Eraserhead : de l'origine à l'effacement, un film indélébile
SURLERING.COM - CULTURISME - par Marie-Pierre Boisserie - le 07/03/2007 - 0 réactions -
Chef-d'oeuvre absolu pour les uns, imposture pour les autres, Eraserhead de David Lynch exhale un sulfureux parfum de film culte : artisanal, expérimental, insondable. Premier clou qui plante le décor de l'œuvre Lynchienne et en fixe les fondements, Eraserhead nous projette dans un univers névrotique: peur de l'autre, paranoïa, frustration sexuelle et difficulté d'assumer la paternité sont à l'affiche.
Véritable coup de maître et premier électrochoc. Un monstre est né. Eraserhead, le film parfait ? Le paradis perdu et le mystère des origines

Au commencement, il n'y avait pas un réalisateur attendu au tournant, seulement un premier long-métrage : Eraserhead. Poétique et horrible. Le film parfait en somme, puisqu'il appartenait totalement à ses spectateurs, et que la silhouette de son géniteur ne lui faisait pas encore d'ombre. Pourtant, tout son univers et ses préoccupations y sont en germe.
Lynch lui-même a qualifié Eraserhead de film « parfait ». Qu'on lui pardonne cet accès d'auto-satisfaction: Kubrick, excusez du peu, a déclaré que c'est le seul film qu'il aurait aimé réaliser. Et puis, d'un film qu'on a porté cinq ans, on ne peut parler sans passion. Tourné par épisodes successifs entre 1972 et 1976 avec peu de moyens, le film raconte les délires d'un homme qui s'enferme dans sa chambre avec l'enfant monstrueux qu'il a mis au monde (puisqu'en vérité, l'enfant sort de la bouche du père).Equipe réduite au minimum, contraintes matérielles défiant l'imagination... Si l'accouchement d'Eraserheads'est fait dans la douleur, Lynch reconnaît que ces circonstances lui ont néanmoins laissé une liberté totale qu'il n'a jamais pu retrouver par la suite.
Regarder Eraserhead n'est pas une partie de plaisir. C'est un film d'une noirceur non diluée qui plonge le spectateur aux yeux grands ouverts dans une heure et demie de cauchemar et d'hypnose. Dès les premiers plans, deux séquences en parallèle, avec en surimpression le visage en gros-plan de Henry à l'horizontale, peuvent être vues comme la scène des origines. D'un côté, une planète qui grossit ou dont on s'approche; de l'autre, un homme à la peau constellée de brûlures en forme de cratères qui, en actionnant sa manette, déclenche l'histoire.
Monde mental et univers carcéral
Des préliminaires cosmiques introduisent le film, avec comme toile de fond la tête du héros et une sphère aux allures de planète. On comprend alors que le décollage est imminent, et que la destination vers laquelle nous embarque le film est un monde mental, celui d'Henry Spencer, perdu dans le labyrinthe de ses propres névroses. Le héros (et nous avec) est ensuite tout entier propulsé dans un vaste décor urbain sans fleurs ni arbres. Sa coiffure gratte-ciel [1] (contrastant avec un pantalon trop court) mise de côté, il a la mise d'un parfait petit employé kafkaïen, avec des crayons en guise de pochette Gillot-Pétresque. On découvre avec lui un monde immense et vide de gens qui semble porter les stigmates d'un accident nucléaire. Là-bas, le paysage se remplit d'espaces clos, emboîtés à l'infini: immeubles aux fenêtres condamnées, armoire-tabernacle abritant un foetus, petit théâtre imaginaire niché dans le radiateur. Toute ouverture sur le monde extérieur semble représenter une menace, aucune porte ne se franchit sereinement.L'enfermement est la clé du film.L'omniprésence de lieux hermétiquement fermés, de la boîte, du cocon n'est effectivement pas innocente : la claustrophilie d'Henry associée à la vision onirique d'une femme (la mère ?) aux joues ovoïdales ayant élu domicile dans son radiateur, traduisent son rêve de régression et de fusion avec l'oeuf originel. Eraserhead est un film sur la cruauté de naître. Monstruosité de la naissance à laquelle fait écho la naissance d'un monstre, donc...
Un quotidien singulier...
Mais avant d'être l'histoire d'un monstre, Eraserhead est la chronique, familière, d'un couple, et plus encore celle d'un père. On frise d'ailleurs ici le drame de moeurs : Henry « engrosse » Mary, qui accouche d'un enfant qui ne ressemble à rien, surtout pas à ses parents (ne cherchez donc pas de qui vient le menton). Monsieur et madame X, les parents de la jeune mère, font part de la naissance à Henry au cours d'un repas (une scène d'anthologie à vous décrocher la mâchoire tout en grinçant des dents) et le mettent littéralement au pied du mur, le forçant à assumer ses responsabilités. Mais Mary fuit rapidement le domicile conjugal, abandonnant père et enfant. Celui-ci tombe malade et Henry, obsédé par sa jolie voisine se met à haïr cet enfant monstrueux... Notons au passage que les difficultés de Henry à accepter sa paternité tombée du ciel recoupent un thème lancinant chez Lynch [2], celui du passage de l'adolescence à l'âge adulte.
