Sur le RING

Expo R. Kern : the bad bad thing

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 17/07/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Trop versatiles pour l'amour, d'apparence offerte ; leurs cuisses au goût froid de feu, d'espace et d'appel, s'engagent dans la lourde palpitation. Avec le flanc entrevu, le sexe criard, tout recommence. Sans flou, sans règles, seule celle de décontenancer, sans limites. A un mètre de nous, rouge-rouge-rouge, la projection photographique du porno se déroule, « caus'girls, they wanna have fun ».
Auprès de Richard Kern, au Palais de Tokyo, étage trois, tranquillement vous attendent, dans un divan ou sur le capot d'une voiture, demoiselles au visage de sexuelle simplicité. Jusqu'au 22 août 2004.


G
oguenardes elles sont là, bigarrées, mangeuses de viande, nourries à l'exhib, sous les feux simulés de la jouissance, de brute dilatation et de talons harnachées. Devant la baie vitrée, dans la salle de bain, le living, le lit toujours, en une, en deux, en offrande, en masturbation. Faites de sexe, de morsures et de naturel, de jeu d'oeillades, de hochements de corps, de vibrations profondes. Ces moments et ces gestes, les arabesques sulfureuses du quotidien. Pas de mannequins en effet, seules des filles ordinaires issues de NYC que Richard Kern a invité dans la pornographie.
Anatomie de l'obscène ou beauté du sexe, chez Kern, l'appel du photoporno affiche sous un grand flash ses racines alternatives et punk jusqu'à balayer toute pudeur inutile.

« Jouis, soit comblée en ta distance,
femme,
pleine de plaisir,
égale à la vague,
victime offerte, offrande au profond plaisir.» [1]

« Various love » [2]

Un oui silencieux, une déchirure, à quatre pattes en une teinte qui s'agrippe à la lueur de la photo. Intense, debout on voit et tressaille. Filles-routine, blanches, brunes, jeunes, mains cuisses et genoux relevés. Dans la ligne de mire. L'autre accrochée en contrebas, observe et laisse retomber, léthargique, l'ardeur du spectateur.

Plus loin, irisée, nouvelle prise, image louche, bouche ouverte et yeux clos, la rumeur insatiable, souffre-sang, qui suave nous renverse encore une fois.

De toutes parts surgissent visages, membres, caresses, poses et attitudes mollement entrouvertes derrières lesquelles Richard Kern se dessine. Double perversion : révéler, étreindre la provocation en laissant au modèle le choix de l'obscène.

Je ne sais pas si je dois mais je fais. Monologues hallucinés entre la fille et Richard K. Elle, penchée vers le sol vert, qui arbore le regard clair marqué d'une lueur particulière qu'insuffle la naissante provocation.

Ensuite, du jeu de la pudeur, passer à la densité d'un seul corps qui louvoie devant l'objectif et s'impose au spectateur. Qui de nous tient l'autre en haleine, qui dans ce trio infernal reste là où on l'attend.
Le cliché se contracte, les jambes explosent, l'impudence des sexes, pêles-mêles, des corps jetés sur le ring photographique, porn on the rocks, Kern est tout-rage, nous jette un débats-toi au travers de cette réalité encadrée.

« Porno-graphe » ?

Souterrain, toujours, à la lisière des styles, Kern a développé une porno-dispersion. De l'exhibition, du voyeurisme convenu, l'alternance entre une beauté obscène et l'enchaînement de miroirs à fantasme. L'expérience est corporelle, sexuelle, dominatrice et artistique.

Le voilà, explorant le champ du porno, Richard, américain à Paris, né en Caroline du Nord, ayant élu domicile à New York, lunettes rectangulaires, soulignant d'un noir respectable, son regard voleur et sex-orchestrateur : figure phare depuis les années 80 du mouvement du « Cinéma de transgression » au travers de ses courts-métrages puis, passant dans les années 90 à la photo, et occasionnellement à la réalisation de clips pour Sonic Youth ou Marylin Manson.

La photographie, comme un drap qui s'enlève, explore le champ inconnu des perversions, fantasmes particuliers. Leçon de vie obtuse, de savoir-faire négligé ; le jeu du sexe et du désir. De la fausse plainte de l'½il suggestif, pudique car amateur, passons vite à la franche invitation. L'onde dangereuse perle du motif d'une robe rose déclinante, de collants beiges déchirés et d'une chevelure folle. La complaisance d'un regard suffit. Et la foi en sa propre immoralité.

