Il y a six mois, ce n’était pas une campagne de promo qu’il a été donné à voir pour Gainsbourg, vie héroïque. Plutôt un énorme rouleau compresseur qui a emporté les radios, les télés, la presse et puis internet aussi. L’effet biopic, l’effet mythe national avant même d’être artistique, et surtout l’effet terrain balisé qui marche toujours bien. On sait ce qu’on va aller voir, on sait où on met les pieds et puis on prend ces personnalités si aimées du public qu’on ne pourra jamais en faire que ce que le dit-public attend d’en voir. Joann Sfar allait tordre le cou à tout cela en proposant une vision originale, ultra-visuelle, et décalée du genre… « Sa » vision de Gainsbourg (1) en somme. Aujourd’hui, que reste-il de ce film attendu, espéré, redouté, encensé ou détesté ?
Gainsbourg, vie héroïque est réalisé par un dessinateur de BD. On devrait pouvoir faire abstraction de ce détail, on se dit qu’on ne devrait même pas y penser pour expliquer la vision globale de ce film. Pourtant il a son importance, puisque Joann Sfar a fait de son Gainsbourg une miniature de plus de deux heures, aussi ajourée et pleine de fioritures qu’une case richement décorée mais typique de cet écueil qui laisse croire que dans la BD, seule la beauté ou le mignon du dessin compte et que le fond n’a qu’une importance très relative (2).
C’est bien beau de se targuer d’avoir voulu tourner un non-biopic, un anti-La môme, encore faut-il voir si on s’en donne les moyens. Du côté financier, aucun souci, y a eu de la blinde : 14 millions d’euros de budget pour 13 semaines de tournage. L’argent se voit bien, à commencer par le casting. Sfar a eu carte blanche pour ne se payer que des stars – exception faite du quasi-inconnu Eric Elmosnino – qui jouent elles aussi des rôles de stars (3) et une super carte blanche pour les costumes et maquillage. Quant aux arrière-plans ? Des merveilles de chambres ultra-décorées au détail près, un Paris aussi fantasmatique et choupinet que celui d’Amélie Poulain (4), et des toits par-dessus lesquels s’envolent Gainsbourg et son double sous un ciel étoilé entièrement peint à la main. Tout cela est délicieux, avec un charme tout à fait suranné, un côté maison de poupées ou décor de théâtre dans lequel on sautille de manière primesautière. Sfar a également beaucoup misé sur le côté Docteur Jekyll et Mister Hyde en dotant Gainsbourg d’un double dandy et longiligne à l’excès – Doug Jones, qui après Pan et son Labyrinthe dans le film de Guillermo Del Toro reste abonné aux rôles de créatures latexées – au pif et aux oreilles grands jusqu’à la démesure, et qui suit Gainsbourg comme un conseiller cynique. Cette création visuelle annihile complètement le véritable double que s’était créé Gainsbourg : « La Gueule » est plus sympathique que Gainsbarre, tellement plus séduisant avec sa voix veloutée et ses grands gestes tout à la fois suspendus et élégants… Quant à l’enfance de Gainsbourg, Sfar ne résiste pas à l’envie d’exploiter au maximum l’idée selon laquelle seuls les traumas enfantins sont responsables des énergies créatrices des génies, surtout quand l’enfance en question a été marquée par l’antisémitisme morbide de la France sous Pétain. Cela donne lieu à une affiche avec un juif à six pattes qui ressemble à un gros œuf, l’œuf se détache et accompagne le petit Lucien Ginzburg un peu partout… Le tout sur une BO entièrement réorchestrée par la scène alternative/indé française : Emily Loizeau, Dionysos ou Albin de la Simone entre autres. On peut dire qu’il y a eu les moyens, dans un sens.
