Florence Rey : l'amour taulard
SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Mathieu Bollon - le 20/12/2004 - 0 réactions -
Octobre 1994, une course-poursuite à Paris fait cinq morts, dont trois policiers et un chauffeur de taxi d'origine guinéenne. La France découvre cette affaire avec horreur. Un couple à la dérive, Florence Rey et Audry Maupin, qui ont respectivement dix-neuf et vingt-trois ans au moment des faits, entrent dans la légende comme les « tueurs nés » français. L'enquête révèlera que ces meurtres avaient été commis au nom d'une idéologie nihiliste et pseudo anarchiste. Des meurtres qui furent punis quatre ans plus tard, en 1998, par une peine de prison de vingt ans contre Florence Rey. Mais n'oublions pas que ce fait-divers est avant tout une histoire d'amour. Intense et fatale.

L'horreur en octobre
Le 4 octobre 1994, près du bois de Vincennes, c'est le chaos. Autour d'une R5 qui a été la cible de tirs pendant quelques minutes, un attroupement de policiers. Dans la voiture, une jeune fille qui ne dit pas un mot. Trop choquée pour parler. A ses côtés, un jeune homme aux cheveux longs mortellement touché. Son compagnon, qui vit ses dernières heures. Qui sont-ils ? Des amants criminels. Des horribles tueurs de flics sur lesquels vont se déchaîner pendant plusieurs semaines les journaux à scandale et les politiciens. Des jeunes responsables de plusieurs meurtres après une course-poursuite de vingt-cinq minutes avec la police. C'est tout ce que l'on sait d'eux à ce moment. On n'en apprendra pas plus avant le matin. Huit heures d'interrogatoires au Quai des Orfèvres et pas un traître mot. Quand soudain jaillit un nom : « Florence Rey ». Comme un cri. Le début d'une enquête qui permettra aux Français de découvrir leur histoire.
Genèse d'un massacre
Dix-huit ans. La terminale au lycée Romain Rolland d'Argenteuil. Et bientôt le baccalauréat. Jusque-là, une scolarisation sans problème. Une mère institutrice, un père plombier. Le goût de la lecture. Notamment les poèmes de Tristan Tzara et les Evangiles. L'écriture aussi. Puis, la quête du grand amour. A la veille du baccalauréat, c'est la rencontre. Un beau jeune homme plus âgé de quatre ans qui répond au doux nom d'Audry. C'est le grand frère de la soeur Lisiane. Quelqu'un qui sait ce qu'il veut. Qui aime par dessus tout relever des défis. Et prendre des risques. Passionné par l'escalade depuis douze ans, ce qui lui vaut auprès de ses amis le surnom de « l'albatros ». Un étudiant qui suit des cours de philosophie à la faculté de Nanterrre, issu d'une famille d'ouvriers exemplaires. Tous les deux inscrits à la CGT.
Puis, c'est l'osmose entre les deux jeunes gens. Les vacances ensemble. La marche. L'initiation de Florence à la varappe. Bientôt, plus rien ne peut les séparer. Pas même les parents de Florence qui voient cette relation d'un mauvais oeil. Peu importe. Pour Florence, c'est la libération. Fuir Argenteuil, la maison familiale. L'enfer. Le père qui entend des voix depuis quinze ans. Qui croit toujours que quelqu'un l'observe par la fenêtre. La mère qui répète sans cesse que tout est normal. Qui ne veut pas qu'on parle des voix à la maison. Pour éviter de les réveiller. Le frère de vingt-six ans qui habite toujours chez ses parents et a fait plusieurs tentatives de suicide.

