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Eco perdu dans la bibliothèque de Babel ?

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 21/03/2011 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

D’abord s’incliner. Umberto Eco n’est pas n’importe qui.  Il y a eu le Nom de la rose, chef d’œuvre mondial aux 16 millions d’exemplaires. Il y a eu le film, qui longtemps nous fera associer la robe de bure à l’image de Sean Connery. Mais il y a plus largement l’homme, l’intellectuel qui a fait de la culture universelle son terrain de jeu. Umberto Eco est bien de ces hommes de littérature à qui on ne la fait pas. L’essayiste, ayant débuté par des études thomistes, a produit suffisamment de preuves de la sûreté de son œil. Quant au romancier, plus tardif et moins prolixe, il a pour mœurs de construire de solides, et très techniques romans historiques. C’est fidèle à cet usage qu’il vient nous livrer le Cimetière de Prague. Un personnage narrateur, Simon Simonini, va nous faire revisiter un gros morceau de son époque ; derrière lui, se trouve l’auteur, ce Pierre Ménard (1). Ici, l’époque sera le XIXème siècle. Et le morceau sera, grosso modo, celui dont a traité Muray dans son XIXème siècle à travers les âges : l’occultisme.



L’originalité tient en ce que Simon n’est pas tout seul à écrire. C’est que Simon est schizophrène. Un jour sur deux, il est quelqu’un d’autre, un prêtre, Dalla Piccola. Et chacun écrit une page du journal différente, quotidiennement, en se renvoyant la balle. L’écriture diariste se fait psychanalyse ; c’est d’ailleurs des suites d’une conversation avec un certain Sigmund Froïde, que vient au protagoniste le besoin d’écrire. En recomposant leur passé commun, et en l’élucidant, Simonini et Piccola vont pouvoir se rappeler ce qu’ils ont commis, tous les deux – au vrai, de fort vilains crimes – et rétablir la vérité, redevenir un seul et même homme. Entre eux, se trouve le Narrateur, sorte de démiurge éthéré, qui recoupe de temps à autres les informations répétitives des deux, non, des trois, fait un : livre.

Cimetière de Prague ?

Reculons un peu. En bon sémioticien, Eco a l’habitude de truffer ses livres de divers signes. De jouer gros sur l’hypertextualité. D’éblouir de divers motifs, de nous placer dans un immense dédale de degrés de lecture. Avec le Cimetière de Prague, nous atteignons un niveau parfois effrayant. Nous sommes pris d’un trouble. Raison pour laquelle il est impossible d’être syncrétique sur ce livre. Par exemple, qu’advient-il lorsque nous souhaitons seulement en éclaircir le titre ? Il s’avère que le cimetière de Prague est l’endroit où, dans Joseph Balsamo, Alexandre Dumas faisait se réunir les différents conspirateurs dans l’affaire du Collier de la Reine. Ce lieu sera repris en 1868 par l’antisémite Hermann Goedsche, l’un des précurseurs du Protocole des Sages de Sion. Il prendra la forme, au cours du siècle, de procédé récurrent dans les textes complotistes. Choisir le cimetière de Prague pour titre, dès lors, nous renvoie aux origines de cette construction, purement littéraire, qui a parcouru le XIXème, ère des conspirateurs et des sociétés secrètes. Les coupables, ce furent d’abord les jésuites, puis les franc-maçons, et puis, entité qui a mis tout le monde d’accord, à la fin, les juifs. Avec ce que l’on connait bien sur l’abject résultat de l’addition.

Mais le cimetière juif de Prague ne renvoie-t-il pas également à ses vertus allégoriques propres ? Voici comment Eco nous le décrit, dans un paragraphe à propos des bibliothèques, véritable obsession chez cet auteur : « Après que le cimetière avait été abandonné quelqu’un avait relevé certaines tombes enterrées, avec leur pierre, tant et si bien qu’il s’était crée comme un entassement irrégulier de pierres funéraires inclinées dans toutes les directions. » Le cimetière de Prague ne serait-il pas, en cela, une allégorie de la bibliothèque, et du livre ? Ne serait-il pas cet entrelacs textuel qui compose la littérature, celle d’Eco ou celle des complots en particulier ? Voilà, le Protocole des Sages de Sion est comme le cimetière de Prague : on n’y distingue plus clairement l’ordre, les sources, mais on y observe un entassement irrégulier de textes.