Mauvaise graine photographique

Voyeurisme ? Et alors. Richard Kern se régale de la matière qu'on lui offre et reconfigure l'emprise du désir. Le rapport de pouvoir homme- femme- spectateur devient l'objet d'une symbolique de la domination que Kern enferme dans ses clichés. « La pornographie, c'est l'érotisme des autres » [3]

 « S'il n'y a pas d'autre,
Il n'y a pas d'autres non plus.
Chacun est tout au fond de soi.
Solitude absolue.
                              Monde interdit,
Insulaire. » [4]

Du sexe et de la solitude. Le sexe et nous. Inséparables mais abandonnés. Le désir, l'envie vénéneuse brute. Sentir, ressurgir. Tout sourire caché derrière l'objectif, Kern applique une lente pression. La peau pantelante, sur le lit allongée, dans la fierté et l'indifférence, ses filles mettent en exergue leur nudité et leur sexe. En abusent confortablement, suffisantes à elles-mêmes, mais pas égoïstes.
« Libby » cambriole son corps et caresse la suggestion du trio modèle-photographe-spectacteur. Le viol aux formes multiples qui s'affiche sur les murs, offre sa face provocante, s'interdit la censure. Le dévergondage a trouvé son écrin : Richard Kern.

Photo-shop

Interlopes, les figurants des prises de Richard Kern s'ôtent d'eux-mêmes la médiocrité, lui préférant la bête insatiable qui somnole, chaude, et fermement installée au creux du ventre.

Maison close photographique, photo de boudoir dans laquelle se croisent les carnations vénérables et parfumées de chair, à la frontière de la décadence, à l'aura de la luxure. En contre plongé, de bas en haut, juché sur des talons -pourpres, verts-vernis- ou le buste bien droit, femmes, femmes- filles. Glamour d'un jour ordinaire, miaulements chromatiques, des instants au-dessus du vide.

« Red Shoes », « Mel at the window », « Lou », « Ass car », une vitrine flamboyante toute en angles, configurée par des prises mi-vues, mi-découpages qui modulent l'impact de l'image. D'anodins cadres ivres aux 3 couleurs dominantes : chair- vert -blanc qui soudain alternent et se dressent, rouge- noir- bleu face à l'½il, repris et soutenus par les courbes géométriques et les poses en losanges, qui en lignes fracas, fesses- jambes-sexes, se désarticulent dans des mouvements contradictoires.

Les « filles sauvages »

S'abîmer dans les fruits passion ou affronter la surenchère sexuelle ? Emmenés là où nous n'oserions aller. Le « nu perdu », remplacé par les plaines violentes et ombrageuses, le creusé des visages au regard indolent-colère. Ce corpus photographique plonge dans les frontières des genres : l'élite fière, figée dans sa démence -parfois une Asia Argento ou un Marilyn Manson-, unie à l'ambiance trash et aux dissonances des « filles sauvages ». Les belles ou innocentes carcasses qui traînent et transportent des espaces quotidiens, ne sont pas des codifications sociales. Elles ne sont pas non plus une transgression permissive. Plus d'un tour dans sa boîte, pas de retour à l'ordre, pas de photo plasticienne. Pas d'info, pas de fausse image. Du brut, des décharges.

Des voix, des expressions qui crient le sexe. Là, simplement, issues de New York. Révélées au terme d'une intensité personnelle. Un saut sans la pornographie...

Faussement perverses, communes ou imparfaites, une foule de filles à la beauté repoussante, à consommer. Elles explosent le sens de l'acte, acceptent la structure et le jeu de la femme-objet. Pas rétives, pas dupes, pas pudiques, toutes en sexe et en jambes écartées de regarde-moi, après tout je m'appartiens.

Disparates, frémissent les fêlures, la peau, le grain, l'absence de sophistication et le cliché. Capture des sens. Invitation au supplice.

Judith Spinoza

au Palais de Tokyo, jusqu'au 22 août 2004.

[1] Roger Meunier, « Inversement »
[2] Selon le titre d'une ½uvre d'Andy Warhol
[3] in « L'érotisme de l'art »
[4] Roger Meunier, « Inversement »

Site officiel de Richard Kern www.richardkern.com



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Ring 2012
Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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