Jean-Louis Borloo a donc franchi le Rubicon. Promis, juré, il ne mangera plus du pain qui le nourrissait grassement depuis 2002. Dernier rai(l) d’espoir d’un Parti Radical moribond mais cocaïné aux sondages de popularité, l’hypothèse Borloo fait frémir le ban et l’arrière-ban des commentateurs. Ceux qui n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent question débats de fond se consolent avec les querelles picrocholines de la majorité présidentielle, décidément trop retorse pour être complètement aux abois. Sexy en diable, le Columbo de la droite sociale- ou prétendue telle- nourrit le (p)ressentiment d’une candidature à la présidentielle comme d’autres cultivent les sangsues. Grand dieu, monnayer un poste de Premier ministre, vous n’y pensez pas. Borloo vise haut, très haut dit-il, à la quête du saint Graal élyséen.
Qu’elle soit spontanée ou provoquée, l’aspiration centrifuge qui a poussé Jean-Louis Borloo hors de l’UMP remet au goût du jour un vieux marronnier de la politique française. La guerre des droites ou l’éternel retour de la discorde entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes… Il y a quelques années, une telle affiche aurait ravi le sénescent René Rémond. Hélas pour le spectacle, ce programme racoleur ne reflète plus la réalité du socle commun à la droite de gouvernement. De Borloo à Thierry Mariani, les clivages idéologiques internes à la droite tiennent l’épaisseur d’une feuille de havane. Différences de degré à et non de nature, ces petites nuances survivent mal à la lutte des places à laquelle se livrent des politiques rodés au combat de boue. Au-delà les faux-semblants médiatiques, le consensus libéral-faux-cul fait rage. Pour le plus grand bonheur des pourfendeurs du système, à commencer par la quasi-socialiste Marine Le Pen, qui a miraculeusement découvert l’Esprit Saint républicain la quarantaine passée…
Côté « gauche de la droite », la sémillante Rama Yade, jamais en retard d’une indignation convenue, monte sur ses grands cheveux humanistes. Madame « Je-suis-née-à-Dakar-en pauvre hère-fille-d’un conseiller de Senghor », fraîchement nommée ambassadrice de l’Unesco par Sarkozy, s’émancipe de son mentor à bon droit. Quelques milliers d’euros et le prestige de la fonction, voilà le prix sa témérité. En guise de salaire de la peur, on a vu mieux. Après tout, sa glycérine larmoyante fera passer la potion libérale que le gouvernement Fillon nous introduit à grands coups de suppos quotidiens. Hélas, la vacuité n’est pas une idée neuve en politique, comme en attestent ses différentes déclarations médiatiques, plus creuses les unes que les autres.
Entretiens avec le Professeur Y
Ni populaire ni sociale, bienvenue à droite !
Contrairement au vieux fonds de la droite classique qui rejetait tout de go l’égalitarisme et l’amour de l’argent, l’UMP tourne le dos à la conception de l’honneur et aux valeurs traditionnelles qui étaient autant d’obstacles à la marchandisation de l’existence. Finies les Croix de Feu et la droite sociale incarnée par La Rocque, l’heure est aux subprimes, à la construction européenne et aux pleins feux de la mondialisation. Comme l’analysent avec brio Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin dans leur Voyage au bout de la droite, l’actuelle droitisation apparente des discours présidentiels n’est que l’aboutissement d’un processus vieux de trente ans. Pour parler en géologue, l’UMP résulte de la subsomption du RPR sous des idées UDF. Ainsi, quelles que soient les calembredaines propagées par François Bayrou et Hervé Morin- deux ex-siamois devenus frères ennemis- quant au supposé vernis « humaniste » et social-démocrate du centrisme, le giscardisme constituait un courant politique à la droite du gaullisme. Economiquement, le fait est indéniable, des querelles De Gaulle-Giscard sur la politique de changes à la préférence affichée pour une Europe néolibérale marquée du sceau de Jean Monnet. Mais voilà, les lignes de fractures politiques s’étant érodées, l’économie de marché étant devenue l’horizon commun d’une droiche de plus en plus homogène, seules comptent les valeurs sociétales chouchous de média éberlués. Là, les avancées giscardiennes (légalisation de l’avortement, majorité à dix-huit) servent de cache-sexe aux aspects ouvertement réactionnaires du centrisme made in VGE. En bonne uchronie, le sarkozysme en est un dégradé : posture bling bling jouisseuse-consumériste au sommet de l’Etat, marche à corps perdu dans la gouvernance mondiale- aidé en cela par les deux gauchistes DSK et Pascal Lamy- et pour couronner le tout, une politique antisociale menée au nom des intérêts des travailleurs (qui, c’est bien connu, rêvent d’heures supplémentaires défiscalisées alors qu’ils n’ont même pas de boulot !).
