation privilégiée contre l'action du groupe de Minsk qui, estime Mohammad Baguir Bahrami, l'ambassadeur iranien à Bakou, n'a rien pu ou voulu faire en 18 ans.

On pourrait lire, dans la proposition iranienne, une volonté de compenser le soutien de Moscou aux intérêts arméniens. Le 25 février, Bahrami réclamait la libération des territoires occupés, c'est-à-dire des sept régions séparant le Haut-Karabakh du reste du territoire azéri. Mais il faut lire les déclarations iraniennes avec attention. La position de Téhéran n'est pas aussi simple. Une semaine auparavant, l'ambassadeur iranien en Arménie, s'exprimant sur le Haut-Karabakh, avait fait allusion à sa frontière commune avec l'Iran. Or, la République du Haut-Karabakh est séparée de l'Iran par la région de Djébraïl, appartenant à l'Azerbaïdjan mais occupée par les soldats arméniens. Ce qui signifie la prise en compte, par Téhéran, d'une zone de sécurité autour du Haut-Karabakh.

A Bakou, les optimistes attendent des mollahs qu'ils utilisent les moyens à leur disposition pour faire pression sur Erevan. C'est oublier la sympathie de l'Iran pour l'Arménie, membre comme Israël du club très fermé des peuples génocidés. L'Arménie en effet reconnaît à l'Iran le rôle de puissance régionale que lui dénie la rhétorique occidentale. Il y a un mois, lors d'une rencontre avec le chef de la diplomatie iranienne, le président arménien Serge Sarkassian soulignait l'importance des relations avec le voisin chiite du sud et son rôle-clé dans la région. Les projets discutés lors de cette rencontre incluent la construction d'un gazoduc approvisionnant l'Arménie en pétrole iranien, la construction d'une voie ferrée et la construction d'une centrale hydro-électrique à la frontière, sur les rives de l'Araxe. Si la relation de bon voisinage avec l'Iran fait l'objet d'un tel consensus en Arménie, c'est aussi parce qu'elle compense, outre l'hostilité bien connue du voisin azérie, l'état exécrable des relations avec Ankara, qui conditionne la normalisation des relations turco-arméniennes à l'évacuation des territoires azerbaïdjanais. Les projets de pipelines BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum) contournant le territoire arménien sont l'expression de cette stratégie d'isolement.

Les relations entre l'Iran et l'Azerbaïdjan sont plus complexes. Les deux pays se sont rapprochés dès les années 90, malgré ou plutôt en raison de la présence, dans le nord-ouest de l'Iran, de populations azéries (15 à 30 millions) qui inquiètent le gouvernement de Téhéran (l'Azerbaïdjan iranien ne fut-il pas le théâtre de la première crise d'après-guerre en 1946 ?). L'Azerbaïdjan ne manque ni de pétrole ni de gaz, mais a besoin du réseau gazier iranien pour approvisionner la République autonome du Nakhitchevan (5400km²), séparée du reste du pays par la région arménienne (marz) de Syunik. De son côté l'Iran a besoin de l'Azerbaïdjan pour couvrir les besoins en gaz de ses provinces nord, trop éloignées des principaux gisements iraniens. Le 21 janvier dernier, un accord gazier entre les compagnies nationales d'Iran et d'Azerbaïdjan ont porté à 1,8 milliards de mètres cube la quantité de gaz livré à l'Iran chaque année.

 

Entre Orient et Occident

La participation iranienne au processus de paix prend une dimension particulière quand on resitue l'Arménie et l'Azerbaïdjan dans l'échiquier politique international et non plus seulement régional. Car ces deux pays entretiennent une relation ambiguë avec leur grand voisin du Nord. D'une manière ou d'une autre, le voisinage russe a une incidence sur la politique de ces deux pays.

On sait qu'Erevan bénéficie du soutien de Moscou, acteur incontournable des négociations sur le Karabakh. Jusqu'à l'élection d'Eltchibeï à la présidence azérie en juin 1992, l'armée russe soutenait les deux parties. Aujourd'hui, les 5000 soldats de la 102ème base russe stationnent à Gyurni, prêtes à intervenir aux côtés d'Erevan. Les propos tenus récemment par le vice-président de la Douma Vladimir Jirinovski, déclarant que si la RHK déclarait son indépendance, la Russie devrait la reconnaître, ont fortement irrité l'Azerbaïdjan. Mais la Russie est pour les Arméniens un ami encombrant. L'Arménie dépend entièrement de Gazprom pour ses approvisionnements en gaz, et le gazoduc irano-arménien, toujours en construction, qui devait sortir Erevan de son tête-à-tête étouffant avec Moscou, est déjà passé sous le contrôle de la compagnie russe.

