Sur le RING

Entretien tranquille© avec Antoine Chainas

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 24/05/2010 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Depuis Versus, qui l’a révélé au grand public, Antoine Chainas était considéré comme le mauvais garçon du néo-polar made in France. Des personnages noirs, un peu barrés, des thématiques vachement tendance (la drogue, le sexe, pédophilie, zoophilie), le tout inséré dans une mécanique narrative puissante et diablement efficace. Son dernier livre, Une histoire d’amour radioactive, m’avait  violemment donné l’envie de connaître davantage ce qui se passait dans la caboche de Toinou. Ce que je lui ai demandé, sans autre forme de politesse. « Toinou, on discute ? ». C’est parti. Entretien tranquille©.



Pierre Poucet : Antoine, c’est quoi ton problème ?

Antoine Chainas : Je serais tenté de te faire une réponse à la Houellebecq : peut-être suis-je trop intelligent. Mais ce serait sans doute une pirouette par trop expéditive. On pourrait donc dire que mon principal problème résiderait dans le fait d'être trop intelligent et d'être éminemment paranoïaque. Joel Houssin, grand écrivain furieux de la littérature de genre des années 70 (et réac avant l'heure : puisqu'on est dans les références caillera, il devrait te plaire. Aujourd'hui, il fait des scénarii pour TF1, tu vois ?), définissait d'ailleurs lui-même l'écriture, l'acte d'écrire, comme une gigantesque entreprise de paranoïa. Gérard Klein, pape de l'édition en SF moderne, avait d'ailleurs lui aussi, maintenant que j'y pense, parfaitement circonscrit le sujet, bon, bref. Paranoïa contre les lecteurs, paranoïa contre les éditeurs, paranoïa contre le système d'une industrie à visée unique : non plus celle des idées mais la visée marchande. Le discours n'a rien de neuf (La Boétie ou Sainte-Beuve avaient déjà fustigé avec brio et naïveté cet aspect des choses en leur temps) et, en ce sens, il serait illusoire et stérile de vouloir combattre spécialement - ou même remettre en cause - cette visée, mais il faudrait, dans l'idéal et à titre individuel, s'en tenir à distance raisonnable ; trouver, en tant que fantassin de la société du spectacle, une espèce de point d'équilibre amour / haine vis-à-vis d'une logistique (étant entendu que l'édition n'est rien d'autre qu'un outil logistique) qui soutient la littérature (matériellement et parfois, dans le meilleur des cas, idéologiquement) et la détruit en même temps (le polar institutionnalisé, par exemple, avènement d'une doxa de la paralittérature, on y revient toujours). Ce mouvement pendulaire de proximité / éloignement constitue à mon avis l'essence du malentendu : un malentendu permanent entre le moi-romancier et le reste du monde tel qu'il est conçu. Entre inclusion et exclusion. Un malentendu résolument paranoïaque.

Une paranoïa ?

