Sur le RING

Entretien à rebours© avec Marin de Viry

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 13/04/2010 - 12 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

photographie Copyright Arnaud Février / Flammarion

Marin de Viry, de son vrai nom marin de Viry, est un écrivain cher. J’ai bien dit cher, oui. Cher, si du moins je suis la thèse magistralement calibrée issue du grossier cerveau de mon ancienne prof de philo de khâgne qui me résumait, derrière ses grosses lunettes Gucci, que « ce qui est cher est rare, donc ce qui est rare est cher » (elle était agrégée, tendance compacte). Cette entrée en la matière relativement idiomatique n’a d’autre intérêt que de nous inviter à nous éloigner radicalement de cette engeance pour saluer la compagnie de mecs qui sont tout de même plus coruscants que ça. Des mecs du genre Marin de Viry.

Marin de Viry. Présentation académique façon Centre National du Livre.


« Critique littéraire à la « Revue des deux mondes », Marin de Viry a auparavant collaboré aux revues « Commentaire » et « le Banquet », et publié en 1996 chez Gallimard un essai polémique sur la presse française. Il a récemment créé à Sciences-Po un séminaire sur le roman contemporain et la modernité ».

Fin de la présentation.

Marin de Viry. Présentation personnelle.


Marin et moi nous connaissons. Un peu. Pas bien, certes, mais un peu tout de même. Je ne suis jamais allé bouffer chez lui par exemple, mais je devine par un ou deux articles du Figaro que ça doit plutôt être chouette, de dîner chez les Viry avec Lambron, Houellebecq, Iggy Pop... Et puis, plus sérieusement, Marin est le genre de type qui n’est pas du tout refroidi à l’idée de s’entretenir plus d’une heure et demi avec un inconnu – en l’occurrence moi –, un 14 février 2010 à 17 H 04 au Rouquet à Saint Germain des Près (1).

Alors voilà. Marin écrit des livres. C’est tout de même pour ça qu’on s’est rencontrés. Un pamphlet (pas si hardcore que ça mais excellent) sur la presse, Pour en finir avec les hebdomadaires, chez Gallimard en 1996. Et le merveilleux Matin des abrutis, chez Lattès en 2008, prix Cioran.

Pourquoi Marin de Viry ?


J’ai rencontré Marin grâce à Pierre Cormary. Ou presque. Plutôt grâce à Pierre Cormary à qui Houellebecq avait conseillé de lire Le matin des abrutis, Michel Houellebecq étant ami de Marin de Viry. Et la boucle fut bouclée.

Népotisme ? Non point. Je me renseigne sur le bonhomme, je lis deux trois trucs qui me le rendent a priori sympathique, et, comme dirait Raphaël Sorin, intéressant. L’auteur semble en effet commencer à bâtir une œuvre avec des livres délicats, érudits et drôles, pétris de culture classique, le tout dans un mood plutôt gentiment réactionnaire. Une œuvre, aussi, qui s’organise autour de quelques obsessions dont la compagnie nous est familière sur le Ring : la modernité ; son contraire ; les sociétés de masse ; la France, donc ; la bêtise, la perte, le déclin du beau, du vrai, des majuscules à Beau ; la destruction de toute vie intérieure (aussi appelée « abrutissement » chez Marin, concept déposé) – l’histoire, la (mort de la) civilisation, l’Apocalypse ; j’ose : la transcendance ; les magazines féminins en général ; le magazine Elle en particulier ; l’humour – il en faut, pour résister à cela –, la délicatesse aussi ; le style, le panache, l’honneur, l’humeur. Et les fétiches : le christianisme, la technique, Dieu, Satan. Et la littérature, bien sûr. Bernanos, Morand, Muray, Dantec, Houellebecq.

Chez Marin de Viry, d’ailleurs, c’est surtout Houellebecq. Et c’est assez drôle, mais Marin parle exactement comme lui, quasiment le même ton. Avec, au fil de la conversation, ces longues pauses réflexives, cette assomption de l’absence de parole au profit d’une pensée mesurée ; une sorte de pondération ou de sagesse – chez lui – qui donne à ses mots un relief intriguant, à ses phrases, cette densité, et cette distance bienveillante qui l’accompagne. Bref, pareil. Mais Marin reste tout de même plus intelligible que Houellebecq à l’oral. Pas de « Moui… enfin non… en fait… (cigarette)… je pense que… hmm… oui oui… (cigarette) mais pas tellement en fait… Dostoïevski (cigarette) avait ce mot, très juste d’ailleurs, qui disait que… disons que… (cigarette) globalement oui… il rejoint Niels Bohr… mais en réalité – et généralement – oui…  je pense que… je n’aime pas trop les êtres humains »… sur cinq heures d’entretien, on croit se lasser mais en fait non au bout d’une heure on en redemande. 

Rencontre de droite au Rouquet.


Pour notre entrevue-thé-pâté-cornichon de 17H04, Marin est assis juste à côté de la porte d’entrée du Rouquet, le regard perçant, avec quelque chose de joyeusement mélancolique au fond des yeux. Une forme de stoïcisme gai ; pince sans rire mais rit quand même. Et une allure.

Je le titille sur sa posture d’écrivain décliniste. Mais je m’aperçois vite que le terme n’est pas tout à fait juste en ce qui le concerne, je dirais davantage : tendrement réactionnaire. Car Marin n’est pas un antimoderne vitupératif. Certes, on est dans l’école classique – il me cite ses maîtres, Stendhal, Balzac, Bernanos, Drieu ; on sent l’écrivain travaillé au corps par des questionnements historiques et esthétiques. Certes sa démarche romanesque est analogue à celle d’un Philippe Muray ; le moderne l’emmerde un peu. Mais Marin n’annonce pas d’Apocalypse, ne vitupère pas aux quatre coins de la France. Marin de Viry a délaissé la voie de la détestation pour emprunter celle du rire. On chemine gaiement. Son côté esthète, sans doute, l’éloigne du ressentiment.

Nous devisons à propos du Matin des abrutis.

