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Gender Studies : il faut les Queer

SURLERING.COM - CULTURISME - par Frédéric Gajaray - le 30/05/2010 - 9 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



25 mai 2010. Tiens, si on ouvrait le Libé d’aujourd’hui ? Les pages tournent, elles volettent sur les doigts. Et vlan, page 22 et 23, titre : « la chaire du sexe » (1).
Qu’est-ce que ce « e » superflu ? Une souillure, un vilain solécisme, se dit-on. Mais non. Il s’agit d’une formule facétieuse, dont nos journalistes, et moi-même, sommes si prolixes. La « chaire », en définitive, c’est celle que vient de créer Science po Paris, consacrée à l’enseignement obligatoire des Gender Studies. Gender Studies ? Là d’entrée se dessinent deux camps : ceux qui connaissent, ceux qui restent sur leur garde. Vous êtes dans la seconde section matelot ? Et bien soyez rassuré. Votre quotidien vient vous éclairer dès les premières lignes le pourquoi des opérations. Lisez bien, c’est magnifique :

« La question du «sexe social» (différenciation et hiérarchisation des sexes fondées sur l’excuse du sexe biologique) s’installe dans une chaire créée tout exprès à Sciences-Po Paris. Une innovation. »
Ah, oui, donc voilà, c’était ça : une discrimination des sexes fondée sur l’excuse du sexe biologique. La tension s’apaise avec tous ces « sexe » en flashes subliminaux. Et puis d’un seul coup – une innovation –  elle remonte : mais l’excuse du sexe biologique, c’est… ? Pas de panique  – une innovation – on rame toujours. Alors, matelot, vous embarquez, oui ou non ?

Voyage jusqu’au au bout de la connerie (n.f, de cunnus : vulve).


« Le projet intitulé Presage (Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre) a été présenté à l’Institut d’études politiques lors d’un déjeuner plutôt classe. » Pour le moment, tout ce que ça présage, c’est des sueurs froides qui dégorgent sur les tempes. Presage. Avec un grand P, pour « programme ». Et des savoirs d’enseignement recherchant. Et surtout, dans un déjeuner « plutôt », sinon ça fait « mauvais genre », classe. Et on se met à imaginer avec force druidisme, en quoi ça consiste, leur Presage. En un brunch amélioré, Canard Duchêne débouché. Avec des esprits qui pétillent et les bulles dans les flûtes, avec des jolies mains qui les tiennent, avec des montres chères. Avec beaucoup de choses. Avec une humanité comblée. Et on s’arrête pas, on rame encore.

«Il n’existe pas de programme de ce type en France», s’est félicité, fourchette à la main, l’économiste Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). » Là, on le voit, Jean-Paul, avec sa fourchette. On le voit bien. On se félicite avec lui qu’il n’y ait qu’un seul Science Po à Paris. Il a l’air si satisfait qu’on ne va même pas l’embêter avec le Centre d’étude féminine et d’étude de genre de Paris VIII (2). Après tout, une Fac’, ça vient pas aux déjeuners plutôt classes. C’est bien connu. Franchement emballés, nous ramons de plus belle. « L’enseignement s’adresse aux élèves de l’institut (55% de filles, 45% de garçons), c’est-à-dire à de futurs cadres, de prochains députés, des dirigeants de demain : « C’est un pari sur l’avenir », pose Richard Descoings. »

Là on confine au sublime.

Et puis on arrête de rire, et dans le genre, on étudie.