Cette paranoïa se matérialise sous la forme d'une suspicion constante. Ce que l'on me demande dans le cadre de l'écriture, les sollicitations (trop) nombreuses et excessivement variées, enfin je trouve, peuvent-elles servir la fonction - de façon directe ou indirecte -  ou servent-elles d'autres desseins (le marché, la publicité, la visibilité, les relations) ? Cette question, je me la pose systématiquement lorsque je dois retoucher un manuscrit, lorsque l'on me sollicite à tel moment et pas à un autre pour écrire, faire une critique, répondre à une interview, me rendre à des salons, dédicacer l'ouvrage, aller à une émission, recevoir un prix... Bien souvent, elle m'aide à garder de la distance et surtout à faire le tri entre ce qui incombe (ou devrait incomber selon moi) au littérateur, et ce qui ne lui incombe pas, quels que soient les usages en vigueur. Dans le système actuel, on a souvent tendance à prendre l'auteur pour une sorte d'homme-orchestre, à la fois juriste, VRP, communiquant... Tu l'auras deviné,  je tente - au grand dam parfois de mon éditeur et de mon attachée de presse : je les comprends -, de réduire au maximum les paramètres superflus - non pertinents, à mon sens, dans le cadre de la littérature -, et de privilégier ce qui est apte à être instrumentalisé, à nourrir spirituellement et / ou artistiquement. Enfin bref, je ne me plie au jeu que si j'estime, dans mon infinie réalité schizoforme, que l'exercice peut m'enrichir et par ricochet servir mon expression (comme, par exemple, cette itw qui m'a permis, comme je te l'ai dit, de clarifier (sic) mes ambivalentes pensées). La suspicion reste au coeur de la démarche : se rapprocher de l'écriture et s'éloigner du livre ; se rapprocher de l'acte et s'éloigner du produit. Le tout dans la mesure du possible, bien entendu. Je ne te dirais pas que j'y parviens toujours, mais j'essaye. C'est un peu une lutte constante entre des intérêts qui, dans un système idéal, devraient être convergents mais qui me semblent, dans la pratique, devenir parfois divergents. D'un côté, le marché, les chiffres, les ego, le relationnel : tu me permettras d'être perplexe quant à leurs aptitudes à favoriser un meilleur exercice du discours. De l'autre côté, la formulation d'un propos au plus près de la pensée et des intentions. Dans l'idéal, il faudrait pouvoir se jouer des interpénétrations inévitables entre les deux domaines. Je ne suis pas certain que cette paranoïa soit un "métadiscours". C'est beaucoup plus prosaïque et empirique : elle n'est, à mon sens, qu'un outil. Idiosyncrasique, dissociatif, oui, mais un outil quand même. La muse, l'inspiration sont, il me semble, de l'ordre de la pureté créatrice, de l'élévation. La paranoïa, elle, se situe plutôt dans le camp de la corruption, de l'irruption, de l'invasion (un état de guerre, en somme). Ces représentations, si elles ont pour objectif commun la survie et la préservation de l'espace du démiurge, ne recouvrent pas les mêmes modes d'application, je crois. Cependant, il est possible aussi qu'il y ait quelque chose qui m'échappe complètement (trop de naïveté, d'idéalisme ?) dans la logique industrielle, spectaculaire et, par certains côtés, contre-productive de l'objet-livre, malgré tout support essentiel - pour quelque temps encore - de la chose écrite.

Ce malentendu, cette paranoïa, la dichotomie amour / haine, éloignement / proximité… tout cela ne vient-il pas également de ton impossibilité à te situer clairement dans un univers littéraire « déjà-là ». Je veux dire par là que tu fais nécessairement un compromis entre des valeurs strictement artistiques (vision fantasmée du créateur incréée ou poète emmerdeur éthéré etc.) tout en niant cette posture avec ton côté littérature trash, des valeurs marchandes (parce que tu cherches à être lu si j’en crois ce que tu as déclaré à propos de ton dernier ouvrage), et des valeurs professionnelles (parce que tu as toi-même les couilles dans un étau avec cette double activité de postier-écrivain et je suis sûr que tu aimerais ne faire qu’écrire, vas-y, dis le contraire). En même temps, Antoine Chainas a une vie de famille... Bref un beau bordel côté positionnement. Si je résume : parlant de ton art, ta paranoïa ne vient-elle pas du fait que tu te situes nécessairement dans un improbable compromis, et qu’en même temps tu cherches à y apporter quelque chose de nouveau (je n’évoque pas la place de la mère dans l’enfance, hein, tu noteras ?)

Pour la question du compromis, oui, pas de problème : le compromis est là à partir du moment même où tu envoies ton manus à une maison d'édition. Une maison d'une certaine envergure, qui plus est, et dans une collection au bagage historique et culturel chargé. Tu entres dans un système. Il faut, jusqu'à un certain niveau - et je dis bien jusqu'à un certain niveau seulement - s'y adapter. Ce qui nous amène au point à mon sens litigieux : si je ne nie pas le compromis, je ne pense pas qu'il se situe dans le trash ou le désir d'être lu. Loin de là. Attention, c'est à partir d'ici que je vais commencer à être décevant (ou chiant, c'est selon) :

D'abord, le trash (qui n'a rien à voir avec la complaisance et / ou l'aspect putassier  et / ou le racolage) comme argument dégradant et commercial, je n'y crois pas une seconde. Je pense au contraire que le trash rebute une grande partie du lectorat - en partie parce que le terme a été dévoyé, en particulier depuis l'avènement de la télé-réalité et des psy-shows (qui sont à mon sens tout sauf trash et se situent, pour le coup, du côté de l'instrumentalisation, de la manipulation polymorphe perverse : voilà le complaisant, le putassier, le racoleur). Le trash dont je te parle se place du côté de la marge, des poubelles, de ces choses (re)jetées dont plus personne ne veut entendre parler. Ce trash-là, le trash originel, si j'ose dire, est l'héritage des véritables para-cultures (ou contre-cultures) des classes laborieuses des années 70 / 80 : celui de la collection Gore de Fleuve Noir, celui de Bukowski et Selby, celui des hybrid fuckbooks, celui de Jean-Pierre Martinet et des éditions du Sagittaire, celui de Beavis et Butthead, de Robert Crumb et de Corben, de Rapido... L'ultime bastion, en fait, d'une créativité débridée et surtout débarrassée de toute bienséance, de tout jugement moral. Avec ce que cela suppose, parfois, d'excès, de maladresse ou de provocation, mais c'est là un bien moindre mal. Le trash pur : un oxymore qui n'en est pas un. Aujourd'hui, on a quoi dans la culture prolétaire - ou populaire, si tu préfères ? Loft Story, la Nouvelle Star, le journal de 20 heures... C'est radicalement différent.

