Sur le RING

Guignol's Band

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 10/11/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

En brumes noires, sur le devant de la scène, enfanté par la Belle Epoque et les Années Folles, mort avec les années cinquante, voici le théâtre Grand Guignol : quand la déraison raisonne la foule, incline les âmes, quand claquent hystérie et punition, quand s'allument dans le public le chant démoniaque et le regard violent de la jouissance collective sous un rire gras. Grille de lecture, jeu pour les initiés dans un effroi spasmodique et salutaire, le Grand Guignol nous célèbre.

« Emouvez-vous bon Dieu ! Ratata ! Sautez ! Vibrochez ! Eclatez dans vos carapaces ! [...]! Eventrez ! Trouvez la palpite nom de foutre ! La fête est là ! Enfin ! Quelque chose ! [...] Transposez ou c'est la mort ! A la bonne vôtre ! Si vous vivez ! Le reste arrivera bien tout seul ! Bonheur, santé, grâce et fredaine ! [...] Ca sera tout ce que vous y mettrez ! [...] comme aux Enfers, comme chez les Anges ! » [1]

A bras ouverts l'attente de l'apothéose en rouge carmin. Comprise et attendue. Couteaux, meurtres en tout genre. Début-fin. Ouverture-mort. Théâtre halluciné, semé d'éclats qui clame le sang à flot, jamais la sécheresse des sentiments.

L'exacerbation, l'épouvante sociologique, la violence et la transgression codifiées. Du symbole attentatoire. De la justesse dans la démesure. Du spectacle, les cris, la foule exsangue, serrée, vocifère. S'attarder sur la fange humaine qui danse sur la scène, se plonger dans l'enfer, la punition et la rédemption horrifiée car le châtiment, le châtiment Mesdames et Messieurs, là devant vous se déroule, le long du fil de sang conté. Pour vivre encore une fois, à la mesure de votre abîme, approchez ! Grande guignolade, carnassière et sombre qui vous serre la pince et arme votre bouche d'un grand éclat de peur.

Un théâtre-laboratoire dans un monde de fous

Voici un monstro-monde, une salle initiatique qui exhume l'horreur tapie. Fondé en 1897 par Oscar Méténier, le Théâtre du Grand Guignol, niché impasse Chaptal, près de Pigalle, met en scène les individus grandiloquents d'un Paris-mécréant-truand. L'excès du paradoxe, aux confluents du rire grotesque et de la terreur macabre, qui inonde tant les classes populaires que les grands bourgeois et les aristocrates. L'excès d'un nouveau genre exacerbant un sanglant lyrisme et dont le succès attire dramaturges et public, friands de cette friche émotive nourrie de faits divers.

Plongé dans l'air du temps et l'actualité politique et sociale, le théâtre Grand Guignol se révèle encore conformiste et moralisateur dans la première moitié du XIXème, loin de ce qui fera sa spécificité horrifique dans la seconde moitié du siècle. Nourrit des avancées scientifiques et de leur pendant, le spiritisme et le paranormal, le premier grand genre guignolesque, encore empreint du vaudeville, laisse rapidement place à l'horreur et à l'étrange. Conduit par quelques célèbres dramaturges du théâtre de la Peur, parmi lesquels Max Maurey, André de Lorde, Camille Choisy, très vite, l'engouement Grand Guignol s'enclenche et s'exporte : Londres et Berlin se pressent à sa rencontre, puis, le silence.

Un rideau qui tombe, la petite mort du théâtre de l'horrifique condamné par l'absence de fraîcheur, les  redites, la concurrence du cinéma d'épouvante. Malgré quelques grands succès tel « Le Cabinet du Dr Caligari », la chute lente des années 50 oriente les pièces vers un genre policier, délaissant ainsi la griffe noire Grand Guignol si particulière.

Naturalisme, pathos culturel et médecine théâtrale

Construit autour d'une seule thématique, rythmée par les ascensions, les poussées souples et continues, les gargarismes populaires et la violence outrancière, le Grand Guignol tire ses racines du naturalisme. Les scénarii se fondent sur des faits, notamment sur les avancées scientifiques, débusquant froidement mais habilement la gangrène sociale. Offrant le point de départ, plus la réalité est bizarre et ambiguë, plus la tension dramatique s'accroît.

Entre érotisme et médecine chirurgicale, la scène est table de supplice où l'on torture la fameuse actrice de l'époque, Diane Maxa, dont un courriériste dira «  coupée en quatre-vingt-treize morceaux par un poignard espagnol invisible [...] ; fusillée, écartelée, brûlée vive, dévorée [...] elle reste néanmoins agréable et rieuse » [2].

L'essor des sciences et techniques alimente une thématique voisine : la folie. Poursuivit, violenté, l'aliéné, l'inquiétant en proie aux démons, incarne toutes les névroses obscures et les pathologies personnelles. Si le fou se prête si bien à cette expression théâtrale, c'est qu'il caractérise plus largement les mondes cauchemardesques, l'angoisse et l'impuissance qui torturent notre liberté. « La peur, qui met en jeu des éléments très divers, affectifs, intellectuels et physiques, est la compagne inséparable de notre existence » affirme à ce titre de Lorde [3].

Masquée par la superstition du réel et de la fiction, la fatalité inéluctable se dessine, impossibilité tragique et malchance qui se crispe sur nos êtres. Le rituel du public vise à oublier sa propre vision par le mouvement de légèreté assassine qu'engage cette comédie culturelle.

