Sur le RING

Eloge de la petite crasse sémantique

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 26/04/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La paix. Ils nous fichent la paix. Voici quelques temps que notre presse ne nous rapporte pas ce qu’il est convenu d’appeler un-écart-de-langue-regrettable, autrement dit, une petite frasque bien crasse qui, tel un morpion, aura salement titillé le pubis du très virginal politiquement correct. Les régionales sont finies ; Frêche ne nous sortira plus sa recette pour être élu par « des cons ». Et le carnaval autour du « c’est un fait » de Zemmour a peut-être offert aux bégueules leur dose d’indignation. Enfin, jusqu’à la prochaine sortie des rangs…

Comment aujourd’hui oserait-on se fendre de cet horrifique écart-de-langue-regrettable ? Qui parle clair ? Où demeure cette bonne vieille rotondité de la pensée ? Sans la jouer poujadiste, combien de discours politique se permettent l’usage d’un mot patois, d’une expression grasse, se payent un « il a une tête pas catholique » ? Hérésie ! Odieux populisme ! Il faut un Gollnisch pour entendre au revers d’un argumentaire une citation de Pagnol genre : « Il n’y a que le tramway qui n’est pas passé dessus ». Ou bien un Mélenchon –  peau bouffée de tabac, dents pourries – pour nous lâcher fièrement un « votez gauche tête-de-bois ». Le reste, les Juppé, les Valls, les gouvernants, s’évertuent tant que faire se peut à nous parler administration, service public, finance, égalité etc., etc. Tout ce qui ne sent pas spécialement bon ma France, ses fromages, et le babillement de mémé. La « chienlit » de De Gaulle, on se demande qui serait suffisamment couillu pour nous la roter gaillardement aux prochaines manifs. Impossible. Surtout quand le gaullisme se nomme De Villepin. Même les types comme Nigel Farage se font rappeler à l’ordre pour une admonestation un peu trop IIIème République au Parlement européen. Clemenceau, avec son « Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul… même quand ce n'étaient pas les siennes » sur Lyautey, se retourne dans sa tombe.

Ce qui vient à l’appui de cette absolue congestion du parler franc, de la crudité, voire du vulgaire, c’est qu’il se trouverait une certaine prestance, une retenue nécessaire, une élégance de la neutralité qui échoirait à tout homme désireux de fourrer son nez dans les choses de l’intérêt général. L’idée de rhétorique politique s’estompe ; elle se fait marketing : on cherche à ne point trop retourner le cœur d’un électorat pensé gentillet. Chaque harangue doit respecter un code précis pour entrer sur un champ de bataille qui, déjà, n’en est plus un. « Ce politicien », ce n’est plus « cet homme », « cette voix », « cette épée ». Non, c’est : « un démocrate », « un généreux censeur », « un débiteur de doux principes » qui ne choqueront point parce qu’extirpées du réel, de ses côtés merdeux notamment. Or voici qu’un dictionnaire des gros mots de la littérature classique vient de paraître. De quoi battre en brèche le mythe de l’aménité nécessaire, de la vénusté de la parole.  

Saloper le phrasé sans en écorner la grâce.

« Je me promets de mettre les pieds dans le plat, d’être violent, impitoyable, près de cracher un joli glaviot à la face de la médiocratie » disait Flaubert (1). Oui. Un « glaviot » : «  n. c. Crachat. Altération probable de « claviot », « crachat », sous l’influence de « glaire » ». Ça jure tellement avec la phrase et la représentation que l’on peut se faire de Flaubert que c’est un peu comme si la substance muqueuse s’était sur le champ rependue au visage du médiocre ambiant. Le terme argotique a ce je-ne-sais-quoi de tranchant, d’impulsif, de vivant ; au détour de la littérature, l’éructation, le foutre, le sale. Le viol de la raison : vocation à proprement parler littéraire, puisque plaisir de l’écriture et de lecture se dissocient nécessairement de science et logique.

Dressons un florilège.

Tout d’abord, Sade. Que n’usait-il pas de l’argot pour nous dresser le tableau de ses débauches : « Tu me branlais trop vite, dit Rodin à sa sœur, peu s’en est fallu que je ne déchargeasse. Il ne faut faire que plotter [peloter] et me sucer de temps en temps. » (2) ou comment planter insidieusement un subjonctif imparfait au milieu d’une dépravation lexicale. Sade ou le sublime du sperme dans un calice : voilà un symbole qui allie la bassesse et le transcendant. Et bon sang, quel aristocrate !

