Sur le RING

Elégie pour un imbécile

SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Raphaël Bartleby - le 04/05/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

L’Imbécile, journal satirique dirigé par Frédéric Pajak, n’est plus, et ce depuis plusieurs années, mais il est toujours aussi difficile de trouver quelque chose qui ne fasse pas regretter cette période faste durant laquelle l’attente de la sortie du journal était déjà en soi un plaisir. Humour noir à tendance dépressive, un brin intellos et misanthropes, Pajak et sa fine équipe, les contempteurs de leurs contemporains, auraient pu en faire rêver ou cauchemarder plus d’un. Pourtant, c’est plutôt dans l’indifférence quasi généralisée que le projet a fini par capoter. Lui n’en était cependant pas à son coup d’essai et l’on aurait pu croire que Dame la Chance allait finir par lui sourire de toutes ses dents cariées –  derrière lui, déjà enterrés, l’Imbécile de Paris et l’Idiot international. Comme quoi, quand ça ne veut vraiment pas passer, ça ne passe pas ! Joli gâchis, diront certains. C’est le destin, diront d’autres. Tout du moins quant on veut bien prendre la peine d’y croire. Peut-être aussi que le manque d’espoir en a fait fuir certains. Le talent à lui seul ne fait pas toujours vendre. Après cela, les kiosques à journaux sont devenus moins attrayants au chaland qui passe. Que restait-il à penser en ces temps troubles de diète intellectuelle ? Les journaux ne se vendent plus, ainsi ne pas en acheter finit par devenir tendance. Mais l’imbécile en soi continuait de clamer son bon droit. Le droit d’être un imbécile prenait une dimension tragique. L’imbécile humain ne voulait en aucune manière ressembler à ses frères et sœurs imbéciles. Mais la démocratie imbécile finit par mettre tout le monde d’accord. Tous sur un même pied d’égalité. Ce qui somme toute était assez fâcheux. Car le troupeau d’imbéciles ne sera jamais l’imbécile solitaire, comme a dû l’écrire Friedrich Nietzsche un jour de trop grande solitude.

 

« Je suis un imbécile ! » titrait quant à lui Raymond Devos dans l’un de ses fameux sketches. Rencontrant en effet dans la rue un imbécile qui se vantait d’en être, le narrateur avait voulu la preuve de son allégation et l’imbécile avait alors mis tant d’intelligence et de subtilité à la lui démontrer que le narrateur avait fini par se demander si l’autre ne l’avait tout simplement pas pris lui-même pour un imbécile. Et Witold Gombrowicz, l’auteur de Ferdydurke, de surenchérir : « L’homme dépend de l’image de lui-même qui se forme dans l’âme d’autrui, même si c’est l’âme d’un crétin. » Ainsi, ils s’étaient tous ligués au sein de l’Amicale des Imbéciles pour rapporter son fait au premier imbécile qui passe. Mais d’imbéciles, le plus illustre n’en demeurait pas moins le roi sur son trône Elyséen, l’imbécile cocufié, non par sa femme, la belle chanteuse diaphane à la voix de poussin malade,  mais par son électorat le plus volatil, poulets d’élevage et autres pigeons de farces sacrifiés au prochain tour de l’urne. Un vague conseiller en communication, lui-même diplômé patenté, Docteur éminemment reconnu ès Imbécillités,  en vint à conter toutes sortes de choses au roi des imbéciles et à les lui ancrer bien profondément dans le cerveau. La plus bête d’entre elles peut-être concernait ce cher pays voisin, un pays peuplé d’imbéciles de la pire espèce, lui avait-il fait remarquer, dont il semblait souhaitable qu’un juste châtiment en vînt à les frapper. Pousser le monarque à déclarer la guerre devenait une imbécillité de premier choix qui le placerait sûrement, lui, le Conseiller, au premier plan médiatique, calife à la place du calife se prenait-il à rêver.

 

« Les hommes aiment si peu la vérité qu'il est inutile de courir le risque de leur mentir. Leur propre médiocrité morale se chargera de les en détourner » (Baltasar Garcian)

 

