Sur le RING

Entretien avec François Taillandier

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Loïc Lorent - le 22/09/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Depuis une quinzaine d’années François Taillandier forge une œuvre. On le dit balzacien, et lui-même tend le bâton pour se faire battre en revendiquant cet héritage (entre autres). Oui, on peut encore prétendre raconter les hommes. 


En 2001, il se lance un défi fou : écrire une suite romanesque en cinq volumes. La Grande Intrigue est née. Neuf ans plus tard, les deux derniers volumes, Les romans vont où ils veulent et Time to turn, sortent en librairie. Les familles Herdoin, Rubien, Maudon – et leurs fantômes –, Louise et Nicolas, « Charlemagne » : tous sont au rendez-vous. Il y a aussi l’auteur, qui s’immisce toujours autant et nous offre un autoportrait que tout apprenti romancier se doit de lire. Mélancolique et drôle, dans les deux cas à pleurer, érudite et humble, dans les deux cas à admirer, La Grande Intrigue est aussi un style, à la fois sec et lyrique. Normal : François Taillandier aime les contradictions. A tous ceux que le cynisme, ce fléau, charme, usant de tous les outils que notre monde désenchanté lui fournit à la pelle, nous conseillons cette lecture. Ils ne peuvent en sortir indemnes.   

Une suite romanesque en cinq volumes : comment en vient-on à nourrir une ambition de cette sorte ? Dès le début, vous saviez que vous en composeriez cinq, divisés en cinquante-cinq chapitres. Pourquoi cette contrainte ? D’un point de vue formel, quelle est l’intention à l’origine de "La Grande Intrigue" ?

L’idée initiale m’a été imposée par mes romans précédents. Des hommes qui s’éloignent, Anielka, Le cas Gentile, étaient des romans du présent. On y saisissait les personnages à un moment précis de leur vie où ils sentaient un malaise, un décrochage, une crise, tenant aussi bien à eux-mêmes qu’aux conditions de la vie. Je m’étais rendu compte qu’il n’était pas possible de rendre compte de cela sans entrer, pour eux, dans leur généalogie, au sens le plus large, et, pour le monde où ils vivaient (le nôtre) dans son histoire. De quoi sommes-nous héritiers, qu’est-ce qui nous a formés ? D’où viennent nos mœurs, nos réflexes, nos façons de voir ? En un demi-siècle notre société a profondément changé : comment, pourquoi ? Alors j’ai pensé que je devais en venir à ce que j’appellerai roman généalogique, en reprenant à nouveaux frais la tradition du roman familial. Ensuite est venue la question du temps : le temps intérieur n’est pas chronologique, et je pensais depuis longtemps que le temps romanesque non plus. Je voulais faire des aller-retour entre passé et présent, mettre en évidence les oppositions ou les échos. Cette orientation, ainsi que la multiplicité des personnages, m’a alerté : je risquais d’écrire un chaos… Alors je me suis calé, de façon délibérément arbitraire, sur le temps et les nombres. 1955 (ma naissance), 2010 (j’ai 55 ans). 5 volumes de onze chapitres chacun, soit 55 chapitres. Et l’idée de publier le premier en 2005, le dernier en 2010.

La publication s’est étalée sur cinq ans. Certes, durant ce quinquennat, vous avez publié d’autres choses (notamment un essai consacré à Barbey d’Aurevilly). Mais un mois après la sortie de "Time to turn", comment analysez-vous, avec ce recul que le temps seul peut offrir, cette entreprise ?

Du recul, ça n’en fait justement pas beaucoup. J’aurai passé huit ans de ma vie avec ces personnages. J’ai le sentiment d’avoir tenu mon pari, d’une façon cohérente, même si j’aperçois les défauts de l’ensemble, et exploré (je n’ose pas dire épuisé) pour mon compte les possibilités du roman, en me donnant toutes les libertés d’écriture que je voulais. Bien sûr, je n’ai pas trouvé le secret central, le mot de la fin, la résolution de cette grande intrigue qui est la vie. Mais ça, je le savais depuis le début !

La scène d’ouverture de "Les romans vont où ils veulent" est un peu particulière (Louise et Nicolas dans un club échangiste). On pense d’emblée à "Telling", quand Louise et Nicolas s’accordent pour penser que leurs corps de quadras ne leur permettront bientôt plus de jouir intensément. Et vous dites dans "Time to turn" avoir été marqué par une vidéo porno vue sur Internet. Pourquoi cette ouverture qui tranche, sans mauvais jeu de mots, avec l’ensemble ?