17H45, je constate : on a un mec qui écrit vachement bien, fin et drôle, qui me cite Loyola et Bernanos, mais qui a dû écouter les Beatles comme tout le monde (portait-il une veste de cuir ?) ; respectueux de la tradition, panthéon classique, travaillé par la métaphysique – branché vie intérieure –, plutôt tendance pessimiste mais prônant l’optimisme, ascendance catholique, de la chair et de l’esprit… bref, globalement, ce que j’appellerais un « écrivain de droite », mais une thèse est en cours sur le sujet. Et la catégorie ne résoudra jamais la complexité de l’être qui l’incarne.

Donc à l’époque, Marin de Viry et moi nous entretenons au sujet du bouquin conseillé par Houellebecq à Pierre Cormary, etc., et je retranscris ici cet entretien en faisant de nécessité vertu.

Pourquoi de nécessité vertu ? Parce que Marin vient de sortir un livre, Tous touristes, chez Flammarion. Et donc je suis bien emmerdé avec mon entretien dont je comptais faire bénéficier les lecteurs du Ring alors qu’au même moment  un livre sort sur un tout autre sujet – oui, le tourisme : nécessité. Vertu ? Voici : nous livrons ici un entretien relatif non pas au livre fraichement sorti mais au précédent, Le matin des abrutis. Et je propose au passage de labelliser cette entreprise Entretien à rebours©.

Entretien à rebours© avec Marin de Viry



P. P. : Marin de Viry, pourquoi vous être attaqué, dans Le matin des abrutis, à la figure de l’« abruti » ? Après tout, des écrivains comme Houellebecq ou encore Muray ont beaucoup écrit et théorisé sur l’homme de masse, l’individu moyen, quel que soit le nom qu’on lui donne. Quelle est la nouveauté radicale, s’il y en a une – vous parlez de « mutation anthropologique radicale » - de l’abruti par rapport à l’Homo Festivus de Muray par exemple ?

MdV : « L’homo festivus » de Muray  et mon abruti sont possibles ensemble. Je crois qu’il n’y a entre eux qu’une différence de milieu. « L’homo festivus » déteste par-dessus tout, comme mon abruti, la négativité. Ensemble, ils veulent vivre dans l’empire du oui-oui. Mais Muray décrit un genre d’hommes moins cynique que le mien, plus d’une pièce, plus simple, plus universel, moins éduqué et donc probablement moins riche. Cet homme croit vraiment à toutes les merveilles que Muray décrit : la pride, la glisse, la supériorité ontologique des bébés, la fête perpétuelle, etc. Mon abruti est plus cérébral, il appartient à cette classe de gens qui savent ce qu’ils pensent. Il sait qu’il abandonne la contradiction, l’ambivalence, la négativité, et il est conscient qu’il abandonne, ce faisant, pratiquement toute la pensée. Simplement, la pensée, il en pense du mal, car il trouve qu’elle le dessert. « L’homo festivus » de Muray est naïf, et donc touchant, tandis que le mien pêche contre l’esprit, c’est un vrai sagouin. Mon abruti est au fond un « homo festivus » des classes supérieures : il cherche à sécuriser les conséquences de l’utilisation qu’il fait de son cerveau, et même mieux, il veut faire « effet de levier » sur sa renonciation à penser dangereusement, c’est-à-dire à penser avec conséquences. C’est ce qu’on appelle « la conscience » dont il ne veut pas entendre parler.

Quant aux héros de Houellebecq, les plus importants sont des modestes, ou plutôt des humbles, comme les personnages de Muray, mais ils font l’histoire, car ils représentent le nombre, et c’est d’ailleurs ce qui permet à Houellebecq de tracer des perspectives historiques, d’être sur une échelle beaucoup plus grande que la mienne, qui reste, dans mon livre, l’échelle d’un assez petit milieu. Mon abruti a un sens tactique aigu, ne cherche qu’à profiter de l’histoire que les autres font, il se place, il a le sens de ses intérêts. Je me rends compte en vous répondant que je le déteste, c’est pour ça que je ne pouvais pas faire un roman, et que je me suis contenté de faire un essai romancé.

Pour moi, oui, l’apparition de l’abruti des classes supérieures correspond à une mutation anthropologique, si j’observe bien. Je rencontre de plus en plus de gens qui ont l’air parfaitement normaux sur le plan intellectuel, qui ont même bien souvent une solide culture générale, mais qui vivent en quelque sorte délibérément à l’écart d’eux-mêmes. Ils fabriquent des signes à usage externe et du vide à usage interne. C’est une forme nouvelle d’équilibre général de la personne. Vacuité interne, mais « toutes options » externes : la bagnole, les études, le job, la femme, les enfants, l’appartement, et surtout le cerveau ont quelque chose d’impeccable, de très bien fini. C’est à peu près le parachèvement du type d’homme que décrit Bernanos, dans La France contre les robots, ou encore celui que décrit magnifiquement Dantec dans Cosmos Incorporated, quand il montre des personnages qui se vident d’eux-mêmes et se réduisent à un code, à une série de caractères numériques : le ballon se dégonfle, percé de l’extérieur. Qu’est-ce qu’il y a dans cet extérieur ? Autre chose que soi-même : le diable, des stimulis publicitaires, tout ce que vous voudrez. Voilà ce qui m’a frappé : le fait de rencontrer de plus en plus de gens qui fonctionnent comme ça, comme s’ils se vidaient de ce qui constitue l’intériorité, dans la tradition.

P. P. : C’est ce que vous entendez par : « Le monde va si mal que même les abrutis n’ont pas l’air cons » ? L’apparence de normalité du moindre abruti ?

MdV : Phénomène étrange, de plus en plus de gens très brillants sont en réalité complètement abrutis, c’est-à-dire qu’ils ont fait le choix, pour être épargnés par le monde moderne, de ne tirer aucune conséquence de leurs sensations, de leurs impressions, de leurs réflexions. Pourquoi ? Pour avoir la paix, probablement. 