Un peu plus bas dans le Royaume, dans un bourg malodorant et bruyant, plongé dans le rythme insouciant et infantilisant de son travail, le béotien imbécile, poulet élevé en batterie, citoyen de dernière catégorie, sait qu’il peut assurément trouver un certain réconfort dans la lecture du baron d’Holbach – son Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans lui rappelle la place utile qu’il occupe au sein de la hiérarchie sociale, lui la petite fourmi travailleuse qui courbe l’échine à chaque fois qu’on le lui demande. Etre capable de n’avoir d’avis sur rien est déjà en soi un acte salvateur qui, au demeurant, ne dépasse pas le stade de l’imbécile heureux mais qui en réalité le transcende à un degré bien plus élevé encore. Car n’a-t-il pas été écrit par un grand philosophe que le maître finit toujours par devenir l’esclave de son esclave ? Tout comme L’Art de la prudence de Baltasar Garcian, qui peut aisément servir de guide de survie en territoire ennemi, apprendre à jouer des apparences, savoir dissimuler, n’en dire point trop et cultiver le mensonge pour entourer l’ennemi et le pousser à la faute, voici désormais les éléments fondamentaux du guerrier en col blanc à l’ère des imbéciles. L’ego trip imbécile a d’ailleurs fini par se jouer de l’existentialisme benêt des imbéciles du café de Flore et des Deux Magots. Les idées et l’esprit du Saint Germain des Prés de l’Age d’or ont un goût de fin de règne depuis déjà plusieurs années ; ils sont comme les derniers pétales d’une fleur fanée. Dans ses méditations en temps de crise, John Donne rappelle que la mort d’un imbécile n’est qu’un passage, semblable à l’eau qui s’écoule du robinet pour retrouver la terre nourricière d’où elle a surgi. L’immortalité alors, comme l’eau qui goutte, devient source d’angoisse. Il y a désormais urgence à ressortir les vieux grimoires poussiéreux des alcôves et des bibliothèques familiales pour maintenir la tête en dehors de l’eau où croupit les anathèmes de la doxa. Savoir ériger, à la force du poignet, de nouvelles règles de vie dans un espace où l’imbécile, libéré des flux de la pensée mouvante, libéré des funestes désaccords de son âme malade, peut enfin jouir du droit de ne point raisonner et de négliger l’obligation de la compréhension du monde comme fin ultime. Le Japon, qui sut élever à un degré de raffinement extrême la culture sino-coréenne, tant dans l’art du thé que dans celui des armes, a également réussi sa reconversion dans l’ère nouvelle, devenant l’un des mondes virtuels les plus puissants qui soient, où l’imbécile heureux a trouvé son royaume béni, entre un Tamagotchi et un Ikemenbank ou « tirelire beau garçon », qui permet aux jeunes filles de découvrir l’amour et le sexe virtuel. En effet, cette tirelire électronique en forme de coeur et équipée d'un écran LCD permet de vivre une histoire d'amour virtuelle avec un personnage d'animation du type Mangas. Cinq "modèles" d'hommes sont proposés. Après qu’on ait pris la peine de choisir son "amoureux" et mis une pièce dans la tirelire, l'élu fait un commentaire flatteur à sa détentrice, mais attention, s’il est délaissé durant cinq jours, il disparaît en laissant simplement une lettre d'adieu. Ah ! (vapeurs). Les Japonais ont l’art des japoniaiseries, eux qui ont pourtant vu naître sur leur sol des écrivains de haut rang tels Yukio Mishima et Yasunari Kawabata. Mais l’imbécile est un animal civilisé désormais planétaire qui se reproduit au gré de ses voyages, laissant planer son pistil amer comme un doux parfum d’euthanasie. Est-là la fin des temps ?

 

Pour finir en effet, avec le film La Comtesse de Julie Delpy, sorti récemment sur les écrans français, on se replonge dans la biographie d’Erzebet Bathory, cette comtesse hongroise qui vécut au XVIe et au XVIIe siècles, et qui fut accusée d'avoir sacrifié de nombreuses jeunes filles des environs de son château, pour se baigner dans leur sang, dans le but de garder sa jeunesse d’antan. Ici, l’univers reste semblable aux canons du conte gothique, particulièrement vénéneux cependant eu égard au thème abordé, un peu à la manière d’une Gabrielle Wittkop, l’auteur du Nécrophile, et quand bien on ne saura vraisemblablement jamais la vérité sur cette affaire, à savoir si la comtesse est tombée pour des raisons politico-financières crapuleuses ou pour ses pulsions sadiques. Ses bains de jouvence et sa quête de l’immortalité laissent bientôt place au folklore et aux mythologies populaires. Mais dans tous les cas, on pourra toujours dire que l’imbécile qui sommeillait en elle s’est laissé prendre à son propre jeu. Et la fin tragique dans son château maudit, emmurée dans sa chambre, est quand même diablement imbécile quant on sait qu’au départ elle a eu le privilège du rang, du pouvoir et de l’argent !

Raphaël Bartleby



Toutes les réactions (3)

1. 04/05/2010 14:50 - sing sing

sing singEn 1994, Frédéric Pajak découvre la ville du bord du Pô en rendant visite à un ami. Il s'y établira le temps de ce travail. Difficile de qualifier la nature de l'ouvrage, l'auteur en préface nous dit ce que ce livre n'est pas, une double bibliographie, un ouvrage de géographie, une œuvre autobiographique ou encore une bande dessinée. Il ne croit pas si bien dire, ce livre n'est rien de tout cela, il est tout à la fois!
Pajak s'est laissé imprégné par Turin, sur les traces des 2 écrivains. Il s'est aussi plongé dans leurs écrits (ouvrages et correspondances). En résulte une série de 300 dessins, accompagnés de commentaires donnant un sens à ces divagations avec légèreté et humour noir. Il appelle cela ses rêveries... Les rapprochements entre les 2 écrivains sont surprenants, tout comme le caractère insaisissable et mystérieux de la ville. Bien sûr on apprend beaucoup de choses (étonnantes, comme la transformation machiavélique de œuvre de Nietzche par sa sœur qui lui vaudra à l'opposé de ses idées, la reconnaissance postume d'Hitler...). L'auteur déclarait à Libération qu'il aurait pu aussi parler du suicide de Primo Levi à Turin, du désir de Dalida de s'y donner la mort (après la mort volontaire de Luigi Tenco...), mais qu'il fallait bien s'arreter à ces 300 pages...

2. 05/05/2010 17:27 - albator2

albator2Pajak est un dangereux mysogine! ;) mais il a le mérite de faire rire...

3. 07/05/2010 23:33 - sylvain

sylvainsympa l'article! ça me donne envie de trouver ce fameux imbécile!

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En 1994, Frédéric Pajak découvre la ville du bord du Pô en rendant visite à un ami. Il s'y établira le temps de ce travail. Difficile de qualifier la nature de l'ouvrage, l'auteur en préface...

sing sing04/05/2010 14:50 sing sing
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