Sur le RING

Hard Corps. Interview d'Orlan.

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 21/09/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Artiste scandaleuse à la démarche expérimentale, qui place sa chair au centre d'un art rigoureux et cependant polymorphe, Orlan utilise son corps comme lieu de débat public et dans ce face à face, nous entraîne à la recherche de nous mêmes.




Ring : Pouvez-vous expliciter le caractère mystique et l'ambiguïté de vos oeuvres ?

Orlan :
Notre patrimoine artistique est basé sur la religion chrétienne et lui sert de propagande. Pourtant je n'ai pas été élevée religieusement.
J'interroge l'art et les images qu'il produit. Mon travail est une lutte contre l'innée, l'inexorable, le programmé, la nature et l'ADN qui est notre rival direct en tant qu'artiste.

R : Quel est l'adjectif que vous accoleriez spontanément à corps ?

O :
Je qualifierais le corps de mutant, comme en témoignent les autoportraits faits par la machine-corps présentés dans le cadre de l'installation « Omniprésence ». C'est un des piliers de l'Art Charnel.
Mais de manière plus générale, les transformations du corps, naturelles ou provoquées, réelles ou virtuelles, constituent toujours un axe privilégié pour mes recherches plastiques.

R : Le corps étant multiple, éphémère et transitoire, et vos créations procédant directement de lui, quelle vocation temporelle leur assignez-vous ?

O :
Je ne crois pas que le caractère transitoire et changeant du sujet de mon étude influe sur sa réception par le public et son espérance de vie. J'ai des ½uvres pérennes qui me survivront, comme n'importe quel autre artiste, qu'il s'agisse de photos, de sculptures, d'installations ou de vidéos...
D'un autre côté, j'ai toujours aimé qu'il n'y ait pas de rupture entre l'ancien et le moderne : j'ai tout autant réalisé des sculptures en marbre de Carrare que des oeuvres en relation avec Internet, des images numériques et de la vidéo... Il ne faut pas enlever à mon travail son caractère Baroque.

R : Quel rapport avez-vous avec le cyberpunk ?

O : Il y a plusieurs liens entre mon travail et le cyberpunk. Je me suis toujours beaucoup intéressée aux nouvelles technologies et j'ai commencé à travailler avec la vidéo dès son apparition, puis avec la palette graphique.
D'un point de vue idéologique aussi, mon travail et ses idées incarnés dans ma chair posent des questions sur le statut du corps dans notre société et son devenir dans les générations futures via les nouvelles technologies et les très prochaines manipulations génétiques.

R : Votre dernière pièce, exposée au Centre de Création Contemporaine de Tours, réalisée en collaboration avec l'architecte Philippe Chiambaretta, mêle une sculpture lumineuse à l'architecture organique et évoque une salle de bloc opératoire. Multimédia et « multi support », cette pièce intègre l'image, la lumière, le son et la construction d'espace.
Est-elle l'aboutissement de votre recherche d'interaction permanente agent/action/résultat et une nouvelle phase de votre travail, après l'Orlan-Corps et l'Orlan-Image ?

O :
Depuis longtemps, j'avais nourri le projet de construire des espaces apparentés à un bloc opératoire. L'installation dont vous parlez a été conçue en pensant à mon propre corps. L'espace intérieur est déterminé par une structure de métal qui tend le Barisol, un matériau nouveau à l'aspect d'une peau sensuelle et déformable, sur lequel sont imprimées du sol au plafond des photos, dont l'image est déformée par l'ossature.

Et la seconde peau, extérieure, est-elle aussi poussée et étirée par d'autres sortes de grosses prothèses, qui donnent à la sculpture lumineuse une forme organique.

À l'intérieur de l'installation, il y a une photo très édifiante, celle de la chirurgienne habillée en jaune fluo, avec une sorte de casque. Cette photo mise en miroir organise un corps mutant. Je donne à mon tour un nouveau corps, une nouvelle image à la chirurgienne, comme si l'opérée devenait l'opérante.

La réalisation de cette installation m'a fait prendre conscience de plusieurs choses. Je souhaiterais créer de nouveaux lieux qui prennent en charge la lumière, le son et la chaleur et renouveler l'expérience de travailler avec des architectes ou d'autres professionnels.

R : Cette dernière pièce est-elle une « excroissance de l'anatomie et de la conscience » ?

O : J'aime beaucoup cette analyse de la « pièce lumineuse ».

R : Cette ½uvre illustre également une expression artistique qui, sans user du corps, se réfère directement à lui. Suggéré par l'idée d'enveloppe qu'évoquent les murs et les procédés architecturaux, le corps reste matériel mais non organique. Pourquoi s'être éloigné de l'objet charnel ?

O :
Mon manifeste de l'art charnel est valable pour la période de 1990 à 1993, mais pas en dehors de cette période. Je suis tout simplement passée à autre chose. J'ai toujours plusieurs chantiers en même temps et je ne privilégie jamais un style, une forme ou un médium.

Actuellement, je poursuis mon travail sur les images numériques de la série des « Self Hybridations africaines », les sculptures en résines de type corps-mutants et les reliquaires avec chair en relations aux textes du philosophe Michel Serres. J'écris aussi le scénario du long-métrage que je vais réaliser à partir du Plan du Film et j'entreprends un manteau d'Arlequin fait à partir de la culture de mes cellules hybridées à des cellules d'autres types de peaux, de couleurs différentes de la mienne.

Propos recueillis par Judith Spinoza



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Ring 2012
Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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