Pour ce qui est de Nicolas et Louise, je pense que « c’est leur genre », d’un point de vue individuel aussi bien que sociologique. Ce chapitre se connecte au récit de la Genèse sur Adam et Eve, et par là à des réflexions sur le couple, sur l’amour humain. Ils sont « où Dieu les a laissés », comme dit le titre. Plus généralement, on ne peut guère décrire cette époque sans aborder « ce que devient » la sexualité. Epoque de permissivité, certes, et de libertés bienvenues, mais aussi d’aliénation et peut-être de « réduction » de la sexualité. D’où aussi l’évocation de cette vidéo porno assez déplaisante que j’ai effectivement vue, où la scène sexuelle tourne aux sévices, sans qu’on soit sûr que c’est simulé… C’est un turn, les valeurs s’inversent comme on le dirait des tons d’une photographie. La question est : qu’est-ce que ce temps fait de la sexualité ? Qu’est-ce qu’on en fait, moi, vous, tous les autres ? En fait, personne ne le sait. Sauf à accepter une sexualité de confort, bien prémunie contre les maladies et la procréation, point final, et qui devient un loisir parmi d’autres. Or la sexualité, à mes yeux, plonge vers le mystère, et vers toutes les ambivalences, la violence et l’amour, la pulsion de mort et l’expérience de l’autre… Notre société pense s’être débarrassée d’une certaine vision traditionnelle dite judéo-chrétienne, mais elle n’en sait pas plus sur l’Eros. Elle essaie de le « tranquilliser », de le banaliser, mais on ne peut pas…

Si je vous dis que « Les morts chez les vivants » aurait pu être le sous-titre de "La Grande Intrigue", vous me répondez : c’est tout à fait ça ? c’est un peu court ? c’est beaucoup plus compliqué que ça ? vous n’avez rien compris ?

Je dirais : c’est un peu ça – sauf qu’on peut aussi inverser les termes. Quelqu’un a écrit que La Grande Intrigue était un palindrome, qu’on pouvait commencer au dernier chapitre et remonter jusqu’au premier. Il faut repartir de mon idée sur le temps. Oui, bien sûr, il passe apparemment en sens unique, et chaque mort ferme une porte qu’on ne rouvrira plus. Cependant les morts ne disparaissent pas ; ils sont là, dans notre conscience. Ils peuvent nous culpabiliser, ou nous influencer, ou nous aider, post mortem. Ou nous intriguer, nous laisser sur les bras leur mystère. En même temps, nous habitons au pays des morts, tous. Une maison, une ville, c’est toujours à 80% le pays des morts. La Grande Intrigue essaie de mettre en scène l’horizon unique où se déroulent tous ces échanges.

« Tu vois tout depuis Vernery-sur-Arre », vous dit le personnage de Sobel. Qu’est-ce qu’on voit, au juste, depuis Vernery-sur-Arre, département de l’Yonne, « là où tout a commencé » ?

Oui, je pense que nous avons tous une « focale » au départ, géographique, sociologique, qui conditionne notre vision… Lorsque Sobel me dit que je vois tout depuis Vernery-sur-Arre, il veut dire, je pense, que je viens d’une certaine culture, très française, catholique, qui ne me « lâche » pas, même si je puis l’élargir ou en rejeter des éléments. Pour savoir ce qu’on voit depuis Vernery, demandez plutôt à Gabrielle Maudon, dans le premier volume : elle vous parlera d’un petit monde qui était le sien, d’une petite société où tous se connaissent, se fréquentent ou se toisent ; où tout le monde observe des convenances bien définies (et ceux qui s’en passent ne sont pas du « monde ») ; et ce petit monde s’effare devant les déflagrations du moderne en matière de mœurs, de techniques, etc. ; encore est-elle morte en 1978 ! Ce petit monde de la France classique, décrit par la plupart des romanciers du XX° siècle, est fort étouffant, il n’est pas celui de la liberté. C’est pourquoi Nicolas – ou moi-même – nous en sentons très éloignés, même si nous savons fortement que nous lui sommes liés. Le rapport aux origines est toujours ambigu.