P. P. : L’effet du « somnifère euphorisant » que vous évoquez dans l’ouvrage ?

MdV : Quand vous fabriquez un mur d’images à la périphérie de vous-même, c’est exaltant, euphorisant, car ça marche, on vous remercie de cet effort, les gens applaudissent au spectacle que vous donnez de votre personne (prenez un type qui se donne un air important en pianotant sur un blackberry pendant un dîner : on l’admire). Et en même temps, ça vous calme, ça vous endort, comme après une bonne journée de travail. Bernanos avait tracé le portrait de Maurras en ancêtre de mes abrutis : il disait que lorsque Maurras avait une inquiétude sur sa propre personne, il regardait de l’extérieur la statue de lui-même qu’il s’était sculptée, et cette vision le rassurait.  Vous voyez le balancement: euphorie, sieste.

P. P. : L’abrutissement est une réponse à une contrainte sociale, dites-vous. Une manière de vivre harmonieusement dans un monde contraignant. Qu’est-ce que cette contrainte sociale, ou ce qu’on pourrait appeler la « contrainte efficiente » de l’abruti ?

MdV : Cela peut être une pression liée à un cadre professionnel, dans l’exemple que je développe dans mon livre. Mais pour d’autres ce peut être une pression insoutenable liée à la vie quotidienne : le bruit, le métro, les publicités criardes de la télévision, le cauchemar des centres commerciaux, toute cette espèce d’immense accumulation de stimuli qui donnent effectivement l’envie de décrocher, à cause de l’épuisement nerveux... Alors on passe de l’envie de décrocher de temps en temps à l’envie constante de décrocher. On passe d’une réponse ponctuelle à un environnement agressif à un système de vie abruti. C’est ce que j’essaie de montrer : Jean, mon héros, est un type intelligent, qui un beau jour décide de décrocher définitivement pour avoir la paix ; à partir du moment où il décroche, il devient beaucoup plus efficient, mais dans le vide. Le « plein » qui est à l’extérieur finira par avoir sa peau, mais plus tard, pas dans mon livre, pas encore…

P. P. : Vous évoquez deux vecteurs principaux de contrainte dans votre livre : les magazines de mode ou de prétendue psychologie, les injonctions diverses qu’ils contiennent. Et d’un autre côté vous évoquez la technique. Pensez-vous réellement que les magazines aient autant de force, constituent véritablement une source d’injonction sociale ? Je pense ici à Houellebecq qui, dans Les particules élémentaires, évoque la découverte du slogan de l’humanité future dans un catalogue des 3 Suisses. Mais il y a ici nécessairement une part d’exagération, non ?

MdV : Disons que les magazines que j’évoque sont un exemple de la manière dont on peut se servir d’une autorité instituée pour vivre abruti. On peut lire Elle, par exemple, pour savoir comment se représenter le monde, les rapports homme-femme, la famille, la société, la culture. C’est crétin mais c’est possible, et même souhaitable d’un point de vue « abruti ». Elle est un peu le Parti Communiste du XXIeme siècle. N’allez surtout pas penser que je dis que Elle est intrinsèquement lié, par je ne sais quel pacte méphistophélique, à l’abrutissement : on pourrait le lire intelligemment, j’imagine que c’est possible, même si je ne vois pas très bien comment. L’idée, c’est qu’il n’y pas d’abruti(e) qui ne déléguerait pas sa vision du monde à autrui. 

Cette « méthode abrutie » a ses risques. J’imagine dans mon livre deux amies qui visitent l’appartement l’une de l’autre… ces appartements des deux femmes reproduisent parfaitement l’idéal type de l’appartement féminin parisien disponible dans ce magazine, l’appartement branché, pour le dire vite. J’introduis à ce stade un élément important de l’abrutissement : la violence. L’abrutissement, c’est la bêtise, mais c’est aussi la violence. Car elles finissent par se taper dessus, par un processus de haine  mimétique.  Chacune veut avoir été la première des deux à avoir bien imité le modèle prescrit de l’appartement branché. Dans un monde abruti, il y a une lutte féroce pour être le premier de la classe, recevoir un certificat de bonne conduite de l’autorité. L’honneur de l’abruti, c’est d’imiter en premier. Il y a une phrase magnifique de Stendhal là-dessus, à propos d’un imbécile, dans la Chartreuse : « son exagération le porta naturellement à la tête de son parti ». Ce personnage mineur de La Chartreuse devient un personnage majeur, aujourd’hui.

P. P. : Qu’entendez-vous par « vie intérieure » ?

MdV : Le rapport entre la réflexion, la sensation, l’émotion, la méditation, et la conduite de sa vie. Pour le définir négativement, il s’agit de tous les moments qui échappent à la distraction, au sens pascalien. Bernanos a écrit cette phrase qu’il faudrait graver partout : on ne comprend rien au monde moderne tant qu’on n’a pas compris qu’il se construit contre la vie intérieure.

P. P. : Comment qualifieriez-vous cette morale ? Un hédonisme humaniste ? Élitiste ?

MdV : Restons modeste : il s’agit juste de promouvoir l’idée que sa propre personne est intéressante, et qu’il ne faut pas la soumettre à des arguments d’autorité. Après, on fait ce qu’on veut avec cet « égotisme », comme disait Stendhal. On fait ses choix. Rien à voir avec l’égoïsme, naturellement.

P. P. : Finalement, n’avez-vous pas l’impression de cautionner l’idée d’après laquelle hors de l’individu point de salut ? L’individu est-il le seul remède à l’abrutissement ? N’y a-t-il pas un remède collectif, ou transcendant ?