Poniatowski-Giscard-Chirac : la mort du gaullisme
Revenons plus de trente ans en arrière. Lorsque le gaullisme assommé par Pompidou fut définitivement enterré par la droite chiraco-giscardienne, exception faite des irréductibles Garaud-Juillet. Un militant Modem moyen perdrait son latin en lisant L’Avenir n’est écrit nulle part, ce brûlot indo-européaniste de Michel Poniatoswki fustigeant l’immigrationnisme à grands coups d’arguments ethno-biologiques qui feraient aujourd’hui passer Carl Lang pour un adepte du métissage planétaire. N’en déplaise aux esprits simplistes, Giscard n’a d’ailleurs jamais inventé le regroupement familial mais a dû l’encadrer à la suite d’un arrêt du Conseil d’Etat l’enjoignant à réglementer une immigration de peuplement qu’il fit tout pour enrayer. Dix ans avant de parler d’ « invasion », échaudé par la crise économique, VGE cultivait la même peur obsidionale en suspendant l’immigration de travail. Francis Bouygues avait alors moins l’oreille de l’Elysée qu’un Ponia très sensibles aux sirènes de la Nouvelle droite. Comme l’avait compris le marxiste hétérodoxe Michel Clouscard, les rapports de classe ne surdéterminent pas toujours les superstructures de gouvernants trop soucieux de leur réélection pour prendre le risque d’être percés à jour. Valeurs actuelles a récemment ressorti les conclusions du pacte UDF-RPR sur l’immigration de 1990. Au terme de ce grand barnum, les Juppé, Madelin, Sarkozy, Bayrou et Longuet communiaient ensemble autour d’un texte prônant l’arrêt de l’immigration et la préférence nationale. De quoi faire grincer des dents les mêmes vingt ans après… L’on se pince !
A sa création, le RPR de Jacques Chirac disciple du tandem Garaud-Juillet correspondait à l’aile gauchisante de la majorité présidentielle, fort de l’héritage du compagnonnage qu’incarnait un Bernard Pons. Etrange et rétrospectivement incompréhensible, près d’un militant RPR sur quatre se situait alors au centre gauche de l’échiquier politique, reléguant l’UDF des Ponia et Servan-Schreiber à la droite de la droite. Certes, le gros des jeunes centristes provenait des bataillons de l’extrême-droite estudiantine Longuet, Madelin et consorts. Mais jusqu’au fin fond d’un Parti Radical tenté par un flirt avec les rocardiens, trempait la même encre euro-libérale. Trente ans plus tard, le casting légèrement modifié, nous revoici plongés dans un jeu de billards à trois bandes. Claude Guéant personnifie la face honnie de la droite dure, une sorte de Ponia de préfecture débarrassé de ses oripeaux ethno-différentialistes. Sarko fait l’arbitre, tel un VGE préférant Carla Bruni à Danièle Gilbert. Et au milieu du gué, l’ineffable Borloo joue de la lyre devant une majorité en feu. Son parti, celui de JJSS, fait mine d’abandonner son généreux mécène nommé UMP. Borloo ? Un Tapie sans Rolex
L’éternelle caution sociale des gouvernements Chirac-Sarkozy en a eu marre. Mais de quoi ? De ne pas avoir été nommé à Matignon ? De voir son influence reculer au profit de la Droite populaire ? Maniant l’indignation à retardement, Borloo gagnerait à engager le dealer de Stéphane Hessel. A l’entendre, ce « grand bourgeois du 16e arrondissement », ainsi que le surnomme affectueusement François Fillon, passe de la pommade sur les plaies endolories des prolos. C’est aller un peu vite en besogne. Faire fi du réel, qui se venge bassement en nous rattrapant. De Génération Ecologie au panache de Rama Yade, Borloo est passé par toutes les chapelles de la droite sociétale. Il n’empêche : les faits sont têtus et implacables. Qu’il abhorre le drapeau français, se voile la face devant l’émergence de néo-communautarismes immigrés et entonne ad nauseam le même refrain démago-consensualiste n’enlèvent rien à son sarkozysme larvé. Fût-ce pour une vulgaire histoire d’ambitions, le simple fait d’avoir cautionné, sinon engagé la totalité des réformes Sarkozy fait de lui le Gribouille du quinquennat. Si la gôche du FMI et de l’OMC passe aux affaires, un destin à la Jean-Pierre Soissons lui tendra les bras. A défaut de Matignon, il connaîtra la gloire de la statue du commandeur béatifiée vivante, tels les très libéralo-compatiblesRobert Badinter, Simone Veil et naguère Bernard Kouchner (dont nous reconnaissons à Sarkozy le mérite de l’avoir fait tomber de son piédestal ô combien usurpé).