Sfar utilise opportunément le mot de conte pour qualifier son film, soit un récit imaginaire, fantasmé et si possible moral. Etait-ce la meilleure manière de parler de Gainsbourg que de l’enfermer dans un joli film tout en teintes pourpres, dorées, en adoucissant au maximum tout le côté dérangeant du personnage, en insistant plus que de raison sur la période préférée de ceux qui disent aimer le « vrai » Gainsbourg : quand il était timide, très Rive Gauche, dans l’ombre des uns et des autres pour qui il écrivait… Et qui soutiennent que Gainsbarre, son double crasseux, sa carrière de réalisateur magnifiquement ratée, son cynisme assumé et souvent misogyne qui le poussait à écrire des albums plus que médiocres pour de très belles femmes (fleuron du genre, le risible et unique opus d’isabelle Adjani) sont des dommages collatéraux de son alcoolisme et son désespoir qui n’ont produit que des choses mineures dans son œuvre. C’est pourtant dans cette période qu’il est devenu une superstar, que les jeunes se sont mis à l’aimer, qu’on a redécouvert ses albums, notamment le Melody Nelson qui fut un four à sa sortie. Cette vérité-là n’intéresse pas Sfar, il l’évacue pour donner sa vision « héroïque » de son idole, celle qu’il a construite selon son amour du personnage… Pourquoi pas, après tout, même si certains ont réussi à transcender le genre avec un vrai parti-pris esthétique, narratif et filmique et beaucoup plus de classe (5).
Il y a également toutes ces reconstitutions de scènes célèbres, ambiance copié-collé de l’INA (le concert annulé où Gainsbourg arrive à faire chanter La Marseillaise à des paras au garde-à-vous, l’interview en pyjama de soie sur son lit d’hôpital après son infarctus) le rachat dudit manuscrit de La Marseillaise aux enchères…) et cette manie de la singerie avec les deux femmes de Gainsbourg (Bardot/Casta et Birkin/Gordon) qui sont quand même parmi les icônes préférées des imitateurs, caricaturistes et transformistes et qui prêtent souvent à rire ici. D’autant que le film n’apprend rien aux amateurs de Gainsbourg, il n’apprend rien non plus à ceux qui sans s’y intéresser de près, ont déjà vu de multiples documentaires à la télé puisque toutes les anecdotes le plus connues y sont déversées. Sfar n’est pas seulement un fan, il est un fan béat devant son sujet. Il est aussi un auteur tellement béat devant son propre talent qu’il prend son pied à bouffer tout le film en la ramenant le plus possible. Le plus évident ? Les dessins et peintures de Gainsbourg dans le film sont celles de Joann Sfar, alors que quiconque a déjà vu les dessins et peintures sauvegardées du chanteur sait que son trait avait peu à voir avec les mignardises indé du dessinateur/réalisateur. Les affres de la création et ses aspects les plus sombres n’intéressent pas non plus Sfar qui les noie dans des lumières chatoyantes et dont il se sert pour éclairer et filmer une kyrielle de modèles féminins à poil comme il devait le faire avec jubilation lorsqu’il était étudiant aux Beaux-arts. Et puis il y a cet horrible passage où Eric Elmosnino, affublé d’un chou en plastique qui lui recouvre la tête avance les mains en aveugle, pour aller se faire couper les feuilles (par Marilou, la gueuse/shampouineuse ?) et qui se retrouve devant le miroir… avec les oreilles et le nez de La Gueule. Peut-être cela passerait-il dans une vraie BD. Mais au cinéma, c’est une fausse bonne idée visuelle qui vire au n’importe quoi.