MdV : L’abruti décide qu’un mur d’images va le représenter dans le monde. Cela veut dire qu’il ne veut pas faire de lien efficace entre sa personne et le monde. C’est une sorte de stratégie d’intransitivité, si vous voulez : son image le protège contre la vieille nécessité morale d’être conséquent. Il échange la grandeur d’être conséquent contre la paix de la sieste. Ce programme implique qu’il prenne tout le temps soin de son image. Simplement, une image, ça vaut zéro, contrairement à ce que racontent les stratèges du « capital immatériel de marque ». Sollers a une très belle expression là-dessus, il dit : « Mon image c’est mon cadavre ». Alors, pour un abruti, la transcendance, ça n’existe pas. La transcendance, c’est la transitivité par excellence : ça part du fond de soi, et ça finit par rencontrer un principe inconnu logé dans l’éternité. Alors, le type qui soigne sa petite image à longueur de journée, il est loin de se douter que ça existe, la transcendance… Non, c’est vraiment très juste, cette phrase de Sollers. D’ailleurs, il est très frappant de voir à quel point la littérature est pourrie par la question de l’image. C’est une infection, cette histoire d’image. Un look, une demie phrase, une mini-rumeur, et, ça y est, vous êtes embarrassé d’une image, à moins évidemment que vous ne l’ayez voulu... C’est pour cela que la provocation pratiquée par certains est très saine ; par exemple, donner une image tellement dégueulasse de soi qu’elle ne correspond manifestement à rien de sérieux… à moins qu’elle ne corresponde à la volonté tactique de faire en sorte que les imbéciles s’excitent, auquel cas je trouverais cette tactique tout à fait légitime.  Je n’en voudrai jamais à des auteurs qui ont utilisé tous les moyens consistant à se débarrasser de leur image. Les « provocations » de Houellebecq par exemple, ou de Dantec, de Beigbeder… tout ça, tant mieux : c’est un moyen pour que les crétins paniquent. Ils excitent les imbéciles. On peut préférer « offenser » les imbéciles, comme le voulait Bernanos, que les exciter. Mais offenser, exciter, c’est un peu pareil, c’est une question de méthode pour se frayer un chemin vers le scandale, le vrai, le scandale de la vérité, laquelle  n’est jamais « image ». Les imbéciles sont parqués dans une prairie d’images où ils paissent tranquillement. Je comprends très bien le besoin de lancer des pétards dans ce champ de vaches, et de partir en courant pour éviter que les fermiers (Associations de Fainéants Sentimentaux et Néanmoins Vindicatifs, Hautes Autorités pour la Transparence des Autres, Partis des Rentiers du Bien, Magazines Sympas, etc.) vous rattrapent. C’est potache, mais vivant, comme démarche. Ensuite il y a la technique consistant à ne rien dire à personne, le modèle Salinger. Mais j’observe hélas que certains écrivains sont ces sculpteurs de leur propre cénotaphe : ce sont eux que Bernanos ridiculisait.

P. P. : Des noms !

MdV : Oh… je crois que la plupart des écrivains ont cette tentation. Mais j’observe aussi que certains, à les lire, ne semblent même pas effleurés par cette tentation : Calaferte, Gofette, Maugarlone, par exemple.

P. P. : Vous aussi, vous êtes tentés ?

MdV : Oui, bien entendu, pourquoi faudrait-il que je sois dépourvu d’amour-propre ? Mais bon, je suis passé chez les pères, je me méfie de mon amour-propre. C’est assez faux-cul comme réponse ?

P. P. : Quelles sont les sources littéraires qui vous ont poussé à vous lancer dans un tel sujet ? Les références en la matière sont  nombreuses : Dantec, Houellebecq, Muray… Qui sont vos pairs ? Vous évoquez beaucoup Bernanos, Maurras… Votre panthéon, c’est celui de la « droite littéraire » ?

MdV : Oui. Non. Euh… Je ne sais pas. Je ne sais pas si Stendhal est de droite, si Hugo est de gauche. Enfin c’est compliqué, cette question, je me débinerais volontiers. Disons que ma culture est classique et que mes préférences vont vers les auteurs morts, même si évidemment je pense déceler chez certains contemporains des traces de génie. Balzac disait que la découverte d’un génie n’appartient jamais à une personne seule, il faut que les gens d’esprit mettent un bulletin de vote « génie » dans une urne ouverte jusqu’à la fin des temps. Autrement dit, même si j’avais le talent de déterminer qui est un génie et qui n’est pas un génie littéraire, ça n’aurait aucune importance. Le trésor de la tradition littéraire est gardé par – allez – mille personnes. Quand l’une d’entre elles meurt, elle est remplacée. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup, dans ces mille, qui votent avec ferveur pour Ségolène Royal. Ni d’ailleurs pour Nicolas Sarkozy. Vous voyez que je finis par vous répondre. 

P. P. : Beaucoup de références à la pensée chrétienne, la théologie dans votre ouvrage, notamment sur la question de la discipline intérieure. Vous dites notamment – avec ironie ? – « Les abrutis n’ont pas compris la chose essentielle à savoir qu’il n’y a qu’une vérité, c’est que la vérité n’est qu’amour ». Même chose à propos de la technique cette fois : vous évoquez, à la suite de Bernanos par exemple, un projet « satanique ». Quel est le sens de cette pensée chrétienne aujourd’hui. Comment fait-elle sens en littérature ?

MdV : Je ne connais pas de plus haute pensée sur l’élévation de l’homme que celle de la tradition chrétienne. Là, on n’a pas le temps, mais je vous dirais bien pourquoi je récuse Bouddha de tout mon être. La croyance en l’existence et en l’éternité de l’âme, qui est aujourd’hui considérée comme une espèce de métaphore ringarde, ridicule, tirent les hommes vers le haut (ça peut les aplatir, aussi, par peur, mais en ce moment ce n’est pas le danger), et même vers le définitif. Je ne vois pas de littérature qui puisse s’épanouir sans que l’esprit qui la fait pose cette question de l’âme. Ceux qui cherchent à éloigner ce « ridicule » deviennent ridicules. Je pense à Robbe-Grillet, à Angot, et d’une façon générale à tous les Mickeys qui prétendent négliger l’infini, écarter le mystère d’un revers de main: le dédain de la métaphysique est une posture impossible, qui tourne au crétinisme à la longue, et les « esprits forts » sont faibles. En plus, sur le plan littéraire, ça mène à l’ennui, à la pinaillerie, à la chicane. Ce truc d’éviter l’âme, c’est daté, c’est contingent, c’est « petit bras ». Ceci dit, je crois que même du point de vue de Dieu, ce serait très ennuyeux s’il n’y avait que des auteurs chrétiens, qui pensent ce que je viens de dire. J’ai une admiration littéraire toute particulière pour les auteurs fascinés par le christianisme, mais qui ne peuvent pas y croire. Etrangement, ceux-là sont souvent les meilleurs. Ça doit être l’apparente injustice distributive de Dieu qui veut cela.