En fait de logiciel écolo-bobo-social, l’apport de Borloo au sarkozysme se résume à un supplément d’âme compatissant, à l’image de l’antiracisme différentialiste prôné par sa comparse Rama Yade. L’ancien avocat de Bernard Tapie affiche un bilan désespérément plat, ses maisons bon marché ayant fait un flop tandis qu’on observe tous les jours les brillants résultats de sa politique de la ville centrée sur les seules banlieues. Selon le fameux axiome, ceux qui crient sont ceux qui souffrent, les faubourgs violents des centre-villes monopolisent les subsides de l’Etat depuis des années. Il faudra probablement attendre une prochaine insurrection des campagnes désertifiées pour que la Corrèze ou l’Allier aient droit à la même pluie de subventions. Du Tapie remixé, en plus honnête et moins tape-à-l’œil- Borloo a réussi sa vie mais ne le montre pas trop. Quant au Grenelle de l’environnement, cette initiative saluée par l’intelligentsia consiste essentiellement à réguler un capitalisme vert fait de permis de polluer et de taxes écolos infligées au plus modeste, tandis que l’Etat s’endette à se fournir en énergies renouvelables hors de prix.
Peu importe. A droite comme au Parti Socialiste – mais ces deux propositions ne sont-elles pas au fond synonymes ?- les questions d’appareil priment. Inutile de revenir sur la future physionomie de la configuration des centres constituée par Borloo. La question s’avère aussi passionnante qu’un débat sur le mode de scrutin interne à la fédération PS des Bouches-du-Rhône. Non, l’essentiel, la substantifique moelle du politique avec un grand P, se situe ailleurs. Dans les arcanes d’un pouvoir national de plus en plus dénervé par ceux-là mêmes qui voudraient s’en emparer. Tel Sarkozy trop heureux de siéger à l’Elysée pour avaliser les directives du FMI, de l’OMC et de la Commission Européenne, quitte parfois à les contester verbalement, histoire de se préserver quelques marges de manœuvre rhétoriques.
Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur le bilan de Sarkozy. Des réformes pétries d’idéologies du progrès (la réforme pour la réforme puisque CA MARCHE, bon sang !), une politique fiscale inique démise au bout de quatre ans, la sécurité aux biens et non aux personnes, la poursuite du délitement du roman national par des élites mondialistes alliées au lumpen délinquant, etc. Du côté de Borloo, devant pareil boulevard, l’électroencéphalogramme reste désespérément plat. Aucune proposition de réforme structurelle qui rappellerait le centre-droit de la IVe République, dont le dirigisme n’avait pas grand-chose à voir avec les rustines que Borloo propose de poser. Inlassablement, Borloo ânonne un discours lisse prompt à s’attirer les faveurs de Canal +, cette machine à susciter de la haine contre les élites médiatico-politiques. Pas question de réviser la loi 3 janvier 1973 pour alléger notre dette en autorisant l’Etat à emprunter directement auprès de la Banque de France. L’euro ? Une idée géniale, que d’affreux eurosceptiques osent mettre en doute. La solution à sa chute inexorable ? Plus d’Europe ! Jouons les cabris ! Le libre-échange ? Idem, pas touche !