"Notre société est massivement ce soldat qui a perdu ses armes."


Dans "Il n’y a personne dans les tombes", on a quitté un Nicolas posant sur le monde un regard ironique. La bêtise ambiante était pour lui un objet de moquerie. Dans ces deux derniers volumes, on a l’impression (avec Louise) qu’il ne la supporte plus, cette bêtise, qu’il entre en dissidence. Pour reprendre une thèse chère à son ami historien Jean de Malars, quel est le « point de bascule » qui fait passer Nicolas de l’autre côté, dans celui du désespoir ?

On ne sait pas. Lui non plus. Il se met à déprimer. Il entre dans une spirale de refus. Il pense qu’il ne peut plus exercer comme il le voudrait son métier d’architecte. Il a le sentiment que l’époque « tue » les métiers, fait souffrir le travail. Il parle aussi d’un déséquilibre croissant entre les humains et le monde qu’ils ont fabriqué. Le point de bascule est peut-être dans le fait que sa dépression ne semble pas avoir une source affective personnelle, mais qu’elle est liée à une évolution du monde. Peut-être vivons-nous dans un monde qui peut rendre fou. Certains psychanalystes et psychiatres émettent l’hypothèse que de nouvelles maladies mentales pourraient apparaître. J’ai pensé à ça en décrivant le malaise de Nicolas. Dans le volume suivant, il semble avoir réagi en se jetant dans la gueule du loup : il a accepté une mission d’urbanisme dans une grande ville africaine chaotique et misérable.
 
L’une des grandes forces de "La Grande Intrigue", c’est que vous parvenez à faire rire, hurler de rire avec la télé-réalité (le chapitre consacré à Cool Quartier) et l’Unilog, cette LTI moderne façon SMS. On pense à Philippe Muray en lisant ces pages. On vous entend tous deux murmurer au lecteur : « Riez, riez bien, pourtant ce n’est pas drôle, c’est même dramatique, c’est tordant, oui, mais vous ne devriez pas rire ». Ce rire n’est-il pas un renoncement ? Au reste, il y en a un que ça ne fait plus rire : François Rubien.

Je suis fasciné par ce que fait la télé, je veux dire ce qu’elle fait, et qu’elle seule fait. Les émissions jeux-confidences, supposées faire apparaître des « vrais gens », comme vous et moi. Sauf qu’aucun n’est comme vous et moi, ils sont comme la télé pense que sont ou devraient être les « vrais gens ». Cette télé-là ne représente pas le réel, elle en fabrique une sorte de clone dénaturé. J’ai voulu décrire ça à travers l’évocation de l’émission imaginaire Cool Quartier. Vous faites bien de citer Muray : il pensait qu’il y a une mutation anthropologique en cours, et je suis d’accord avec cette hypothèse. En 1997, mon roman Des hommes qui s’éloignent commençait par cette question : « Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il vraiment ? » C’est peut-être ça la grande intrigue ! Alors évidemment, François Rubien, qui a plus de soixante-dix ans et qui est un homme du monde d’avant (mais d’avant quoi ?) est complètement effaré devant ces gens qui viennent étaler leur vie sur un plateau, dans un langage déjà devenu très différent du sien… Il y a une dizaine d’années, nous avons changé de monnaie. Mais cette monnaie d’échange qu’est le langage est aussi en cours d’évolution accélérée.
 
Ce World V annoncé par le professeur-prophète « Charlemagne », c’est le devenir-banlieue du monde en même temps que sa transformation en parc d’attractions. C’est aussi un langage, aseptisé et mainstream, comme dirait l’autre. Vous réservez d’ailleurs à ce personnage, finalement assez pathétique, une fin des plus originales. Quant à ses « disciples », rien de bien glorieux non plus. La subversion – car la pensée de « Charlemagne » est subversive – est-elle condamnée à l’échec ?