Ensuite, sur la technique, j’aime bien raisonner comme la théologie, qui utilise l’idée (mais je n’aime pas beaucoup le mot employé) d’un plan de Dieu pour les hommes, une espèce de bagarre métaphysique qui oppose le plan de Dieu au plan de Satan. La technique fonctionne avec des plans. Et elle repose sur une certaine manière de décomposer les choses de façon à ce qu’on puisse les recomposer après à son aise. Et donc quand on dit que Satan utilise la technique, ça veut dire que ce qui intéresse Satan dans l’homme, c’est le fait de pouvoir le mettre en mille morceaux et de le recomposer à sa manière. La technique peut être le vaisseau du diable, comme on disait autrefois que la femme est le vaisseau du diable, non pas pour la condamner, mais pour constater qu’elle peut jouer le rôle de vecteur…

P. P. : La technique comme un plan, la pensée chrétienne, les descriptions de l’humanité future dans Le matin des abrutis… tout cela converge vers une dimension nettement prophétique dans votre œuvre. Vous envisagez, vous anticipez, lorsque vous évoquez un possible « un désir d’abattoir généralisé », un « délire sacrificiel généralisé » ou « une soif de Führer » (incarné par Cindy Sanders avec pour première marche vers l’Elysée, M6). Rares aujourd’hui sont les penseurs ou écrivains à y croire vraiment. Dantec me semble être l’un des seuls écrivains à épouser cette thèse apocalyptique. Où vous situez-vous sur ce point ?

MdV : Beaucoup de gens, à commencer par René Girard, pensent que le désir mimétique tel qu’il est poussé à son paroxysme dans le monde contemporain peut déboucher sur une crise mimétique généralisée, caractérisée par le fait que tout le monde cherche en tout le monde une victime sacrificielle. Cette dynamique-là – qui est quand même lourdement favorisée par la modernité, par la consommation, la compétition économique, politique, etc. – est extrêmement puissante. Et pour la casser, il n’y a pas d’autre possibilité que de régler la question du sacrifice. Le christianisme propose quelque chose : puisque Dieu s’est sacrifié à travers son Fils, il n’y a plus besoin de sacrifier personne. L’innocent a déjà été tué, ce n’est plus la peine d’en trouver d’autres à faire dévorer aux lions. On n’a pas planté une croix dans les arènes de Rome pour rien. Quand on parle de « paix chrétienne », c’est de cela dont on parle : la grosse bêtise est derrière nous, nous l’avons déjà faite, il suffit de s’en souvenir pour ne pas recommencer. Mais quand vous êtes dans un monde païen, vous avez toujours besoin de sacrifier pour vous calmer un peu. L’accélération du mimétisme par les moyens modernes de communication et de publicité fait que l’on peut très bien envisager une situation apocalyptique. Girard a très bien décrit cela. C’est une hypothèse qui ne me parait pas tout à fait absurde. La montée aux extrêmes des individus atomisés.

P. P. : Que pensez-vous de la vision de Maurice G. Dantec là-dessus précisément ?

MdV : Il y a deux choses : la fin des temps et le moment Apocalypse. La fin des temps, c’est La Jérusalem Céleste, la cité de Dieu, la ville aux portes ouvertes. Un mélange de soulagement, de célébration, et d’extase. En revanche, le moment Apocalypse, c’est-à-dire celui de la Révélation, où les choses s’éclaircissent dans la douleur, c’est un travail assez effroyable où il s’agit de séparer l’ange de la bête à l’échelle de l’humanité passée et présente. Dantec a fait une très belle description de l’Apocalypse (dans Cosmos Incorporated), qui réussit à être à la fois de science-fiction et très canonique, en restant très près de Saint-Jean de Patmos, pour autant que je puisse en juger. Je dois avouer que cette histoire d’Apocalypse, c’est ma perspective, c’est mon esthétique, je sens qu’il y a là-dedans une forme de vérité que j’accepte avec surprise, mais sans beaucoup de réserve.

P. P. : Dans cet ordre d’idée, vous abordez beaucoup les problèmes en terme de « civilisation », une notion que vous cherchez à cerner. En tous cas, votre réflexion s’élabore à cette échelle là. Quel sens lui donnez-vous ?

MdV : C’est simple : je rattache la civilisation à l’élévation individuelle. Sans individus élevés (et donc des grands exemples, des super sujets, des super-citoyens, etc.), pas de civilisation. Et je rattache l’élévation à la discipline. Le fond de l’élévation, c’est quand même la discipline, le fait de s’arracher à ce que ne ferions naturellement, c’est-à-dire dormir et chasser. Ou plutôt : dormir et tuer.

P. P. : Pas de politique ? Votre livre n’est pas neutre…

MdV : C’est affreux d’écrire un essai, parce qu’après, légitimement, on vous demande, comme vous le faites, des précisions sur ses idées. Quand on fait de la fiction, on peut dire « Oui, mon héros est tout à fait favorable à Hitler », et ça passe très bien, nul besoin de se justifier. Ou alors « c’est une khmère rouge bon teint mon héroïne, ah ça vous pouvez le dire »… En quelque sorte, on peut se lâcher sans crainte, alors que là tout à coup je me découvre une espèce d’obligation de prudence, que je n’aimerais pas assumer, dans l’idéal. C’est peut-être pour ça que mon livre est à moitié un essai et à moitié une fiction …

P. P. : Mais justement, c’est important : on peut se poser la question de l’ambiguïté de votre posture : le recours à la fiction – qui, certes, n’est pas nécessairement là pour faire œuvre d’illustration – et le recours à l’essai d’un autre côté. Pourquoi finalement cette hybridité ?