Les valeurs marchandes. On peut en parler. Je ne minimise pas l'impact d'un livre qui se vend bien, des chèques qui vont avec et qui constituent probablement les armes d'asservissement parmi les plus efficaces qu'on ait inventées. Je ne combats pas la visée marchande. A vrai dire, elle est consubstantielle au système dans lequel l'auteur est inclus. Il n'y a lieu ni de l'encenser, ni le la dénigrer. Par contre, que j'aie dit ou pu laisser penser qu'en vertu de cette visée, mon désir était d'être lu, je n'en ai pas souvenance. Il est toujours possible, si je suis tombé sur un journaliste particulièrement rétif à toute forme de discours "excentré", que je me sois laissé aller, pour abréger ma souffrance et la sienne, à simplement formuler ce qu'on voulait entendre, ou plus simplement que j'aie dit une grosse connerie dans un de ces moments de sombre euphorie dont j'ai le secret, mais profondément, intimement, je n'écris pas pour ça. Ni contre ça, d'ailleurs. J'écris pour maintenir le contact avec certaines personnes bien précises. C'est une manière de communiquer, pour moi, de trouver des points d'ancrages très égoïstes. Ces personnes, d'ailleurs, n'achètent pas mes livres (certaines d'entre elles sont même mortes, c'est te dire...), mais le dialogue qu'il m'est possible d'entretenir avec elles durant l'élaboration ou après la sortie d'une oeuvre m'est essentiel. Tu vois, dans mon esprit, c'est à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus anecdotique de ça. Après, si les lecteurs aiment, si ça leur parle, si, parfois, ça les amène à s'interroger ou à questionner le rapport à la lecture, au divertissement, à la "servitude volontaire", je ne vais pas cracher dessus. C'est une bonne chose. Le compromis, lorsqu'il advient, se situe du côté de la "compréhension", non de la lecture. Dans le processus éditorial, lors des discussions avec mon éditeur, les concessions éventuelles se font uniquement en direction d'une meilleure lisibilité du propos. Et Aurélien Masson, mon éditeur, est très fort pour cela : pointer les incohérences factuelles éventuelles, clarifier le propos. Mais dès que l'on sort du cadre de cohérence pour entrer dans celui de l'élargissement du lectorat comme but en soi, lorsque l'on entre dans le champ de la stratégie (de vente, d'image), je refuse. Pas parce que je trouve ça "mal" ou malhonnête, mais simplement parce que ce n'est pas mon boulot. Mon boulot, c'est d'écrire un livre au plus proche de ma pensée (un peu comme en musique où l'accomplissement passe par le fait de connaître intimement les notes que tu joues, où la technique ne te sert pas à glaner plus d'auditeurs, mais à jouer exactement ce que tu as en tête). Mon éditeur l'a bien intégré, je pense. Cette limite est ténue, floue ; elle donne parfois lieu à des échange houleux. Mais, une fois encore, lorsque des compromis adviennent, ils ne concernent ni la notion de trash - au contraire, même, parfois, l'on aimerait que je m'assagisse un peu : la tentation de me rendre plus "respectable" est grande - ni une volonté d'élargissement. Désir d'être compris (sans forcément être approuvé), oui. Désir d'être lu, non. Petite parenthèse : je suis, d'ailleurs, à ce titre et jusqu'à présent, assez satisfait de mes lecteurs. Même chez mes détracteurs, j'ai le sentiment qu'il s'agit la plupart du temps de gens qui adoptent une démarche d'appropriation et de compréhension. Quand je vois les files d'attentes chez certains confrères "bankables", que j'écoute les conversations, je me pose vraiment des questions... Nous avons là, en l'occurrence, beaucoup, énormément de gens qui lisent, mais ne comprennent pas. Les auteurs concernés doivent parfois méditer cette maxime à la Charlie Hebdo : "C'est dur d'être aimé par des cons", je te jure...