Force du faux

Eco a déjà écrit sur le faux, notamment dans son De la littérature (2). Il souhaitait par là nous exprimer son admiration pour la puissance du faux, ou des faux. Force qui, positive ou négative, est tout simplement effarante. Ainsi du Protocole des Sages de Sion, dont le livre montre clairement l’imposture. Protocole  ravageur qu’il convient encore aujourd’hui, comme le fait admirablement Pierre-André Taguieff (3), de dénoncer. Umberto Eco ne le fait pas de la même façon, mais on  doit prendre Le Cimetière de Prague comme une vaste entreprise de désossage du faux, et des faux. Les bambocheurs sont parfaitement montrés, avec tous leurs fils. Notre protagoniste, Simonini, est présenté dans toute sa mécanique. On peut voir en lui un précurseur de ce que seront plus tard les fascistes. Fasciste oui, ce personnage qui hait les femmes, cet impuissant qui hait les juifs, qui hait les allemands, les français, les italiens, tout le monde, et qui ne croit en strictement rien sinon en la cuisine – enfer du dyonysisme. Fasciste encore cet enfant martyrisé, abandonné de ses parents, abusé sexuellement dans son enfance, et nourri au bon venin d’un grand père totalement réactionnaire et d’un père socialiste et lâche. Simonini ne croit en rien, il sait seulement qu’il hait : « Odi ergo sum ». Prenons les mots qu’il a sur de simples passants : « Ceux-là pourraient devenir un jour mes clients, ou mes instruments. Certains, je les suis même quand ils regagnent leur domicile, sans doute pour embrasser une épouse engraissée et une demi-douzaine de marmots. Je prends note de l’adresse. On ne sait jamais. Je pourrais les ruiner avec une lettre anonyme. Un jour, dis-je, si c’était nécessaire. »  C’est un assassin, un escroc, un faussaire, un notaire, un agent double, un traitre, et, paradoxalement, un vrai fomenteur de complot. Voilà, c’est un être strictement paradoxal. Et paradoxe ultime : son antisémitsme, à lui, qui porte le nom de Simon Simonini ! Même chose pour ce Ratchkovski, le vrai responsable dans l’affaire du Protocole des Sages de Sion, qui se voit décrire sous les traits d’un juif sordide ! Nous percevons là une brillante réflexion de l’auteur : l’antisémitimse est toujours quelque part une haine de soi.
D’aucun pourront voir dans le livre une banalisation de l’antisémitisme, puisque l’auteur en reprend tous les clichés, y compris les plus farfelus (et que Jésus n’était pas juif mais celte etc.). Mais une lecture honnête du livre montrera combien l’auteur ridiculise, anéantie l’antisémitisme. Il le fait grâce à une certaine forme d’ironie dans laquelle on sent parfois un peu de Stendhal. L’auteur affiche la couleur dès le début du livre : le XIXème siècle était un paradis pour les sots. En invoquant Bouvard et Pécuchet dans les personnages de Bourru et Burot, Professeurs Tournesol ès magnétisme, il nous fait porter l’attention sur la bêtise de tous ces pitres. Simonini, éponge du siècle, aura bien l’occasion de le constater, et saura très bien ne pas remettre en cause la tendance générale. Positivistes mystiques, Occulitstes, satanistes, pseudo-scientifiques ! Il fallait donc que ça explose. Il le fallait.