D’une ambition démesurée, Gainsbourg, vie héroïque se voulait un renouveau du genre et il se révèle étriqué, scolaire, gentillet, au final presque injurieux par rapport à la personnalité outrancière de son modèle, qui maniait le bon comme le mauvais goût avec maestria. Le sang russe de Gainsbourg et toutes ses légendes où le tragique et la beauté mélancolique se mêlent à un comique qui mord jusqu’au sang, prend le temps de sourire tout en vous giflant d’une main est absente de ce caprice de fan de plus de deux heures. Un film qui va grossir le très gros dossier qui laisse à penser que le biopic (6) est un genre que le cinéma devrait tuer, achever même. D’autant que dans le style biopic de personnalité artistique controversée misant sur l’imaginaire et qui s’est salement planté, il existe un précédent sorti il y a plus de trois ans : Fur, le « portrait imaginaire » de Diane Arbus, assistante-photographe pour son époux, dépressive et malheureuse dans sa vie et dont l’œuvre se focalisera ensuite sur les monstres et gueules de l’Amérique, privilégiant les collections de portraits provoquant un sentiment de malaise et d’impureté tout en fascinant le spectateur. Steven Shainberg fit de ce personnage une héroïne glacée dont l’œuvre aurait été provoquée par la rencontre avec un homme atteint d’hyper-pilosité, qui a le look de Jean Marais dans La belle et la bête et vit dans un appartement meublé façon Alice au pays des merveilles de Burton avant l’heure. Le résultat fut catastrophique. Au moins autant que Gainsbourg, vie héroïque.
Les bonus DVD : Scènes coupées, making of bon et complet
(tournage, maquillage, musique...) : classique mais bien venu. Le bonus
des bonus, c'est le commentaire de Joann Sfar, exercice routinier à
l'époque des premiers DVD mais qui a tendance à devenir de plus en plus
rare. Timide au départ, Sfar y prend davantage de plaisir au fur et à
mesure que le film se déroule. Et le décryptage devient passionnant. Blu-ray Audio : le film est proposé dans son unique version française, avec soit un master DTS-HD 5.1, soit un Dolby Digital 2.0. Laissons de côté la version Dolby Digital pour s'intéresser au son DTS-HD de très grande qualité mais néanmoins pas exempt de tout défaut. Si musiques, sons et dialogues sont bien répartis, on a malgré tout un petit reproche à faire. Alors que les musiques sont diffusées par les enceintes avant et arrière, la frontale peine avec les dialogues. Non pas que ceux-ci soient noyés sous les musiques non, au contraire quand les deux sont associés tout passe clairement, mais celle-ci est d'un niveau sonore bien moins fort que lorsqu'on écoute les chansons sur les autres enceintes. L'écart est perturbant et il n'est pas rare devoir jouer avec votre télécommande pour entendre les dialogues ou baisser la musique. Image : ici rien à redire, le transfert du film sur le support blu-ray est un régal. Ce 16/9 haute définition fait honneur à la poésie donnée par Joann Sfar et son directeur de la photographie. Les couleurs sont lumineuses, les contrastes soutenus et les noirs profonds. Superbe.
Chloé Saffy
(1) Sfar s’est même senti obligé, histoire d’enfoncer le clou, d’écrire à la fin de son film, juste avant le générique qu’il « aime trop Gainsbourg pour le ramener au réel, [que] ce ne sont pas ses vérités qui [l]'intéressent, ce sont ses mensonges ».
(2) J’ai conscience du côté paradoxal de cette affirmation quand on parle du dessin de Sfar, pour le moins tremblotant, hachuré, naïf - a priori pas mignon du tout donc - mais qui reste étonnamment propre et très charmant.
(3) Philippe Katerine en Boris Vian, Anna Mouglalis en Juliette Greco ou Yolande Moreau en Fréhel sont finalement les plus sobres de la ribambelle de bankables qui sont là, parce qu’ils arrivent à éviter l’écueil de l’imitation pure et simple pour « ré-inventer » leur personnage, même si cela reste assez relatif.
(4) Même les façades du 5bis de la rue de Verneuil ont été entièrement repeintes de blanc alors que le voisinage avait longtemps abandonné l’idée de nettoyer les graffitis de fans.
(5) Au hasard, I’m not there de Todd Haynes sur Bob Dylan (à noter que ce même Todd Haynes est l’auteur de Velvet Goldmine, le film qui se paie le luxe de parler des heures de gloire de David Bowie et Iggy Pop sans utiliser leur image mais en leur créant des avatars imaginaires qui permettent de prendre toute la distance nécessaire avec d’aussi écrasants modèles)… Ou dans un registre très différent, Le promeneur du champ de Mars de Robert Guédiguian qui fait de Mitterand un portrait sacrément corsé de celui qu’on appelait le Sphinx.