Sans être perçu à Moscou comme l'ennemi de la Russie, l'Azerbaïdjan, allié de Washington, est à juste titre regardé comme un élément de la présence occidentale dans le bassin caspien riche en hydrocabures. Certes, c'est le radar de Gabala, en Azerbaïdjan, que le Kremlin, avec l'accord du Président Alyev, avait proposé à Washington comme alternative au déploiement de son bouclier antimissile en Europe de l'Est. Mais on se rappelle que l'Azerbaïdjan s'est allié en 1996 à la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine pour former le GUAM, une alliance régionale pro-occidentale qui en 2006 s'est formée en Organisation pour la Démocratie et la Développement Économique (ODED). La méfiance de ces quatre anciennes républiques socialistes soviétiques envers le Kremlin et leur aspiration à l'indépendance tant politique qu'énergétique se reflètent dans les différents projets de gazoducs et oléoducs destinés à approvisionner l'Europe en contournant soigneusement la Russie et ses alliés — en l'occurence l'Arménie.

Ainsi, le rôle joué par l'Iran (pour l'Arménie) et l'ODED (pour l'Azerbaïdjan) traduit une volonté sud-caucasienne de tenir le voisin slave à distance. Irréconciliables sur la question du Haut-Karabakh, Arméniens et Azéris en sont venus séparément à la conclusion que l'indépendance réelle passait par un rapprochement avec l'Occident. Si l'Arménie ne fait pas partie de l'OTAN, comme l'Azerbaïdjan, elle coopère avec elle dans le cadre du Partenariat pour la Paix et du Conseil de Partenariat euro-atlantique. Depuis 2004, des soldats arméniens participent aux opérations de maintien de la paix de la KFOR. Jusqu'en décembre 2009 l'Azerbaïdjan a participé en Afghanistan à la Force Internationale d'Assistance et de Sécurité (FIAS). Et si à Bruxelles la Politique européenne de voisinage ne vise qu'à approfondir la coopération économique et politique avec les pays transcaucasiens, Bakou, Erevan et Tbilissi y voient la première étape d'une procédure d'adhésion à l'Union Européenne.

Il s'agit moins pour l'Arménie et l'Azerbaïdjan de rompre avec Moscou que de normaliser leur politique étrangère. Le sens moral des "hommes du Kremlin" n'est pas en cause. Les détracteurs de l'hyperpuissance américaine sont les premiers à dire qu'un petit pays ne peut s'aligner sur la politique d'un plus grand sans en payer tôt ou tard le prix fort. Le soutien russe apporté à l'Arménie contre l'Azerbaïdjan n'y change rien, le rapport de forces est structurel : Moscou aurait tort de ne pas chercher à asseoir, d'une manière ou d'une autre, sa domination sur ses voisins proches, et de même les voisins en question auraient tort de s'y résigner. Il n'y a rien là d'absurde ni de paradoxal, ce n'est que le corollaire de l'indépendance.


A ce jour personne ne peut dire avec certitude comment l'Iran s'y prendra pour résoudre le conflit du Karabakh. Sans doute est-ce l'occasion pour Téhéran de jouer, aux yeux de la communauté internationale, un autre rôle que celui de proliférateur nucléaire. Mais rien ne permet de penser que l'Iran a dans sa manche une carte que n'avait pas l'OSCE : signer des contrats gaziers est une chose, trouver une solution satisfaisante à un conflit vieux de plus de vingt ans en est une autre. Il faut espérer que pour les mollahs, le Caucase du Sud sera autre chose qu'un levier politique dans leur bras de fer avec la communauté internationale.


ZM



Toutes les réactions (3)

1. 01/03/2010 11:42 - Lucie

LucieMerci pour ce billet éclairant une situation encore peu connue en France.

2. 02/03/2010 09:58 - Marco

MarcoVos trois premiers billets sont remarquables, Maxime Zjelinski

3. 03/03/2010 17:59 - Paul C

Paul CMerci beaucoup.
Ceci dit, vu notre (mon) inculture, serait-il possible d'ajouter une carte de la région ?

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Merci pour ce billet éclairant une situation encore peu connue en France.

Lucie01/03/2010 11:42 Lucie
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