On arrête de rire parce qu’on se demande comment Libé entend refourguer à ses lecteurs les Gender Studies. Certainement pas avec les fourchettes de Jean-Paul, les innovations pulvérulentes, et autres cotillons d’éblouissement. Ce papier, c’est un symptôme. Un symptôme de la manière hilarante, occulte, avec laquelle on nous sert le féminisme à prétention intellectuelle. Et on tombe sur des pitreries caricaturales qui nous font bidonner, mais pas avancer, un peu à la manière de ça :



Pourtant, les Gender Studies sont une aventure intellectuelle non négligeable. Prolongeant la deuxième vague du féminisme, ce mouvement fondé sur la French Theory a émis l’hypothèse suivante : le genre (féminin ou masculin) est une construction. Un peu comme le Moi, le fait religieux, la morale... Présentons par étape la progression du mouvement : anti-essentialisme de la féminité dans le sillage du « On ne nait pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir ; analyse des rapports entre les constructions de la masculinité et de la féminité ; injection  de féminisme matérialiste où on refait la lutte des classes avec le « patriarcat » en place de la « bourgeoisie ». L’ultime étape recoupe tous les genres dits marginaux (du bisexuel à l’hermaphrodite en passant par le transsexuel) pour déterminer les victimes d’une société « genrée ». On touche ici à ce que l’on nomme théorie Queer. Et bien d’autres évolutions ont eu lieu, plus ou moins acceptables, ou acceptées au sein même du mouvement. On peut ainsi mentionner l’idée que le sexe biologique, lui-même, est soumis à représentation, au-delà du genre. Ou encore la dissidence entre les féministes transophobes et les Queer, celle concernant la convergence de lutte avec les militants homosexuels.

Ce sont donc des travaux intellectuels de haute volée, et qui se sont installés depuis plusieurs décennies, notamment en Amérique où ils disposent parfois de départements universitaires complets. Un mouvement en pleine dynamique. Et il convient absolument de passer outre la vulgate de Libération pour analyser la création de cette chaire à Science Po. Outre, encore, les Queer Week (3) qui étaient déjà organisées à la rue Saint Guillaume, et leur présentation incroyable dans le style de : « Pendant cinq jours se tiendront des conférences avec des invités prestigieux, des débats étudiants autour de questions de sociétés, des ateliers thématiques et enfin des événements festifs. »

Une chaire au péché originel.


Cependant, voir dans les Gender Studies une science sociale pleinement aboutie et politiquement innocente serait malhonnête. Il faut bien en saisir les vues. Certes, l’étude des relations entre les constructions des genres peut amener un nouveau regard sur les phénomènes de société, indéniablement. Mais, les Gender Studies couvent le fantasme d’une anti-culture du genre et de ses érotiques propres, puisque tout enracinement exercerait une violence symbolique. Elles s’interdisent d’envisager que l’être humain se réalise pleinement sexuellement dans, et avec, son environnement culturel.

Les Gender Studies n’aspirent qu’à une chose : nous délivrer des chaînes du genre sexuel et nous faire atteindre une manière de supériorité, à l’image du héros balzacien Séraphita. Mais à la différence du Queer, Séraphita, créature de transcendance, ne se réalise pleinement qu’en aimant deux êtres bien immanents pour lui, et pleinement sexués. Le Queer reste toujours dans l’immanent, et se refuse au sexué. Et on ne sait pas vraiment qui, ou quoi, il aimera. On ne sait pas non plus si sa vie sexuelle aura du goût. Ce qui est certain, c’est que dans une culture de l’abandon du genre, jamais la transgression comme Sade l’a entendue ne pourrait voir le jour.

L’acculturation recherchée en matière de genre par les Gender studies ne nous semble pas tout à fait soutenable par l’Histoire de la sexualité de Miche Foucault, laquelle est un véritable étendard dans ces milieux. A la lecture des tomes II et III, on se rend compte que Foucault sait exalter des formulations culturelles de la sexualité, celle des grecs, et dans une moindre mesure, celle des romains. Discours antique d’une esthétique sexuelle par ailleurs très exigeante, fortement détaillée. C’est une facette trop souvent occultée chez les théoriciens de Gender Studies, ce qui peut leur donner une certaine forme d’extrémisme à œillères. Cécité que n’avait pas eue le grand penseur lorsqu’il rédigeait la dernière Histoire de sa vie, avec l’aplomb de sa maturité.