Par sa quête du faux parfait, et en contribuant dans une certaine mesure à son invention, Simonini montre comment le Protocole que nous connaissons, et tous les textes conspirationnistes, sont fabriqués. Son conseil le plus évident ?  Rassurer, donner un territoire familier à ceux chez qui on colporte : « Voilà qui me suggérait déjà que, pour vendre en quelque sorte la révélation d’un complot, je ne devais fournir à l’acquéreur rien d’original, mais bien seulement et spécialement ce qu’il avait ou déjà appris ou qu’il pouvait apprendre plus facilement par d’autres canaux. Les gens ne croient qu’à ce qu’ils savent déjà, et là était la beauté de la Forme Universelle du Complot ». C’est ça, la nature protocolaire, au sens premier,  du complot. Un assemblage de clichés, d’anciennes paroles, rassemblées dans une théorie stupide, mais qui séduira le plus grand nombre. Taper sur les juifs en faisant en sorte que ça plaira autant aux catholiques qu’aux athées, aux monarchistes qu’aux républicains. Et les unir dans la haine et la frayeur. Pour que le texte fonctionne, il doit être court, il doit parler des juifs exclusivement, et être parfaitement littéral : «[…] ils veulent seulement des idées claires et simples, blanc et noir, bons et méchants, et , de méchant, il ne doit y en avoir qu’un seul ». Le complot comme exercice rhétorique, comme compilation ; un assemblage de photos de familles que nous pensions avoir perdues et que l’on nous présente autrement, diaboliquement. Voilà de quoi, comme le fait Eco, regarder le Manifeste du parti communiste comme une belle réussite complotiste ! «Cela débute par un formidable coup de théâtre, « un spectre rôde à travers l’Europe », puis il nous offre une histoire à vol d’aigle sur les luttes sociales depuis la Rome Antique jusqu’à nos jours, et les pages consacrées à la bourgeoisie comme classe révolutionnaire sont à couper le souffle.  Marx nous montre cette nouvelle force irréfrénable que parcourt toute la planète ; comme si elle était le souffle créateur de Dieu au commencement de la Genèse. »

Egaré dans le labyrinthe de Babel

Mais Eco va loin. Il en devient intriguant. C’est qu’il faut en venir peut-être à la sombre théorie littéraire qui se dissimulerait dans le Cimetière de Prague. Il en ressortirait, en effet, un certain parallélisme entre l’art du romancier et celui du faussaire. En parlant de Forme Universelle du Complot, en démontrant les recours hypertextuels constants de leurs inventeurs, Eco nous révèle les lois physiques de son propre livre. Après tout, nous y revivons notre Histoire ; ce sont des pages que nous savons avoir déjà lues, que nous avions oubliées, et qui soudain réapparaissent, ici où là, comme certaines pierres tombales abandonnées dans le Cimetière de Prague. L’œuvre nous est alors foncièrement familière. Mais elle se sait fondée sur des mensonges, sur le caractère construit, et donc nécessairement faux, de tout discours littéraire. Cette écriture rihzomatique, recourant aux Formes Universelles, apparait comme une définition de ce que serait une littérature parfaitement structuraliste. Elle ne croirait en rien, même pas en la vérité, sinon peut-être dans l’exercice du jugement, à la Montaigne. Ce serait cela, donc, la grande leçon d’Umberto Eco, l’herméneute.
Ce qui fait du Cimetière de Prague un ouvrage étrange mais familier, c’est cet enchevêtrement de formes, dans lequel nous nous perdons, méditatifs, parfois trop. Un peu comme si divers « chants amébées » se croisaient les uns au dessus des autres. De là le trouble que nous évoquions, et qui tient quelque part du sublime. Mais d’un sublime purement géométrique, et non dynamique. Car c’est là qu’est peut-être la seule faiblesse d’Eco, dont on ne remettra pas en cause le génie des écrits : à force de jouer du compas et de l’équerre, il lui arrive de ne peindre que des natures mortes. Le Cimetière de Prague est d’un sublime fixe, suspendu, mais la vie, elle, n’y entre en scène que dans une infime quantité de pages. Nous sommes dans une belle cathédrale, et notre émoi ne porte que sur son architecture, inaptes à saisir ce quelque chose de spirituel dans l’air.
Rappelons que Le nom de la rose commençait par la reprise des mots de Saint Jean « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu ». Mais, Umberto Eco, le Verbe ne s’est-il pas faire chair ? Peut-être que cette considération vous montrerait, non pas seulement la force du faux, mais aussi la force du vrai, surtout en littérature.

Frédéric Gajaray

Umberto Eco, Le Cimetière de Prague, Grasset,

(1)    Retournez lire Fictions, de Borges.
(2)    Umberto Eco, De la littérature, réf.éd. Livre de Poche, Bibilio essais, p.380 et s.
(3)    Pensons à l’excellent P-A Taguieff, L’imaginaire du complot mondial, Mille et une nuits


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