Enfin, tu vois, même si l'aspect marchand ne peut ni ne doit être éludé, il est loin, très loin d'être au centre de mes préoccupations. Je t'avais prévenu que ça allait être décevant.

Ce qui m'amène au point suivant : l'aspect professionnel. Là aussi, je sens que je vais te décevoir : il n'a jamais été question, à aucun moment, pour moi, de vivre de l'écriture - ou en tout cas du roman. Vivre de l'écriture, je l'ai déjà fait puisque j'ai été, entre autres, scénariste pour films d'entreprises, puis, plus tard, journaliste et traducteur. Peut être le referai-je encore un jour, d'ailleurs. Mais tu noteras qu'il ne s'agissait de travaux d'employé, de travaux alimentaires où l'aliénation allait de soi. Idem pour mon travail dans l'administration aujourd'hui. Paradoxalement, les huit heures par jour que j'y passe sont le prix à payer pour jouir d'une certaine liberté dans le milieu de l'édition. Et pour pouvoir, le cas échéant, dire "non". Et tu n'imagines pas, mon cher Pierrot, le nombre de fois où l'on dit non, quitte à passer à côté de telle ou telle affaire juteuse, telle ou telle opportunité. Il m'arrive d'ailleurs de songer que si j'étais éditeur et que je n'avais que des bourrins comme moi dans mon écurie, je serais sûr de ne jamais gagner au quinté +. Je plaide coupable. Mais ce genre de comportement, je ne pourrais pas me le permettre si je devais en vivre, c'est clair. Alors, je te le dis les yeux dans les yeux et les mains sur les... : non, je n'ai pas envie de vivre du travail d'écrivain. Etre romancier est vraiment un sale boulot ; assez proche d'ailleurs de celui de la prostituée. Tu passes ton temps à tailler des pipes et tu flippes comme un malade quand le clille se pointe pas. Tant qu'à me prostituer, je préfère le faire au grand jour avec un vrai travail alimentaire, que de le faire sous le verni de la "créativité".  Le reste se fait en dilettante, loin de toute pression et loin du microcosme. Ceci dit, cette démarche ne regarde que moi et je conçois parfaitement que d'autres aient une manière différente d'aborder les choses.

Et voilà qui nous amène tout doucement au dernier point sur lequel je voulais revenir (on y arrive, on y arrive...) : la paranoïa. Elle ne vient pas, je crois, de cette position shizophrénique constante de ma vie - que je n'élude pas -, mais j'ai l'impression qu'elle est plus profonde que ça et plus... comment dire, éclairante. Pour employer une métaphore biologique, on pourrait dire qu'elle incarne, en quelque sorte, la sous-structure chaotique d'un système dynamique. Depuis Kolmogoroff, on sait que la sous-structure chaotique ne détruit pas, mais préserve justement le système. En admettant que mon psychisme soit ce système dynamique, une des variables non linéaires et interdépendantes en serait indéniablement la paranoïa. Elle m'aide à la fois dans les nombreux moments d'enthousiasme intense à éviter que tout ne déborde (je t'engage, si tu lis l'anglais, à te procurer The Enthusiast, de Harry Crews ; un roman qui parle un peu de tout ça, paranoïa comprise), et dans les périodes disons plus calmes, à garder la distance nécessaire par l'intermédiaire d'une méfiance, d'une circonspection constante vis à vis d'un monde - et d'un milieu peut-être : l'édition - dont une immense partie ne viserait, dans la logique tordue qu'elle implique, qu'à ta perte (spirituelle s'entend. La mort de ce que tu appelles le "poète emmerdeur éthéré"). Elle m'empêche aussi probablement de vivre dans cet état de satisfaction un peu mou, dans ce présent perpétuellement béat qui, me semble-t-il, constitue l'ordinaire du français de France. De vivre normalement, en somme.

En explorant « la marge », tu cherches quoi ?