Ainsi donc, c'est toute une histoire : charogne funeste qui palpe, éventre, tout cela pour révéler les démons enfouis dans la masse. Ha l'affreuse polissonnerie, l'abominable braillement ! Grognent en virtuosité ces effrontés acteurs au lourd maquillage, aux bras froids de métal ou de corde qui extirpent les névroses collectives.

Entrez dans le noir

Excès de la démarche, yeux exorbités : simultanément, le jeu de scène souligne la mascarade, les trucages, la syntaxe bousculée et gouailleuse, mais l'ébullition est telle que la joie mauvaise et le rire se décuplent. Scrute et susurre la salle, fervente d'une forme d'expression maléfique. « C'est du Grand-Guignol ! » L'expression a sa place et fait mouche, fondée sur la connivence qui unit acteurs et victimes consentantes, corrompues à la drogue de l'horrifique. Des deux cotés, public-acteurs, l'excès de langage, la brutalité abusive, l'extraordinaire dramatisation, la vertigineuse ampleur, les tripes : du mécanisme des passions.

Construit sur une base normale et/ou anormale, le théâtre de la Peur tire parti de tous les possibles que lui offre ce champ d'exploration. Il déroule ainsi avec rigueur et sans hasard, tissant une toile pesante et hermétique sur les spectateurs, un crescendo de l'étrange. Le Guignol's Band mène le public par la main, l'ayant préalablement introduit dans le monde familier de la vie moderne, duquel il possède les clefs et la grille de lecture. Plus sournois encore, le système d'escalade est renforcé par la correspondance entre des personnages et les névroses du public. Puis, s'appuyant sur un large éventail d'outils : sons bizarres, décors mouvants, détails des instruments, éléments dérangeants et répétitifs, le Grand Guignol cristallise les ressorts nécessaires à l'intrigue et déploie son drame avec « une application méthodique et froide de tous les concepts de la peur, guidée savamment par un certain génie de vulgarisation névrotique » [4].

Bien que son public soit éclectique en genre et en milieux sociaux, les amateurs constituent toujours une catégorie à part, enclins à ressusciter ou vivre une catharsis personnelle à travers le jeu de la scène. Leur fascination pour le macabre, l'étrange peut sembler perversion, friser la marginalité. Faut-il y voir l'attrait pour le coté rituel et consacré, mêlé à la nébuleuse spirite, à « l'invisible » matérialisé par ce théâtre ?
« Qui songerait à nier l'existence d'un monde invisible ? [...] Nous appelons de toutes nos forces un autre univers [...]. L'invisible existe et parfois nos rêves nous ouvrent sur lui quelques échappées fugitives » [5].

Le moyen de l'être

La période Grand Guignol s'étale de 1897 à 1962, et si on ne le retrouve plus aujourd'hui sous sa forme originelle, quelques réminiscences perdurent, cristallisant ces mêmes tentatives.

Marilyn Manson a repris à son compte la tradition du Grand Guignol et du Cabaret Grotesque que le rock a souvent cautionné, après Alice Cooper et Kiss. Figurant échappé d'un film expressionniste des années vingt, les ongles peints en rouge, les yeux coquards-maquillage, vêtu d'un costume de cuir atomisé, les bras semés de bracelets cloutés, il est l'écho de cette extravagance et des névroses. Manson déclare : « L'art, c'est cela : poser des questions. La haine révèle que les gens sont furieux des questions posées. »
Sur scène cohabitent la chanson et un show spectaculaire, entre rock et grand guignol, auquel le titre de son album « The Golden Age of Grotesque » fait clairement référence : entrée en scène magnifiée, fessées octroyées à des choristes, crescendo, musique hérissée de métal et de cris, vocabulaire violent et grossier. « Nous sommes les « bons monstres », seulement mis de côté par la banalité du divertissement » [6].

Spectateurs et artistes tous deux plongés dans l'arène : voici, cinglante et corrosive, la troupe Fura dels Baus, groupe de recherche scénique qui use des mêmes ressorts que le théâtre de la Peur. Le public entre dans un cirque dont on referme soigneusement les portes. En son centre, un cercle tournant anime quelques cercueils.
Univers théâtral clos, tension croissante, jusqu'à ce que tout bascule, en une monstrueuse bataille. Attente de l'horreur. Insidieuse elle avance dans un tremblement avide, chauffée à blanc par les spectateurs essoufflés, violette et opaque nous agenouille, avant de s'enorgueillir de prouesses et de stratagèmes d'épouvante dont l'issue est vouée à la violence : s'extirpant de leur couche macabre, les acteurs se ruent sur les victimes consentantes. Mouvements de foule, panique des sens, ceci n'est qu'un jeu de guerre et de rôle grandeur nature qui réveille les peurs profondes, qu'un discours sur l'homme et son fatal devenir.

Paradoxes, magie du mime, langage du silence ; révélation des basses souffrances, des vilenies si humaines qui nous consument et font irrésistiblement vivre, variation invisible de nos crimes quotidiens dans une maison de fous. La lutte-mascarade pour la vie devant une porte close que le théâtre Grand Guignol avait su entrouvrir se poursuit sourdement.

« L'émoi c'est tout dans la Vie !
Faut savoir en profiter !
L'émoi c'est tout dans la Vie !
Quand on est mort c'est fini ! » [7]

Judith Spinoza

[1] Céline "Guignol's band"
[2] in « Grand Guignol » de Gabrielle Witkopp et François Rivière
[3] André de Lorde, idem
[4] Propos tenus sur André de Lorde, idem
[5] André de Lorde, idem
[6] Marylin Manson « Journal »
[7] Céline, « Guignol's Band I »



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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