Dans une société du risque en proie aux houles de la mondialisation, la demande de protection des Français n’est pourtant pas usurpée. Tout se déroule comme si les partis mainstream souhaitaient assigner ce rôle au Front National, trop vite flanqué d’une étiquette sociale-républicaine. Face à la trahison des clercs postmodernes, les discours politiques dominants résonnent creux. Ni populaire ni sociale, amputée ou non de son aile centriste, l’UMP demeurera au populisme ce que le PS est au socialisme : un astre mort.
Dernier conseil à Borloo : pour espérer un tant soit peu casser la baraque aux élections sans remettre en cause son naturel tropisme centro-libéral, qu’il médite cette maxime d’Hervé Juvin : « l’économie ne fait pas société ». Qu’on se le dise : le prolo ne veut pas que bouffer et dormir, il se projette aussi dans une Nation libre et fière, image rendue désuète par trente ans de néo-giscardisme.
Daoud Boughezala
Toutes les réactions (7)
1. 14/04/2011 14:54 - Léon
Une "aspiration centrifuge" et le centre y pète.
2. 14/04/2011 15:03 - HP
Un article pour ça, pourquoi pas mais bon il n'est qu'un indicateur supplémentaire du délitement de la force politique qui de moins en moins a de pouvoir sur le réel mais ne cessent de se sous-diviser tel un produit décliné en différentes couleurs ou formes, afin de trouver une cible et de séduire. Le système politique est ainsi en parfaite osmose avec le système de production/consommation : des marchés pour vivre ! La conclusion élève l'article (bien que les objetifs de ces messieurs ne sont pas de nous guider) et la mise en relation avec celui de Kamel Benmarouf créé un ensemble cohérent sur cette droite de merde.
3. 14/04/2011 23:20 - victor
C'est une très bonne synthèse. Concise. Précise. On s'endormira moins bête. Merci encore et cordialement.
4. 15/04/2011 19:07 - Robespierre Jr
C'est toujours un plaisir de vous lire.
Néanmoins, permettez-moi une légère objection.
Je ne crois pas à l'obsolescence de la distinction opérée par René Rémond.
À la lumière de votre écrit, on peut affirmer que la droite orléaniste est devenue ultra hégémonique. Il n'empêche que les autres droites subsistent, au moins comme "idées platoniciennes".
René Rémond conçoit une droite populaire voire populiste : c'est la droite bonapartiste. Elle se veut républicaine et sociale. Le général De Gaulle s'y inscrivait naguère, Nicolas Dupont-Aignan s'y inscrit aujourd'hui.
Lorsque l'échec de l'orléanisme est patent, grande est la tentation d'adopter une phraséologie bonapartiste : Dominique de Villepin se découvre de violentes pulsions sociales tout comme Jacques Chirac découvrait en 1995 la fracture sociale.
La droite bonapartiste n'est donc pas morte puisque son cadavre continue d'être invoqué.
Et la droite légitimiste ?
Elle est vraiment mal en point : Philippe de Villiers est en plein naufrage et, surtout, le Front national a décidé de s'en séparer, dans le sillage de sa nouvelle présidente.
Et vers quel rivage Marine Le Pen a-t-elle décidé de voguer, si ce n'est vers celui de la droite bonapartiste ? C'est une véritable OPA qu'elle lance : Jacques Chirac triompha en 1995 en préemptant le bonapartisme, Marine Le Pen le tente à son tour.
Salutations respectueuses et républicaines.
5. 17/04/2011 11:53 - Maquisart
Excellent commentaire, le raccourci Jr.
6. 23/04/2011 21:53 - magda
"Qu’on se le dise : le prolo ne veut pas que bouffer et dormir, il se projette aussi dans une Nation libre et fière, image rendue désuète par trente ans de néo-giscardisme.
Daoud Boughezala " Excellent article Monsieur !
7. 21/05/2011 00:17 - steph2monac
"monte sur ses grands cheveux humanistes" pfff, c'est pas cheveux qu'il faut dire, hihihihi, c'est chevaux qu'il faut dire, hihihihi etc.
ça fait tjrs classieux ou pompeux de placer un peu de vocabulaire, par contre faut éviter de produire dans le même texte un mauvais jeu de mots, c'est à dire vide de sens, ou une faute de français.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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