Une alternative. Mais je n'ai pas choisi la marge. Je serais tenté de dire que c'est elle qui m'a choisi, qui s'est imposée à moi au fil de l'existence comme une évidence, comme une manière de vivre et de voir les choses. Tu parlais d'apport de la nouveauté, dans une de tes précédentes questions : j'ai le même sentiment à ce propos. La nouveauté - ou plutôt l'originalité -, si elle existe, ne se dévoile, comme le chat de Schrödinger, que sous le regard d'autrui. Elle m'est révélée, éventuellement, par l'altérité, mais je ne la choisis pas particulièrement. De plus, marge et originalité ont ceci en commun que ce sont des notions extrêmement fluctuantes dans le temps et l'espace. Si elles existent, elles ne sont que l'écume d'une société donnée à un moment T. Dis-moi, Pierrot, tu vas à la mer ? Bon, ben l'écume, c'est bien, t'adores de rouler dedans quand tu folâtres, le corps nu et huilé sur les plages naturistes. L'écume, c'est la vie, c'est l'entropie érigée en système hédoniste. Mais tôt ou tard, la mer se retire, l'écume s'éloigne. Et tu te rends compte qu'elle n'a jamais réellement eu de consistance. La nuit est tombée sans que tu t'en aperçoives. Alors, il faut te rhabiller, baisser la tête et rentrer chez toi.

Je déteste l'écume, je trouve ça dégueulasse. Tu me disais tout à l'heure que tu te servais de l'écriture comme d'un moyen de communication, d'un « désir d'être compris » différencié de celui « d'être lu ». Que cherche à dire Antoine Chainas, que veut-il nous faire comprendre, au fond?

Qu'il faudrait que nous votions Sarkozy aux prochaines élections si nous voulons avoir une chance de rester en bonne santé et de ne pas mourir jusqu'en 2017 ? C'est une possibilité. Une autre possibilité serait que je suis là, c'est tout, et qu'il se trouve que j'écris des choses qui me semblent importante à titre personnel ; des choses qui me servent, comme je l'ai déjà précisé, à prolonger le contact avec des personnes bien précises, à alimenter le débat, à devenir, dans l'échange, un peu plus riche. Mais ce que les lecteurs, les individus qui consentent à passer par le filtre du médium romanesque, "comprennent" n'a plus rien à voir avec tout cela. Cela ne m'appartient plus. Dès lors, le discours est annexé, dévoyé, trituré, mutilé, violé : il me devient totalement étranger dans le temps et dans l'espace (à l'image de cette interview, si elle est rendue publique). Et c'est, je crois, très bien ainsi. Que les lecteurs se saisissent de l'occasion pour réinterpréter, infliger les derniers outrages au texte préexistant, y projeter leurs propres obsessions (que l'on soit d'accord ou pas, d'ailleurs), est la plus grande preuve de compréhension. C'est toute la différence entre être "lu" et "compris", à mon sens.

Pourquoi ces obsessions: la drogue, l'homosexualité, la perversion ? Est-ce seulement comme l'affirment la plupart des critiques sur le polar, un traitement du Mal?

Oh non, je ne pense pas. Je serais d'ailleurs bien en peine de me prononcer sur ce qu'est le "mal". A mes yeux, il s'agit plutôt, une fois encore, de prétexte à des traitements "alternatifs". Une autre manière, peut-être, de voir le monde par le biais d'un prisme intérieur, d'un univers clos et muet à l'intérieur d'un crâne, derrière les yeux, par le retournement et le jaillissement en creux.
 
La littérature a-t-elle nécessairement un message à délivrer ?
 
Aïe, son lien avec la cité ? Une citoyenneté de la littérature ? Je crains malheureusement que le rapport de la littérature à la société ne se réduise aujourd'hui - en tout cas au sein de l'environnement traditionnel - à un lien principalement industriel. Un lien au sein duquel la fonction économique parasite tellement l'exercice créatif qu'il convient, une fois encore et à mon sens, de s'en tenir à distance respectable. Non que cet aspect marchand soit un bien ou un mal d'ailleurs - il ne s'agit que d'un état de fait -, mais c'est, je crois, à la seule condition d'un éloignement relatif que la littérature pourrait retrouver une certaine forme de "pureté originelle". Pureté idéale et idéalisée, j'en conviens. Quand à son message... Je ne sais pas. La littérature me semble aujourd'hui écartelée entre ces deux axiomes : "Prends l'oseille et tire-toi" et les deux antiennes d'une Histoire d'amour radioactive : "relève-toi" qui se transforme en "réveille-toi". Etre au coeur du glissement vers l'acceptation pleine et entière de la folie normative organisée par et pour la cité, justement, pourrait être, il me semble, une des fonctions qu'il serait possible d'occuper. Étant entendu que ce glissement peut être éventuellement circonvenu par une approche "marginale".

Que signifie accepter la « folie normative » de la cité ? Tu peux définir ce concept (t’es foucaldien) ?