Baudelaire maintenant. Qu’est-ce que  Les fleurs du mal, sur le plan conceptuel ? Que l’on pense au célèbre poème « La charogne ». Ou à ça : « Plus l’homme cultive les arts, moins il bande. […] La brute seule bande bien, et la fouterie est le lyrisme du peuple. » (3). Une espèce de diablerie décadente, mais de grand Monsieur, de « prince des nuées ». Quelque chose de décalé. De « bandant », voilà : le mot est lâché, la boucle est bouclée.
« C’est un fait » : tous, même les plus grands passent par là. Montaigne : « Ils envoient leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en règle. » (4) ; Marivaux : « Il y trouvait son compte, car il aimait le vin et la salope » (5) ;  Les frères Goncourt : « Comment ! Me refuser, moi, moi qui ai des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme. Plessy-Arnould ! » (6). Allez, encore Flaubert : « Sacré nom de dieu de merde de nom d’une pipe de vingt-cinq mille putains du tonnerre de dieu, sacré nom ! » (7). Non mais franchement : qu’est-ce que Rabelais ; qu’est-ce que Molière ? Beaucoup de pets Messieurs. Et rien de plus humain.

Rien de plus grand.

D’ailleurs, ceux qui intercalent inopinément le fin et le grossier de nos jours, on sait d’où ils viennent. On sait aussi ceux qui ne veulent pas entendre leur voix : « Une bite, on peut toujours la sectionner ; mais comment oublier la vacuité d’un vagin ? » (8). Houellebecq. Evidemment.

De la promotion d’un retour au lard.


La (le ?) plastique actuelle du discours, étalé partout, au journal de 20H, à la radio, dans les journaux, n’est pas pour autant le beau langage, celui de la vie, celui de la littérature. Echec de l’argument selon lequel le discours devrait être châtié pour s’exprimer librement. Quelques remarques s’imposent dès lors.

Affirmer que l’ère démocratique impose un parler plus abstrait, plus neutre, moins orné, et moins généreux sur les détails, n’est pas idée neuve. Tocqueville disait déjà : « J’ai montré précédemment que les peuples démocratiques avaient le goût et souvent la passion des idées générales ; cela tient à des qualités et à des défauts qui leur sont propres. Cet amour des idées générales se manifeste, dans les langues démocratiques, par le continuel usage des termes génériques et des mots abstraits, et par la manière dont on les emploie. C’est le grand mérite, et la faiblesse de ces langues » (9). Et en nous montrant que la majorité pouvait se faire despote, au même titre que tout tyran, Tocqueville nous enjoint à lier la modification du langage par la démocratie moderne au risque de voir la prophétie orwellienne de la  novlangue pointer son nez. Empiriquement, nous en verrions les symptômes au quotidien : il convient de parler de « technicien de surface », non de balayeur ; de « gens du voyage », non de gitans ; à l’inverse, parler de « nègre » (malgré les somptueux discours de Sédar Senghor sur la négritude) est sévèrement réprimé, et l’on préfèrera « black » – anglicisme qui par définition quitte les sphères de notre imaginaire culturel –  pour parler simplement d’un homme noir. Et les exemples vont ainsi à l’infini : l’apparition même du mot « homosexuel » n’est que récente (XIXème), elle était déjà une abstraction, un terme quasi-médical. S’y est substitué le « gay », qualificatif-monde, sans concrétude pour celui qui le prononce, parce que ne piochant pas dans sa vulgate, sa civilisation, son identité. Demandez à quelqu’un de définir « gay », pour voir.

Depuis son apparition, c’est la bourgeoisie qui a le monopole du bien parler, qui en maintient la richesse sémantique. Désormais, bien que plus morcelée, elle en élague la générosité, l’abondance expressive au profit d’un convenable toujours plus technique ou abscons. Notre beurre salé se fait margarine aux Omégas 3. Et l’on voit le prolo (10) se replier sur lui-même, et chercher « sa voix », le « sociolecte » dans lequel il se retrouvera. Ce langage-neutralité n’étant fait que pour les vies confortables du citoyen-monde, il n’a rien de paternel. Que l’on pense au phénomène des Chtis. Ou bien plus sérieusement, au problème des banlieues, de l’usage de l’arabe (pour ne citer que lui) comme langue usuelle de jeunes français issus d’une immigration vieille, bien souvent, de trois générations. Et à l’inverse, que l’on observe l’apparition d’une mixture linguistique extrêmement composite, fondée sur des influences toujours plus diverses, prononcée en milieux tendance nunuche, et qui chute dans d’hideux « t’es trop fun, débar ! Lol », avec cette incroyable névrose en toile de fond.