(6) Il faudrait entendre ici le biopic de personnalités contemporaines dont les images d’archives parasitent sans cesse la vision des réalisateurs.
Toutes les réactions (6)
1. 21/06/2010 14:24 - Sunderland
Gainsbourg perd sa tête de chou au salon de coiffure et se retrouve avec le nez et les oreilles de son double (son dybbuk?) parce que c'est le moment où se produit la synthèse entre les deux. C'est peu de temps après cette séquence qu'on voit pleurer le double, désormais inutile en tant que double puisqu'il a été consciemment "intégré" (Gainsbourg a commencé à devenir Gainsbarre vers 1977, précisément l'époque de l'album L'homme à tête de chou). Sfar n'a cependant pas tellement respecté la chronologie au sens strict (on entend L'hippopodame alors que sanglote la secrétaire de Dali, donc période Rive Gauche, alors que cette chanson date de 1973 et figure sur l'album Vu de l'extérieur); il s'est davantage conformé à une chronologie fantasmatique, la sienne, celle de sa propre perception de Gainsbourg. Du coup, s'agit-il réellement d'un biopic?
2. 21/06/2010 19:12 - A.C
Niveau Biopic, n'oublions pas "Last Days" de Gus Van Sant et "Control" d'Anton corbijn.
3. 21/06/2010 19:19 - A.C
Parce que bon, rien que le N&B de Control, pfiou, à un moment j'ai cru que Tarkovsky était revenu parmis nous...
4. 22/06/2010 20:29 - Orchid
Sans entrer dans une analyse profonde, je me suis profondement ennuye devant ce film, ou meme en ne connaissant pas grand chose de la vie de Gainsbourg, ce qui etait mon cas, et bien on a l'impression qu'on a rien appris . Le seul interet reste la scene de nu de Casta, c'est dire...
5. 23/06/2010 09:46 - Sunderland
A mon avis, c'est un film qui nous en dit davantage sur l'univers de Sfar, ce qui ne signifie pas qu'il s'agit d'un ratage. En ce qui me concerne j'aime bien la prestation de Katerine ainsi que cette scène d'un épisode peu connu de la vie de Gainsbourg, lorsqu'il eut en charge à Saint-Germain-en-Laye des enfants dont les parents avaient été tués en déportation. Sfar a tout de même bien montré la timidité de Gainsbourg et sa perpétuelle surcompensation. Il a également bien mis en relief le fait que derrière Gainsbarre il n'y avait pas seulement Gainsbourg mais aussi et surtout Lucien Ginsburg.
6. 28/06/2010 03:40 - theTerraformer
A force de vouloir sortir des chemins balisés du biopic, s'éloigner du "réel", de la chronologie et de l'histoire, je trouve que Sfar ne raconte... strictement rien. Pire, après la vision de ce film , on a juste l'impression d'en savoir encore moins sur Gainsbourg qu'on en savait.
Ça part sur l'évocation de ses rapports amour/haine avec son judaïsme avant de se concentrer quasiment uniquement sur ses relations avec ses femmes. Clairement pas l'aspect le plus intéressant de la vie de Gainsbourg. Le film est une succession de scènettes dont la succession ne construit rien.
Au lieu de filmer un scénario, ça m'a donné l'impression que Sfar filmait ses notes.
Pour le reste, plein de scène (surtout au début) font penser à du Jeunet ou du Gondry mal dégrossi, la pseudo poésie dont Sfar saupoudre son film est juste de la "poésie de spot publicitaire" (les scènes sur la plage m'ont vraiment envie de m'acheter un téléphone portable).
Mais la cerise sur le gâteau, c'est quand même la petite note d'intention de Sfar à la fin du film... Hey couillon, tu savais pas que les notes d'intentions étaient destinées aux producteurs du film, et que, logiquement, si tu as bien fait ton boulot, tu n'as logiquement pas besoin d'expliquer ton film au public ?
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