 En fait, je me référais plutôt à Erasme, qui voyait, en substance, la folie normative comme un passage à l'acte transgressif. Il arrive parfois - et c'est, je crois, tout spécialement vrai aujourd'hui avec l'augmentation de capacité des canaux de diffusion et la multiplication exponentielle des sources d'information - que, par une sorte de nivellement uniforme, la transgression revête un statut normatif, qu'elle prenne donc un caractère socialement utile et facteur de cohésion : elle devient, d'une certaine manière, la règle. Bien entendu, cet état de confusion a toujours été, jusqu'à présent, temporaire (il alterne avec des périodes rigoristes à dominante autocratique visant à redéfinir et/ou réaffirmer les supposés fondamentaux dichotomiques). L'acte transgressif, la perversion (au sens latin de retournement) et la marge s'adaptent et déplacent leurs propres frontières afin de préserver leur "essence sémantique". Néanmoins, lors de ces périodes de transition cycliques, il arrive qu'il soit temporairement difficile de distinguer qui, de la norme ou de l'anormalité, incarne la folie (j'entends par là l'exfiltration sociale causée par des phénomènes dissociatifs). Un philosophe comme Lotringer, par exemple, a bien cerné, il me semble, cet état de confusion, notamment dans la description des techniques curatives visant à "recadrer" les déviants : techniques (notamment les techniques dites "de satiation") qui se transforment en dispositifs institutionnels aussi pervers, sinon plus, que les pathologies qu'ils sont censés traiter. Voilà un exemple parmi d'autres de ce que l'on peut appeler "folie normative".

Quels liens entretiens-tu avec quels auteurs, morts ou vivants?
 
Les liens que j'entretiens avec les auteurs, donc la littérature, sont essentiellement des liens de postérité. Les seuls auteurs avec qui il est possible d'entretenir un lien non phagocyté par l'intérêt, le marchandage, les sourires, les poignées de mains moites, la solidarité éventuellement, sont, tu l'as deviné, des auteurs morts - ou si loin de moi que c'est tout comme (éloignement relatif, encore : Buko, Fante, Selby d'une part, Nourissier, Robe-Grillet d'autre part...) Il y a énormément d'autres auteurs, scientifiques, chercheurs, philosophes dont j'admire le travail, mais comme ils sont vivants, je les fréquente très peu. Mon rapport à eux, une fois encore, est de nature très indirecte et presque exclusivement informatif.

Qu'as-tu trouvé chez qui ?

 
J'ai l'impression que ce qui caractérise l'ensemble des auteurs pour qui j'éprouvais quelque chose lorsque j'étais plus jeune se concevait sous la forme du dévoilement d'un potentiel, la possibilité d'accès à une immense liberté (du type : "ouah, c'est possible de faire ça ?"). Ensuite, c'est devenu, ainsi que je l'ai spécifié plus haut, un rapport de stricte documentation corrélatif d'une nécessaire - pour moi - évacuation de l'affect (que ce soit en littérature, d'ailleurs, mais aussi en musique, dessin, photo, films, reportages, essais, études, traités) : je prends, je prends... Les sources sont beaucoup, beaucoup trop nombreuses pour être énumérées ici. Parfois un détail infime, un souffle... Et puis, de temps en temps, j'ai la faiblesse d'espérer qu'avec mes bouquins que je donne aussi un peu...
 
Houellebecq et Dantec?
 
Comme je l'ai déjà dit, puisqu'on me pose souvent la question, ces deux auteurs, chacun avec leur personnalité, chacun avec leur univers, sont arrivés trop tard dans ma vie de lecteur pour que leur influence soit constitutive. Cependant, je retiendrais chez eux, d'abord une espèce de rapport amour / haine avec le genre (être dans le genre, sortir du genre en même temps), un côté insaisissable et extrêmement sincère dans le propos ensuite et enfin l'anomalie commerciale qu'ils représentent. Ce n'est pas l'anomalie en tant que telle qui m'intéresse, mais la manière dont le discours critique - ou à tout le moins non consensuel, idéologiquement déviant -, à la faveur de facteurs conjoncturels qu'il serait compliqué de détailler maintenant, est soudainement intégré, ingéré, devrais-je dire, par le système même dont les tares et dérives sont pointées (avec un brio indéniable dans les deux cas, il faut le dire). Transformer la pensée critique en produit de consommation standardisé : troublant, vraiment. Troublant et beau d'une certaine manière. Beau comme une machine de guerre. Si l'on se réfère, par exemple, au manifeste de Kaczynski, la Société industrielle et son avenir (que je te conseille chaudement si les questions de la mise en pratique de la parole extrémiste t'intéresse), le discours périphérique ou alternatif, dans les sociétés démocratiques est permis, mais, tant qu'il ne sert pas directement ou indirectement les intérêts du système, il est simplement rendu inaudible par ce dernier. Est-ce à dire que, sous des conditions bien particulières, les visions prônées par des auteurs comme Dantec et Houellebecq, se sont muées en idées temporairement acceptables - ou tolérables - par le système ? Ou s'agit-il là d'une manœuvre redoutablement habile (l'intégration économique) de désarmement ? Ce phénomène à la fois récurrent et toujours très singulier demeure fascinant, un peu terrifiant, même, mais il m'autorise, d'un autre côté, à ne pas désespérer totalement de l'humanité en général et des lecteurs en particulier.