La trame du récit, traditionnelle, est ainsi susceptible d'évoquer un paysage familier à tout-un -chacun, automatiquement passé par des épisodes similaires (repas familiaux, arrachement à l'adolescence, etc.). Mais en même temps, les décors sont démentiels, les personnages habités par des névroses terrifiantes, le bébé lui-même est un monstre que l'on n'appelle pas par son nom. Il a pourtant tout d'un aïeul d'E.T qui naîtra six ans plus tard, en 1982 : doté d'un cou de girafe supportant une tête de lapin écorché vif, le bébé asexué d'Henry a le corps enfermé dans une prison de bandages [3]. Par ailleurs, les circuits électriques réagissent à des phénomènes d'origine inconnue. Ces clignotements lumineux deviendront de véritables panneaux de signalisation chez Lynch, annonçant toujours l'intrusion d'un élément mystérieux.
Ici, tout est donc à la fois étrangement normal et désespérément anormal.
Ambiance « de folie » et agression sensorielle : Dans la tête d'Henry Spencer
En effet, si le propos d'Eraserhead est assez réaliste (monstre mis à part), le traitement de son atmosphère, lui, est parfaitement fantastique. Pour déformer le réel, Lynch se fait perfectionniste. L'ancien étudiant en Arts Plastiques conçoit d'abord lui-même les éléments du décor. Le sens du détail bizarre est poussé à l'extrême : coiffure doigts-dans-la-prise du héros, plante posée sur la table de nuit toutes racines dehors, poulets cuits remuant dans l'assiette...
Lynch a aussi conçu, avec l'aide d'Alan Splet, toute une série de bruitages non identifiables qui sécrètent à leur tour une atmosphère étrange[4]. A l'écoute de la bande-son -un bijou pour les oreilles retouché en 1994 -, le spectateur hérite de l'imaginaire d'un autre. L'univers sonore du film reflète en effet la folie du personnage, Henry (bruits répétitifs obsédants, changement brutal de registre, vacarme assourdissant...). Il n'y a plus de correspondance entre ambiances et musique, l'incohérence se fait alors bruyamment sentir. En bref, une bande son qui fait dérailler la narration, déroute le spectateur et permet ainsi de rendre compte de l'état psychologique d'Henry. Eraserhead écrit directement sur les récepteurs sensoriels sans passer par la case compréhension.
L'impossible fin : une vie renouvelée et plus monstrueuse que jamais
D'ailleurs, au fil du film, tous nos repères s'effacent à mesure qu'un échange malsain s'opère entre le vrai et le faux, le rêve et la réalité, la vie et la mort. Serait-il question dans Eraserhead d'une impossible mort ?
L' « effacement » auquel fait allusion le titre du film ne renvoie pas seulement à la scène où un homme écrit un trait qu'il gomme en positionnant son crayon la « tête » à l'envers (cerveau recyclé d'Henry) mais aussi à la tentative d'Henry de rayer de la carte le bébé qu'il a fait naître. Pour cela, il s'arme de ciseaux, incise la carapace de tissu, perce le corps du monstre miniature. Une sorte d'épaisse purée dégouline de ce corps qui semble intarissable. On assiste ensuite à une scène d'apothéose : la tête du bébé, d'abord recouverte par les sécrétions de son corps, émerge au bout d'un cordon et semble comme suspendu dans l'air. Et l'on aperçoit la fille du radiateur, chanteuse de cantiques, et Henry enlacés dans un halo de lumière blanche. Rideau, tout s'éteint pour aller briller ailleurs, visiblement. Comme dans trois autres films de Lynch s'achevant par la mort d'un personnage principal (The Grandmother, Elephant Man et Fire Walk With Me), on ne se retrouve pas avec un cadavre à enterrer sur les bras mais on atterrit au contraire dans un lieu où l'on ne meurt jamais. Perspective réjouissante ou tragique ? Difficile à dire. En tout cas, à en croire la Dame du radiateur que finit par rejoindre Henry, « Au paradis, tout est bien »...
Marie-Pierre Boisserie
[1] Eraserhead veut dire à peu près « tête de gomme » : en effet, les cheveux rasés sur les côtés et dressés en hauteur au-dessus de la tête sont à l'image de la gomme au bout d'un crayon.
[2] Que ce soit à travers le personnage de Paul dans Dune(1984) ; Laura Palmer dans Twin Peaks ; ou encore Sailor, qui doit lui aussi assumer sa paternité, dansSailor et Lula(1990).
[3] Lynch refusera toujours, même devant les questions pressantes d'en livrer le secret de fabrication et d'animation, et ses proches collaborateurs ne le trahiront pas.
[4] Exemple de bruitage: lorsque la caméra passe au-dessus du lit d'Henry, au moment où il semble plongé dans un bain de lait avec « la fille d'à côté ». Ce son a été créé en mettant un petit microphone dans une bouteille d'eau gazeuse, ensuite enfoncée dans une baignoire pleine, puis reliée, via son goulot, à un tuyau vecteur de quelques murmures. Et c'est l'eau, le verre, l'espace à l'intérieur de la bouteille qui ont créé ce son étrange.
Marie Pierre Boisserie
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