Et voilà, c'est fait. Le bac scientifique en poche, voici venu le moment de s'inscrire en Lettres modernes à la faculté de Nanterre. La chambre à la Cité Universitaire qu'on loue à deux. Le travail d'appoint à côté des études. Pionne pour Florence et animateur de centre aéré pour Audry. De quoi rendre jaloux les autres étudiants. Mais bientôt, c'est l'échec. La démotivation. L'incapacité à se concentrer sur les études. Le pessimisme ambiant qui n'incite pas à aller aux cours. Le chômage qui fait peur. A quoi bon étudier ? Les études, c'est tout juste bon à s'occuper un peu. Pas d'avenir pour les jeunes, de toutes façons.
Et c'est la spirale de l'échec. Le licenciement d'Audry, qui aurait proféré des « incitations de mineurs à la débauche », pour avoir simplement prononcé les mots « bite » et « chatte » devant les enfants. Une trahison. Alors, Florence et Audry s'investissent dans un combat politique. Qui commence par la fréquentation du local de la CNT, le syndicat anarchiste, à Nanterre. Et en mars, enfin, ça bouge. C'est le vote du projet de loi sur le CIP. Un SMIC au rabais pour les moins de vingt-cinq ans. Une injustice. Alors ce sont les manifestations. L'espoir qui renaît. L'impression qu'une insurrection se prépare. Puis, à nouveau, la déception quand Balladur retire le projet. Et, pour finir, la démission de Florence, poussée par Audry, qui scelle leur destin.
La descente aux enfers
Sans argent, il faut partir. Quitter la Cité Universitaire. Une grande maison bourgeoise de Nanterre fera l'affaire. Un squat, peut être. Et alors? Aucune importance. De toutes manières, les beaux jours arrivent. Très vite, c'est l'engrenage. L'isolement. Les amis que l'on ne fréquente plus. Les familles qui ne se rendent compte de rien. La vie sans eau ni électricité. Et Audry qui devient irrespectueux, voire macho. Un comble pour un militant anarchiste. Les réunions politiques dans un squat du vingtième arrondissement. Le quartier général du milieu autonome. Un endroit où l'on côtoie toutes sortes de gens. Des marginaux. Des sans-papiers aussi. Bientôt c'est la rencontre avec « Toumi ». Un personnage charismatique du milieu autonome. En réalité un traître et un mystificateur. Qui racontera aux policiers qu'il était un espion au service de l'armée algérienne, chargé d'infiltrer l'extrême gauche. Un mensonge à l'état pur.
Et les évènements se précipitent. C'est la création d'un groupuscule, l'O.P.R., pour Organisation de Propagande Révolutionnaire. Les tracts qui appellent à la révolte sociale. La naissance d'un discours hostile à l'Etat et à ses représentants. En particulier les policiers. On achète un premier fusil à pompe à « Toumi », puis un deuxième à la Samaritaine. L'objectif est de constituer un stock d'armes. Comme à l'époque dorée d'Action Directe. En octobre, le moment de l'action est venu.
Cavale et fin des amants criminels
Le 4 octobre, c'est le passage à l'acte. Tout commence par le braquage de la pré-fourrière de la porte de Pantin à vingt et une heures vingt-cinq. Le vol d'armes avec effraction. Les vigiles que l'on neutralise à la bombe lacrymogène. Avant de prendre en otages un chauffeur de taxi et son passager. Un chauffeur qui refusera de donner ses papiers. Puis provoquera une collision avec une voiture de police. Et sera froidement exécuté pour avoir tenté de s'enfuir, en même temps que trois policiers. Ensuite c'est une nouvelle prise d'otages. La course-poursuite avec un motard de la police. Le barrage de police sur le plateau de Gravelle. Une nouvelle fusillade. Le motard qui tombe, mortellement touché. Le baiser de Florence sur la bouche d'Audry, qui mourra dans la nuit. Et pour finir, c'est l'arrestation de Florence. Il est vingt et une heures cinquante.
La cavale meurtrière des deux amants vient de prendre fin. Dans un déluge de feu et de sang. La chute de deux amoureux qui vivaient une relation fusionnelle. Un amour qui s'était transformé en servitude.
Mathieu Bollon
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