Qu’est-ce qui « digère » la critique ? Le « système », c’est quoi ? Essai de définition.
 
Vaste question. Il est compliqué d'y répondre tant ce qu'on a nommé, abusivement parfois, "système", se révèle être une entité protéiforme, polysémique, adaptative à l'extrême, et variable. Pour faire simple (oui, je sais, je suis chiant, désolé), je m'attacherais à une définition très éloignée, pour le coup, de la philosophie ou de la sociologie (encore que...) qui est celle du physicien Gell-Mann concernant les systèmes chaotiques. Je cite de mémoire : il y a présence de système dès qu'il y a présence d'au moins trois variables non linéaires et interdépendantes. En l'occurrence, nous ne parlons pas de trois, mais de milliers, de milliards de variables. Cependant, j'en privilégierais une parce qu'elle me permet de rester au coeur de mon propos et parce qu'elle a pris, à mon sens, des proportions monumentales en ce début de millénaire : la variable industrielle. Nous revenons ici dans le champ de la manufacture (manufacture des idées, manufacture du discours, manufacture des comportements...) Encore une fois, il conviendrait, dans l'idéal, que la littérature s'en tienne à distance raisonnable à seule fin, d'ailleurs, d'être capable d'avoir une perspective : une perspective pour elle-même et une perspective à propos du système qu'elle entend scruter en y participant de facto. Il convient d'ajouter que l'auteur lui-même, dans ce type de fonctionnement englobant et multivariable, ne jouit que d'une toute petite marge de manoeuvre. Si ce n'était pas le cas, cela se saurait. Par conséquent, même si certains romanciers (Salinger, Pynchon, Burroughs, Stokoe, Teran, Gracq...) ont su faire preuve de fermeté à l'égard du leurre industriel, il peut aussi arriver, parfois, que la production critique soit "récupérée" (ou ingérée) au corps défendant du littérateur.


Antoine, en 4ème page d’Aime moi Casanova, on peut lire « Né en 1971, Antoine Chainas a longtemps fréquenté les plateaux de cinéma, les stations de radio, les salles de rédaction, les morgues, les scènes de concert, les commissariats de quartier, les maisons de repos et les centres d’essais militaires. Il travaille aujourd’hui dans une grande administration française et est l’auteur très remarqué de quatre romans parus à la Série Noire ». Jolie phrase. Sa protase m’intéresse. Tu veux bien nous en parler un peu ?

J'ai "bourlingué", comme on dit dans d'autres quatrièmes de couv'. C'est comme ça, je ne l'ai pas choisi (ou peut-être que si, mais il faudrait, pour le confirmer, une longue psychanalyse). Ceci dit, cette protase se voulait avant tout ludique. La première mouture (présente sur la première édition de Aime-moi, Casanova), précisait d'ailleurs en fin de phrase que j'étais mort en 1999 et travaillais depuis dans une grande administration française. Ça n'a pas vraiment fait rire mes employeurs et la chute a été supprimée pour les éditions suivantes. La version actuelle constitue un argument de vente à peu près décent pour mon éditeur, je suppose. Ceci dit, je ne pense pas que les quatrièmes de couverture - qui ne sont que des slogans améliorés proches de la novlangue - aient grand-chose à voir avec la littérature.

Exercice auto réflexif – et donc paranoïaque : comment te perçois-tu comme écrivain, non pas idéalement, mais concrètement, comme… « symptôme ». Euh… en fait ici je demande plutôt en quoi tu te sens le produit d’une certaine configuration – idéologique, sociale, artistique, etc., tu vois le truc ?
 