MdV : Ce n’est pas une ambiguïté, c’est une espèce de lâcheté que j’espère provisoire. Je n’assume pas complètement le fait d’avoir des idées et de les défendre, en fait. C’est la raison pour laquelle lorsque je veux exprimer des idées, je les mets dans des saynètes qui font porter ces idées par d’autres que par moi : manière de se débarrasser de la responsabilité des idées en question. C’est un truc d’abruti. J’ai été contaminé. Il n’y a toutefois rien dans mon essai que je me reprocherais, à le relire. Lâcheté, c’est peut-être un mot un peu fort, en tout cas c’est l’ennui de débattre avec des gens crasseux qui vont m’expliquer que je suis conservateur ou réactionnaire… ça, jamais ! 

P. P. : Le fond de l’ouvrage est certes assez réac, gentiment réac. Mais finalement la fiction, et aussi le côté comique voire grotesque de vos personnages, vous permet de vous distancier de propos plus « polémiques » – je n’aime pas ce mot. Un pas en avant deux pas en arrière finalement ?

MdV : Vous avez l’air d’avoir vraiment lu et aimé mon livre… Je n’en reviens pas.

P. P. : Complètement. Une œuvre complète, au carrefour de nombreux questionnements contemporains sociaux, politiques et littéraires. Sur la posture de l’écrivain également, tenez : vous nous donnez par exemple la méthode pour devenir un « écrivain de droite » comme vous dites, avec son côté pamphlétaire et critique… Question : est-ce qu’aujourd’hui on peut faire une œuvre de fiction pour critiquer la société ? Est-ce que l’essai ou la fiction peuvent y parvenir ? Quelle portée ça a ?

MdV : Prenons la situation dans laquelle était Stendhal au moment où le « juste milieu » triomphe, sous Louis-Philippe, dans une société comme celle de Nancy où se déroule Lucien Leuwen : on voit bien qu’on ne peut pas échapper à la platitude, à la bêtise… On ne peut pas échapper à la description de cette ambiance minable de guerre bourgeoise contre les ouvriers, de ces préfets carriéristes, de ces officiers en demi-soldes qui jouent au billard dans les salons légitimistes... Ce qu’il y a de terrible, c’est que ces gens, au summum du minable pour Stendhal (qui garde en tête les prodiges d’héroïsme de la Grande Armée), sont des aigles par rapport à la plupart de nos contemporains.  L’officier légitimiste qui a démissionné de l’armée par fidélité à Louis XVIII, il a beau être ratiociné et ne pas comprendre grand chose, il l’a fait, il s’est privé de revenus dont il avait besoin, car la fidélité est chez lui un sentiment agissant. On a envie de fleurir sa tombe. Vous voyez de belles choses comme cela, autour de vous ?  Moi, très rarement.
 
Les grandes choses, les belles choses, sur le plan moral comme d’ailleurs sur le plan esthétique (les centres commerciaux, toujours…) sont encore bien plus rares qu’elles ne l’étaient à l’époque de Louis-Philippe, qui pourtant était considérée comme un point bas par Stendhal. C’est la raison pour laquelle j’ai une immense admiration pour un écrivain comme Houellebecq parce qu’il va chercher le beau résiduel. Or, la situation actuelle du beau,  ça me rappelle un peu le cri du Christ quand il dit « Quand je reviendrai qui sait si j’aurai encore des amis ». Bon, eh bien, la situation romanesque dans laquelle nous nous situons, c’est un peu celle-là. A priori, dans le paysage moral, très peu de personnes sont capables d’être des modèles de personnages. Les personnes manquent de personnalité, si vous me passez ce truisme. Donc, arriver à faire un beau personnage – un personnage beau dans sa vérité -  avec le narrateur d’Extension, qui est, je le rappelle, un cadre moyen en mission dans le service informatique du ministère de l’agriculture, un homme très proche du néant, « ambulat in tenebris », il faut vraiment presser le citron ! Dans toute l’œuvre de Houellebecq, le beau résiduel résiste avec une force extraordinaire, comme dans « La possibilité d’une île », où la beauté survit à deux guerres nucléaires. Voilà. Et c’est la situation du roman contemporain, d’être cerné par les centres commerciaux, les dépressifs, les inconséquents, les lâches sans le savoir, bref, toutes les laideurs et tous les morts-vivants de la modernité. Et pour transformer cela en une belle vérité, il faut une grande force d’âme. C’est une chose qui est, aussi, impérieusement utile, car nous avons besoin d’un miroir.

P. P. : Bon. Vous évoquiez tout à l’heure sur « ceux qui seraient dignes de vivre dans la cité »… ça soulève tout de même la question des travers de la démocratie. Je me souviens avoir lu des références à Tocqueville dans votre ouvrage. Question : l’abrutissement est-il selon vous consubstantiel à la démocratie ? Dans De la démocratie en Amérique, il me semble que Tocqueville avait très bien vu cette chose-là, lorsqu’il évoquait, dans cette course à l’égalité, dans le mimétisme démocratique, l’apparition possible d’un pouvoir immense et tutélaire qui serait une espèce de tyrannie douce cherchant à ôter aux citoyens leur propre entendement – leur vie intérieure si vous préférez – au profit d’un confort à la fois matériel mais aussi et surtout intellectuel. Vous souscrivez à cette vision de choses ?

MdV : L’automatisme de la comparaison est devenu la trame même de notre vie intellectuelle. Et il ne me semble pas que la démocratie en soi produise cela. En tous cas pas en France. Parce qu’en France, si je comprends bien, la République essaie de modérer la démocratie. Parce que la République se sent l’héritière des siècles passés, elle est conservatrice – la république c’est la chambre haute de l’histoire, et la démocratie, la chambre basse. Et donc, quand on a trop sacrifié le destin national sur l’autel du contentement mimétique, triste substitut de l’intérêt général, on a toujours, heureusement, une sorte de réflexe anti-démagogique qui finit par jouer, un réflexe altier – on va dire citoyen romain – qui est quand même dans notre surmoi républicain. Enfin, je ne sais pas trop si je l’espère ou si je le déduis de notre histoire…

Ceci dit, peut-être l’organisation économique actuelle aura-t-elle la peau de notre système politique, surmoi républicain compris. Si l’on considère que les bases de la puissance sont l’épargne et la production, le système économique actuel favorise le contraire : la consommation et la production de vent, d’image. Si vous retirez le bidon du PIB, il ne reste plus grand-chose. Duteurtre est l’écrivain de cette exploration là, assez terrifiante.