Et, pour rester sur Foucault, on se demande comment appréhender l’enseignement des Gender Studies à Science Po, du point de vue de la microphysique du pouvoir, surtout quand on sait qu’il va être obligatoire pour tous les étudiants. Drolatique, pour des intellectuels répertoriés dans la bonne grosse gauche d’avoir ses entrées là-bas. Science Po, l’établissement censé incarner l’élite bourgeoise, création d’Emile Boutmy, volonté d’armer de forces-vives intellectuelles la nation pour la reprise de l’Alsace Lorraine avant 14. Encore plus drolatique quand on s’adonne à une mythologie des Gender Studies à Science Po vu par Libé, où tout pue effroyablement le confort bourgeois, celui qui, par nature, s’ex-nomine, et se fait passer pour ordre naturel. Celui qui aujourd’hui se retrouve dans l’idéal du citoyen-monde. Celui de la mort d’une culture qui serait à la fois mère et père. Sans essentialisme.

Donner des lettres de noblesse aux Gender Studies en France devrait peut-être passer par le délaissement du présupposé féministe, autrement dit, viscéralement révolutionnaire et aveuglément nihiliste. Cet horizon, ce rivage au loin, nous l’observons depuis notre bateau. Ce serait celui de la lucidité intellectuelle, d’une science sociale apaisée, embrassant davantage les enjeux de la construction des genres. Et nous finirons par atteindre ce havre. D’ici là, nous n’avons qu’à ramer.

Frédéric Gajaray

(1)    Libération, édition du mercredi 25 mai 2010, page 22 et 23. Deux articles : « La chaire du sexe », par Charlotte Rotman, et une entrevue avec Minoo Moallem par Lorraine Millot : « « Un impact social, culturel, politique, économique » ». Articles consultables en ligne : http://www.liberation.fr/vous/0101637627-la-chaire-du-sexe et http://www.liberation.fr/vous/0101637630-un-impact-social-culturel-politique-economique
(2)    http://www.univ-paris8.fr/ef/
(3)    http://www.queerweek.com/


Toutes les réactions (9)

1. 31/05/2010 18:03 - Aurélien

Aurélien"On ne sait pas non plus si sa vie sexuelle aura du goût. Ce qui est certain, c’est que dans une culture de l’abandon du genre, jamais la transgression comme Sade l’a entendue ne pourrait voir le jour. " Pas si sûr si on lit Pascal, "qui fait l'ange, fait la bête"...
Je trouve également que votre article est un peu trop angélique (mais pas bête!) concernant cette science. Aux Etats Unis, les penseurs queer (style Judith Butler) sont plus des propagandistes que des chercheurs de la construction du genre...

2. 31/05/2010 19:20 - Lucie

LucieFinalement, vous allez regretter le féminisme essentialiste, en bref le conflit des sexes. Moi, aussi.

3. 31/05/2010 20:44 - Frédéric Gajaray

Frédéric Gajaray@ Aurélien : Je vous concède qu'il ne doit pas faire bon dîner en tête à tête avec Mme (?) Butler. Et que derrière le cache sexe de la construction des genres, on trouve souvent des thèses toutes faites, et particulièrement tartes. C'est ce que j'ai voulu évoquer en parlant d'aveuglement. Néanmoins, "propagandistes", c'est si vite lâché. Vous ne pensez pas que c'est un champ d'investigation excitant quelque part?
En ce qui concerne votre référence à Pascal, je n'en saisi pas le sens exact. C'est la transgression de Sade que vous attaquez ainsi ? Si c'est le cas, je vais devoir me battre avec vous. Ou pensez-vous que cette transgression pourrait réapparaître contre un nouvel ordre établi ? Ce serait à réfléchir. Sous une forme purement réactionnaire alors ? Bref, expliquez.

@ Lucie : Si vous voulez mon opinion, je pense que l'on pourrait faire entre les deux. Considérer d'un côté la relativité des genres sexuels, et de l'autre, jouer la carte d'un certain conservatisme nécessaire vis à vis de ces constructions. Provoquer l'essentialisme de "la" construction, mais pas "des" constructions. J'avoue que ça ne fait pas bander dur, en revanche.