Il est difficile de répondre à cette question sans sombrer, justement, dans une vision "idéale". Pour faire court, je considère que je me perçois comme un accident tel qu'il s'en produit à chaque seconde de par le monde. Le fait est que quand ça tombe sur toi, tu as du mal à y croire (et ma position paradoxale tient peut-être aussi au fait que je continue à ne pas totalement y croire - ou du moins à ne pas y accorder le crédit approprié). Un infime pourcentage de ces accidents se transforme, à l'image de Dantec ou Houellebecq, en anomalie. Mais la plupart d'entre eux demeurent des accidents. Encore une fois, dans un système multivariable non linéaire - système au sein duquel, finalement, la voix de l'auteur est quantité négligeable -, cette mutation, cette tératologie demeure assez mystérieuse et imprévisible. Pour être plus précis, j'ajouterais alors effectivement que je suis un "produit accidentel", c'est indéniable. A la fois résultat sans surprise d'une adéquation sociale et temporelle (produit exogène) et en même temps individu guidé par des obsessions, des récurrences qui tiennent à un parcours personnel unique (produit endogène). Ces deux axes, relayés par le concours de circonstances, trouvent leur concrétisation dans la publication d'ouvrages, l'émergence de la marchandise livre, donc une certaine intégration économique de la parole (validation) appelée à devenir un discours intelligible à une époque donnée. C'est en tout cas le scénario idéal - légitime et compréhensible dans un contexte de darwinisme économique - que toute maison d'édition, tout éditeur aimerait voir se réaliser. Chaque société a les produits - et les accidents - qu'elle mérite. Je ne sais pas si c'est une bonne chose ou non. Ce n'est pas à moi de le dire (encore que je me sois suffisamment exprimé sur les finalités sociales du système pour que ceux qui le désirent puissent en déduire une réponse approximative). Il est évident que je n'écrirais pas la même chose si je vivais dans les années 50 en Union Soviétique, en 2316 sur la planète Mars terraformée, ou si j'étais une bactérie E. coli flottant avec délectation dans une flaque d'urine.

Tu préfères mourir a) plutôt marxiste b) plutôt maistrien c) plutôt baudelairien d) carrément maudit ?
 
Les trois premières options ne se rejoignent pas dans la dernière ? En fait, j'aimerais bien mourir plutôt dickien, c'est-à-dire dans un univers parallèle où je n'aurais jamais existé. Je crois que c'est ça finalement, mon drame irréversible : j'ai déjà existé.

Propos recueillis par Pierre Poucet


Toutes les réactions (5)

1. 24/05/2010 05:14 - Florent

Florentun homme libre, ce Chainas. J'en ai plus appris sur lui dans cet entretien qu'avec tous ceux que j'avais lu. Et merci à Antoine pour son dernier polar nucléaire, hors sentiers battus.

2. 24/05/2010 13:47 - AS

ASJe suis d'accord avec Florent, cet entretien est un vrai plaisir tout comme la lecture des livres de Chainas, on apprend beaucoup, l'entretien est bien mené. Bravo Pierre!

3. 24/05/2010 15:05 - Pierre Martin

Pierre MartinRavi d'apprendre que le salariat moderne (bureau et open space) n'est pas nécessairement incompatible avec l'exercice littéraire. Ravi aussi de voir que les réflexions du Monsieur sont en accord avec ce que j'avais pu lire de sa prose.

Mais je reste tout de même plus emballé par Versus que par l'Histoire d'amour radioactive. Versus était plus long, plus lourd, plus représentatif d'une ambiance, d'une humeur . L'Histoire d'amour (même si le livre est, à mes yeux, réussi) me semble tout de même plus formel, avec une construction plus mathématique, plus maîtrisée.

Et dernière nouvelle : au fait, on peut faire de "vraies" interviews avec des auteurs de polar. Très bien, je note.

4. 24/05/2010 21:49 - Valoris

ValorisJe n'ai jamais lu une interview aussi forte. Chainas a l'air à la fois complètement barré et profond. Ca doit être ça le talent, non ?

5. 25/05/2010 06:30 - Diesel

DieselEpoustouflant, un régal, votre entretien messieurs Poucet et Chainas.

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un homme libre, ce Chainas. J'en ai plus appris sur lui dans cet entretien qu'avec tous ceux que j'avais lu. Et merci à Antoine pour son dernier polar nucléaire, hors sentiers battus.

Florent24/05/2010 05:14 Florent
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