Dans une perspective apocalyptique, « Charlemagne » professe que nous entrons dans le cinquième monde, World V, le néo-monde délocalisé, en réseau, indéfiniment répétitif, que mon cinquième volume tente d’approcher. Pendant ce temps, un homme d’affaires chinois développe un néo-langage universel qui s’appelle Unilog, et qui en effet pourrait être la langue de World V… « Charlemagne » fait connaître sa pensée à un petit nombre d’étudiants. Après sa disparition, en effet, le groupe semble éclater, chacun suit plus ou moins son chemin. Quant à la pensée de Charlemagne, elle a commencé de circuler dans le monde. Est-elle impuissante et dérisoire ? Pourra-t-elle modifier la vie de quelques uns ? On ne sait pas. Et moi, je ne sais pas si on peut subvertir ce monde ; on peut au moins le contredire, ne pas le laisser mentir impunément.

Il restera toujours le cœur, semblez vous dire, à travers l’histoire heureusement compliquée de Greg et Clara (une des « disciples »). L’amour, donc la douleur, ce véhicule vers la grâce ? Vous l’écrivez souvent dans les trois premiers volumes : « De combien d’amour sommes-nous capables ? » Greg et Clara sont-ils la réponse ? Peut-on dire que vous leur passez le relai, comme vous le faites avec le romancier débutant Sobel ?

C’est un peu ça… C’est la même chose que pour les idées, les théories de Charlemagne. Clara fait partie des dépositaires, elle a été la confidente favorite du penseur. Qu’en fera-t-elle ? On ne sait pas, et elle non plus. En ce qui concerne l’amour, Greg et Clara vivent quelque chose de très fort – et qui se brise. Mais ils ne sont pas finis. Ils représentent la réserve de vie de la Grande Intrigue. Eux aussi ont reçu un héritage, comme leurs parents, comme leurs grands parents. Personne ne sait ce qu’ils en feront. Il n’y a pas de « mot de la fin » !

Vous avez manifesté « publiquement » votre retour à la foi catholique – ou plutôt vous en avez parlé dans plusieurs textes. La sœur de Nicolas qui reproche à son père de nier sa « judéité », la fille de Louise qui verse dans les spiritualités new-age, Nicolas et son catholicisme culturel, les « disciples » de « Charlemagne » qui se comportent comme des apôtres (et l’on devine que le premier d’entre eux le reniera bien plus que trois fois). Cela dit, la question du sacré était déjà centrale dans "Le Cas Gentile". Ceux qui croient en quelque chose sont-ils mieux armés que les autres pour affronter l’époque ?


En effet, les préoccupations spirituelles traversent mes romans de différentes façons… Je pense d’ailleurs que Le cas Gentile est le roman d’une conversion, de ma (re)conversion – et je ne le savais pas quand je l’écrivais. Pour le reste, je considère qu’il y a deux attitudes possibles : être croyant ou athée. Je ne pense pas que l’une soit supérieure à l’autre. Ce sont deux paris également dignes. Ce qui m’apparaît, c’est que notre société se croit athée, mais ne l’est pas : elle est seulement déchristianisée, c’est très différent. Et pour le reste, traversée de spiritualités plus ou moins informes, ou d’identitarismes religieux du genre hargneux, y compris chrétiens. L’intégrisme catholique, par exemple, me paraît une forme de déchristianisation, on s’attache à des bannières, à des bondieuseries. Bref, notre société n’est pas rationaliste ou athée, elle est massivement religieuse et crédule. Mettez d’un côté un soldat bien armé, de l’autre un non-violent résolu. Ils savent où ils en sont. Et puis ajoutez un soldat qui a perdu ses armes en route. Notre société est massivement ce soldat qui a perdu ses armes. Pas plus…

Entretien réalisé par Loïc Lorent
 



Toutes les réactions (2)

1. 24/09/2010 09:40 - konkombrus premier

konkombrus premierInterview intéressante d'un auteur qui semble très subtil et talentueux(mais je confesse que je n'ai lu aucun de ses livres).j'écris donc pour regretter que son passage sur sa reconversion au christianisme et ses inquiétudes sur la société soit d'un politiquement correct exemplaire :ne trouver que "l'intégrisme catholique "à stigmatiser!comme danger sociétal aujourd'hui!quelle prise de risques,quelle accroche réelle avec notre temps.il est sur que partout dans le monde cet intégrisme fait planer la terreur et crée bien des problèmes,ooû et lesquelqs d'ailleurs on ne le précise jamais ... Comme quoi ici comme ailleurs l'intelligence le talent et la subtilité s'arrêtent là oû commence le principe de précaution

2. 03/10/2010 10:34 - CB

CBTaillandier devrait écrire pour Ring.

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