P. P. : Le remède à cet état de fait, appelons-le « la stratégie de désabrutissement » –, est-il dans la pensée réactionnaire qui contiendrait selon vous « les conditions de la transformation du monde ». La pensée réactionnaire est-elle vraiment le seul cadre de pensée valable selon vous pour entamer ce désabrutissement ?

MdV : Je suis quand même frappé par une chose : la vitesse d’oubli. Houellebecq me parlait de cela d’ailleurs, dans notre entretien pour la Revue des deux mondes, de la vitesse d’oubli du catholicisme en Espagne ou du catholicisme en Irlande qui est pour lui incroyable. Je suis également frappé par ce phénomène d’oubli en France. En France, nous avons même pris de l’avance, car nous sommes intéressés à oublier, si je puis dire, n’ayant pas été très très brillants, il y a soixante-dix ans. On a quand même beaucoup misé sur cet oubli. Et ce déni, si vous voulez, est à la fois la tentative de restauration du sublime national - la geste gaullienne nous y invite, d’ailleurs, et je sais gré à un Régis Debray de la réactiver tous les matins -  et en même temps le voile pudique que nous jetons sur notre passé glorieux de juin 40. J’espère qu’à un moment ça ira mieux… pour les trentenaires actuels, je crois, ça ira mieux. Ils pourront sauter par-dessus le 17 juin 40, jour de Pétain, et aller directement au 18, jour de De Gaulle. Se désabrutir, c’est renouer avec la possibilité de la victoire, individuelle et collective. Je ne crois pas qu’on soit obligé d’être réactionnaire pour envisager la gloire. 

P. P. : Faites gaffe, je vais avoir trente ans dans pas très longtemps et je ne partage pas tout à fait ce point de vue… Disons qu’en quelque sorte, il y aurait deux solutions aujourd’hui : s’abrutir ou faire la gueule – enfin, plus élégamment, devenir réactionnaire.

MdV : Non, justement. Je pense que la littérature se construit contre les préjugés, tout comme la philosophie. Et je pense vraiment que les bons écrivains de demain seront des écrivains gais, contrairement au préjugé sinistre en vigueur, mais gais avec une très grande conscience du drame. Je ne crois pas du tout si vous voulez à la fécondité future de la posture du « mécontemporain » en littérature. Je n’ai rien à reprocher à Muray, qui était un auteur génial, mais je ne sais pas pourquoi il s’est accroché à la détestation. Je ne comprends pas l’intérêt de la détestation. Mais je ne comprends pas la modération non plus, dans le rapport avec notre situation historique, qui doit nous mettre en colère. Donc je dirais qu’il faut être d’une certaine façon extrême, et se départir de toute détestation. C’est ça qui fait la difficulté de la posture d’un bon écrivain, ou même d’un essayiste, d’ailleurs. Caractériellement, c’est difficile !

P. P. : Vous ne vous définissez donc pas comme un imprécateur ou un pamphlétaire. Pas de détestation… sauf peut-être quelques méchancetés contre les « pétasses » de catalogue. Ceci m’interroge sur votre posture, justement. A la fin du Matin des abrutis, finalement, vous revenez sur la posture de « l’écrivain de droite » que vous décrivez comme étant entièrement fabriquée et somme toute assez confortable. Vous avouez ici quelque chose comme un geste « tactique » en quelque sorte, pour le paraître. Et vous avouez encore que, entouré d’écrivains et de « gens qui pensent », vous vous sentez menacé. N’est-ce pas là un piège dans lequel vous seriez tombé ?

MdV : Il y a une forme de sympathie entre moi en tant qu’abruti potentiel d’un côté, et mes personnages de l’autre. Je ne me mets pas dans cette posture de l’intellectuel qui surplombe le problème, tout simplement parce que je ne suis pas un intellectuel, je ne sais même pas ce que ça veut dire. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi une forme hybride, entre la fiction et l’essai.

P. P. : Si vous deviez vous définir en tant qu’écrivain, dans quelle « case » accepteriez-vous d’être rangé ? Moraliste ? Portraitiste ? Satiriste ? « Simple » romancier ?

MdV : Le plus haut point de la littérature française, c’est le théâtre et la poésie. Pas tellement le roman finalement. La poésie, à cause de l’exercice de célébration, d’esthétique pure, et plus mystérieusement parce qu’elle proclame que l’essence des choses réside dans les mots qui les désignent. C’est l’exercice de la source, si vous voulez. Et puis le théâtre, parce que c’est l’exercice qui rend compte des passions humaines, et qui en même temps a cette fonction centrale de ressouder la société, de faire partager un sentiment commun à l’issue de la pièce – si la pièce est bonne. Je crois vraiment qu’il y a d’abord la poésie et le théâtre, et ensuite seulement le roman. Le roman est un genre dans lequel des types qui sont juste des poseurs savent très bien s’immiscer… Une mauvaise pièce de théâtre que j’ai vue récemment, dont l’auteur est un Mickey Absolu, même quand elle soutenue par de bons acteurs, ne passe pas.

P. P. : Mais ce ne sont pas des genres auxquels vous vous êtes essayé. Quelle est alors votre « identité d’écrivain » ?

MdV : Brrrr… Là tout de suite, j’aimerais bien écrire des livres qui soient à la fois des romans, des essais et du théâtre. Regardez par exemple le dernier livre de Marc Lambron, Théorie du chiffon : tout le livre est un dialogue entre un couturier – une star mondiale –  et un journaliste. Ça s’appelle une « sotie », car Lambron est facétieux, mais ça pourrait très bien s’appeler récit, ou roman. Ou théâtre. Et pour moi, c’est là où la langue française excelle vraiment. Dans le raccordement des genres. Molière : philosophe, essayiste, romancier, poète, le tout dans la forme d’une pièce de théâtre.