Barthes dénonçait le « classico-centrisme » (11) en ce qu’il empêchait une appropriation directe par les jeunes gens de leur langue, qu’il était trop autoritaire. Les écoliers vivant la littérature enseignée  comme un cours d’orthographe prohibitif,  n’avaient qu’à en craindre, à y lambiner. Or, si ce qu’il appelait « discours encratique » (12), discours épousant la doxa, va encore plus loin dans la distanciation à la vie réelle de l’individu, jusqu’à l’impossible appropriation : où va-t-on aller ? Et si, en visant l’humanisme, la démocratie et l’égalité, la censure du bienpensant contre les fameux écarts-de-langue-regrettables, ne procédait qu’à l’abandon de l’individu, à sa soumission ? Les 20% de Le Pen, s’ils venaient aussi de là ?

Bref, que l’on prenne une optique tendance réac, ou une autre, plus rouge, plus structuraliste, voire marxiste, il y a de quoi s’inquiéter de l’imposition de ce nouveau français passé au Cif, sans petites saletés ; de cette sommation généralisée à l’épuration du grossier. N’y a-t-il pas un paradoxe historique à voir au pied de l’étendard démocratique moderne une nouvelle forme de restriction mentale ? Quel malaise dans la civilisation, pour parodier Freud, cela pourrait-il emporter ? Le retour d’un parler franchouillard au quotidien ne rallumerait-il pas les cendres de l’amour pour la langue du citoyen socialement esseulé ? N’y aurait-il pas dans l’usage admis de « daron » (13), « nabab », « toubib », « gougnotte » un nouveau principe fédérateur par la langue, voire un nouvel élan pour la littérature ?

Morsay a vraiment tout foiré.

Frédéric Gajaray


Christophe Belzunce, « Racaille ! » Comme disait Racine, Seuil, 2010, 221 p., 12 €.
 

(1)    Flaubert, Correspondance, 1876, cité par Christophe Belzunce.
(2)    Sade, La nouvelle Justine, in op. cit., entrée « Peloter ».
(3)    Baudelaire, Mon cœur mis à nu, 1859-1867, in ibid., entrée « Bander ».
(4)    Montaigne, Essais, 1592, in ibid., entrée « Bordel ».
(5)    Marivaux, Le Télémaque travesti, 1736, in ibid., entrée « Salope ».
(6)    J. et Ed. de Goncourt, Correspondance, 1853, in ibid., entrée « Enculer ».
(7)    Flaubert, Correspondance, 1842, in ibid., entrée « Merde ».
(8)    Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éd. J’ai lu, p. 47. Il me semble que cette phrase est un matériau suffisant pour écrire plusieurs livres (essais, poésies et romans). Les onze syllabes de la première branche sont plus nombreuses qu’il n’y parait : « Une bite, » pèse au moins quatre syllabes, surtout avec l’espace de la virgule (celle de Michel étant plutôt étendue). Ce qui nous donne au final deux alexandrins, puisque la vacuité du vagin dans le deuxième temps de la phrase glisse beaucoup plus vite. Le point virgule prend l’allure d’une césure parfaite, comme la reproduction de l’asymptote fondamentale entre les deux sexes. Ça, plus le complexe d’Electre…
(9)    Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, réf. éd. Folio, coll. « Histoire », p.100.
(10)    Ne vous écœurez pas de ce terme, ce serait mon échec. Le prononcer, c’est d’ailleurs peut-être daigner (et non pas dénier) s’y intéresser. Peut-être qu’oser dire « prolo », vu la pression ambiante, c’est le prendre en compte, voire l’aimer ?
(11)    Barthes, Conférence prononcée au colloque « L’Enseignement de la littérature » tenu au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle en 1969, in Le bruissement de la langue,. éd. Points, p. 49 à 56.
(12)    Barthes, Une civilisation nouvelle ?, Hommage à Georges Friedmann, 1973, in « Racaille »…,  p. 119 à 133.
(13)    Vlan ! C’est bien français « daron » : « Croisement probable de baron avec l’ancien français Dam (issu de dominus), « seigneur, maître ». Le terme revêt d’ailleurs le sens de « maître de maison » au XVIIème […] ».


Toutes les réactions (2)

1. 26/04/2010 17:58 - Kim

KimExcellent et plein d'humour. Dommage que vous n'aillez pas cite Philippe Murray et son style extraordinnaire pleine d'invention!
Effectivement la langue francaise comme l'art sans rugosite c'est un peu comme un camembert sans odeur.

2. 27/04/2010 00:57 - Karl

KarlExcellent billet, très drôle et comme Kim, malheureusement orphelin de Muray...

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Excellent et plein d'humour. Dommage que vous n'aillez pas cite Philippe Murray et son style extraordinnaire pleine d'invention! Effectivement la langue francaise comme l'art sans rugosite c'est un...

Kim26/04/2010 17:58 Kim
MgDantec
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