4. 01/06/2010 03:49 - Paracelse

Paracelse« Pendant cinq jours se tiendront des conférences avec des invités prestigieux, des débats étudiants autour de questions de sociétés, des ateliers thématiques et enfin des événements festifs. »

J'ai adoré ce « enfin ».

5. 01/06/2010 11:38 - jerome

jeromeDes frustrées mal baisées c'est tout

6. 02/06/2010 11:32 - Aurélien

Aurélien@ Frédéric
je pense également que c'est un champ d'investigation intéressant mais tellement annexé par des penseurs farfelus!
Pour la citation de Pascal, il ne s'agissait pas d'une critique de la transgression chez Sade mais plutôt d'une réflexion chrétienne sur le péché originel. Je pense qu'elle a plutôt de très beaux jours devant elle. Faire l'ange, c'est bien la source du péché originel : "Vous serez comme des dieux". A travers la propagande (pour le coup!) de la construction du genre il y a ce désir d'angélisme, d'être au dessus de l'humanité. Or le chemin biblique qui est proposé à l'Homme c'est l'Incarnation, l'acceptation de son humanité dans laquelle le Christ vient chercher et sauver l'Homme. Refuser son humanité par désir d'angélisme c'est se couper de Dieu et être semblable à la Bête. Du moins c'est ainsi que je comprends cette citation de Pascal.
Egalement, refuser son genre (même s'il est construit, encore une fois c'est une étude qui peut être intéressante) c'est s'écarter d'un chemin d'épanouissement.
En thomiste je pense qu'il y a correspondance entre le biologique, le psychique et le spirituel.

7. 02/06/2010 15:51 - Frédéric Gajaray

Frédéric GajarayD'accord, je vous suis Aurélien. L'argument du péché originel a prise sur moi. Néanmoins, je ne pense pas qu'il en aurait sur un théoricien des Gender Studies. Il vous rétorquerait, satisfait, qu'après tout, avec vos anges et vos bêtes, c'est vous qui faites l'ange, et que lui, il reste les pieds au sol, en déconstruisant toutes ces valeurs à violence symbolique, etc. J'ai tenté l'usage d'un autre cheval de bataille. Remarque, on pourrait retrouver le coup du péché originel à travers les critiques des volontés de "faire advenir un homme nouveau".
Au plaisir.

8. 03/06/2010 09:49 - Aurélien

Aurélien@ Frédéric
Entièrement et malheureusement d'accord avec vous : je pense que l'argument spirituel n'aurait aucune prise sur ce genre de théoricien. Merci pour ce très bon et très intéressant article.

9. 03/06/2010 10:39 - Evan Ard

Evan ArdEn même temps, ces théoriciens ne travaillent pas sur un plan spirituel, mais plutôt sur un plan discursif et formel, ou quelque chose comme ça... Les Gender Studies ne me posent aucun problème, tant qu'on ne tombe pas dans l'amalgame ou le militantisme à outrance. Si on travail à un certain niveau, il faut savoir rester à ce niveau, je veux dire, on ne peut pas travailler sur un plan et appliquer les résultats à un plan différent de celui-ci tout en refusant ses arguments . Je ne sais pas si je suis clair, mais pour moi, tout cela est avant tout une question de niveau de focalisation et de la façon dont on peut circuler de façon opérante ou non entre les plans. Ce qui est néfaste, c'est la rivalité des disciplines. C'est la complémentarité des domaines de compétences qui donne toute sa valeur à la recherche. Si une recherche reste isolée sur son plan d'étude et généralise ses conclusions à tous les domaines d'application, on ne s'en sort pas. Après, il existe parfois de réelles contradictions qu'il faut avoir l'intelligence de démêler avec méthode. Pour ma part, je constate que plus on recherche, plus on rencontre des paradoxes, plus le mystère est dense. C'est pourquoi je crois que la recherche devrait se concevoir comme une activité contemplative avant tout.

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