P. P. : Question vicieuse – que j’annonce, donc elle l’est beaucoup moins : le contexte politique français, disons depuis 2007, a-t-il favorisé chez vous la naissance de ce livre sur les abrutis ? Je veux dire, lorsque l’on s’est mis à parler de la « droite bling-bling », « décomplexée », ou de la non-ignominie d’aujourd’hui à s’avouer inculte – je pense ici aux Chroniques du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud -, tout cela a-t-il accéléré votre projet ?

MdV : Je pense effectivement que ce « bling-bling » est un attentat contre la civilisation française. Mais je pense aussi qu’il y en a eu de plus graves. Celui-là reste somme toute l’attentat classique de l’esthétique des parvenus, dont on se remet toujours. 

P. P. : Vous ne voyez aucun pont entre littérature et politique ?

MdV : J’enseigne à Science-Po et mon cours s’intitule « Littérature, politique et modernité », donc des ponts, j’en vois partout. Mais je serais d’accord avec Nabokov sur le fait que jamais un écrivain ne doit démontrer quelque chose, démontrer par exemple que l’optimisme est une bonne chose, etc. Montrer et démontrer s’excluent. En même temps quelqu’un qui aujourd’hui traiterait de la chose politique avec un vrai talent de plume – un talent de plume-miroir (je ne sais pas si Patrick Rambaud y est parvenu, je ne l’ai pas lu) – ce ne serait pas mal. Yasmina Reza avait essayé avec son bouquin sur Sarkozy mais à mon avis elle n’a pas réussi parce qu’elle l’avait trop aimé, Sarkozy. Elle l’a considéré en quelque sorte avec les yeux d’une future mère, on avait l’impression curieuse qu’elle était enceinte de lui. Elle était trop partie liée. Et je ne vois pas aujourd’hui d’écrivains qui soient installés au cœur du système et qui parviennent à le décrire. Pourtant on n’y échappera pas. Je veux dire qu’il faut que quelqu’un se paye d’aller à l’Elysée, dans les coulisses du pouvoir, dans les coulisses des journaux, etc. pour rendre compte de la manière dont ça marche. On n’a pas de Tom Wolfe en France. Tom Wolfe ne défend pas une idée républicaine ou une idée démocrate ; il va dans les plus grosses universités américaines qui sont d’énormes machines politiques, il observe les moindres détails, et il écrit un roman, en l’occurrence, « Moi, Charlotte Simons ». Où sont les écrivains français qui font ça ? Taillandier, Lambron, Beigbeder le font sur des morceaux du système. Mais on sent quand même, avec tout le respect que j’ai pour ces auteurs, qu’ils ne zooment que sur une petite partie du tout. Ce qui serait formidable, ce serait de quitter cette élégance métonymique très française, si vous voulez, et de mener un projet prométhéen d’écrivain qui irait à l’Elysée, à TF1, France Culture, Europe 1, etc., et qui rendrait compte de la manière dont les choses marchent. Et de la manière dont les âmes marchent. Péguy disait qu’il ne faudrait pas que l’infiniment petit vienne à manquer à l’infiniment grand. Il ne faudrait pas qu’un projet ample vienne à manquer à la littérature. Mais il n’y a plus grand monde pour comprendre ce que veut dire le mot « ambition ». Etre écrivain, c’est se libérer des puissances, c’est une très vaste ambition. 

P. P. : Marin, avec quoi vous abrutissez-vous ?

MdV : Ah ! C’est la fin ! J’ai supprimé le Brick-breaker de mon Blackberry… au cas où j’aurais eu des tentations… Mais attention, il peut y avoir une hygiène de l’abrutissement, un peu comme une douche. Il est bon de regarder d’un œil morne trois heures de Jeux Olympiques d’hiver. Trois heures de saut à ski, par exemple, ça vous remet sur pied.

Réalisé par Pierre Poucet



Toutes les réactions (12)

1. 06/04/2010 09:52 - Floria Tosca

Floria ToscaLa fiction argumentée: un nouveau genre? En tout cas, superbement intéressant cet entretien.

2. 06/04/2010 10:21 - Pierre Poucet

Pierre PoucetMerci, Floria.
Oui, c'est une sorte de fiction argumentée effectivement, ou d'argumentation fictionnalisée. Bref, un truc transgenre. Pas neuf, certes, mais très efficace chez Marin de Viry. On n'est pas dans le roman à thèse, c'est encore autre chose, de beaucoup plus subtil. La littérature parle enfin de quelque chose, et en parle bien.

3. 06/04/2010 13:26 - Lucas

LucasFloria, tu continues...

De Mary est un type brillant, semble encore plus rapide que Muray sur certains traceurs, très étonnant.

4. 06/04/2010 16:15 - Greg môk

Greg môkOui, vraiment, au sujet de l'entretien.

5. 11/04/2010 14:01 - Vespasien

VespasienMerci pour cet entretien et cette découverte !
Marin de Viry met le doigt sur un véritable paradoxe qui semble toucher plus particulièrement notre époque: des individus instruits et intelligents qui ont abdiqué leur personnalité et leur liberté. Etrange. Et même inquiétant...
En tous les cas deux nouvelles lectures qui m'attendent !

6. 13/04/2010 17:39 - Hantz

HantzJe ne connaissais pas ce lance roquette. Je vais me procurer son Tous touristes, j'aime l'odeur du napalm au petit marin.

7. 13/04/2010 20:22 - Karl

KarlJubilatoire, ce Marin de Viry.

8. 14/04/2010 01:17 - Crashtest

CrashtestBeaucoup aimé, également. Merci pour cet excellent entretien!

9. 14/04/2010 21:40 - temujin

temujinburp

10. 15/04/2010 17:20 - Nathalie Almeyda

Nathalie AlmeydaStyliste, brillant, tout sauf un touriste.

11. 18/04/2010 14:06 - CarolineM

CarolineMTrès belle interview. Très intéressant. Merci.

12. 19/09/2010 12:17 - Lepol

Lepolerreur fondamentale ! ce n'est pas l'homme ou certain hommes qui sont en cause, non c'est l'hystérie... je reviendrais sur le sujet...

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La fiction argumentée: un nouveau genre? En tout cas, superbement intéressant cet entretien.

Floria Tosca06/04/2010 09:52 Floria Tosca
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