Sur le RING

Ecce Houellebecq

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Cormary - le 26/09/2010 - 17 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

On n’en finirait pas de l’observer à la loupe cette Carte et de l’arpenter sans relâche ce Territoire. Roman de science-fiction au présent, tryptique tragi-comique à la narration irrésistible, apocalypse en sourdine,  le dernier opus de Michel Houellebecq éblouit par sa propension à percer notre contemporanéité, à tracer l’organigramme quasi-religieux de nos existences, à touiller, une fois de plus, nos âmes malgré nous. Petit chemin de traverse dans une œuvre capitale.



D’où vient ce plaisir si particulier de lire Houellebecq ? La proximité que l’on a tout de suite avec lui – et qui est renforcé par le fait que tant de gens ne l’ont pas et trouvent répugnant qu’on l’ait ? Le sentiment de consolation qui se dégage de chacune de ses phrases et dont on peut dire pour de vrai qu’elles nous ont sauvé ? L’extraordinaire humanité qui émane du bonhomme ? Nous mentirions si nous répondions par la négative. Ainsi nous avions de la souffrance à partager – de la souffrance « moyenne » sans doute, « commune », c’est-à-dire non reconnue, sinon moquée par les autres. Nos parents qui avaient osé vivre leur vie sans nous, et parfois, contre nous, n’en reviendraient pas. Les femmes qui s’étaient détournées de notre visage nous comprendraient enfin et peut-être nous embrasseraient. Même le chauffe-eau tenterait de nous amadouer. Salope de vie qui s’est toujours mêlée de notre existence sans qu’on ne lui demande rien et qui lui a fait tout le mal dont elle était capable - comme elle fait la vexée depuis que nous avons lu Rester vivant ! Non, nous ne sommes plus seuls. Nous avons un prochain qui s’appelle Michel Houellebecq et qui porte notre croix à notre place. Nous avons des romans qui parlent de nous et de l’époque et nous nous réjouissons de la tête à Toto que le romancier fait à l’époque. Le roman comme décloisonnement de la souffrance. Le roman comme ce qui permet de sortir de sa solitude et de sa misère. Il est bouleversant ce moment où Houellebecq, dans le bel et long entretien qu’il a accordé sur le Ring à Marin de Viry et Pierre Poucet, raconte comment il reçut un jour la lettre d’une femme laide qui voulait aller tuer des gens au hasard dans la rue (des gens beaux et heureux, si possible), puis retourner l'arme contre elle, et qui finalement ne l’a pas fait, peut-être parce qu’elle lui avait écrit. Ecrire les choses pour ne pas les faire – c’est ce que ne comprendront jamais les puritains et les terroristes. La pire pensée de tous les temps, déjà dénoncée dans saint Paul, c’est la lettre contre l’esprit - l’abominable « littéral » (synonyme de « barbare » selon Adorno) ou le non moins abject « antilittéraire » qui lit ou écrit toujours au premier degré. Il est vrai que et comme le disait Houellebecq lui-même dans son Lovecraft : « Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs.  Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. » Romantisme facile ? Autopromotion dépressive à bon marché ? Complaisance digne des chochottes que nous sommes ? Au lieu de blâmer notre faiblesse, donnez-nous donc un peu de votre force, vous qui, paraît-il, êtes si forts, vous qui n’avez pas besoin de catharsis pour vivre, vous à qui la vie convient comme un gant. Rendez-nous beaux, rendez-nous baisants, vous qui êtes apparemment si beaux et qui baisez avec tant de succès. Et réapprenez à lire.

« Anagké sténaï »

Le plaisir du texte comme échange d’affects ? Oui, mais pas seulement. Le texte, aussi et surtout, comme plaisir de structurer, de construire, d’inventer de nouvelles formes de temps et d’espace – a fortiori dans un livre qui s’appelle La carte et le territoire. Et de ne pas tout dire. De laisser des blancs, du vide, de l’inabouti – pourquoi donc la mère s’est-elle suicidée ? Qui était réellement Adolphe Petissaud ? Le réalisme est l’art de l’inconséquence, disait John Cooper Powys. Dans le roman, comme dans la vie, l’organique n’est pas forcément le logique. Le romancier avisé met tout en lien mais en faisant en sorte que ce lien ne soit pas forcément causal et en gardant à l’esprit que le livre se fait aussi dans la tête du lecteur. « Juxtaposer des choses différentes et imaginer que le lecteur fait la synthèse (…) Jamais oublier que le lecteur fait cinquante pour cent du travail », dit Michel Houellebecq dans l’entretien déjà cité. Lui laisser ce plaisir, justement, au lecteur. Exemple : est-ce Marthe Taillefer qui a dépucelé Jed Martin quand il était adolescent ou plutôt Geneviève rencontré quelques années plus tard ? De la première, rencontrée « sur un balcon de Port-Grimaud » (mais « rencontrée » pour de bon ou observée de loin ?), on nous dit que c’est par son « entremise » que le héros découvrit le fonctionnement sexuel de son corps – mais les détails de cette « entremise », s’il vous plaît ? De la seconde, l’auteur écrit que : « c’est même avec elle, en réalité, qu’il avait perdu sa virginité ». Que s’est-il donc passé avec Marthe ? Et quelle est la nature de cette réalité ?
Chez Houellebecq, comme chez Kafka, tiens, tout est atermoiement, tergiversation, indécision (Jed se faisant traiter à plusieurs reprises par Olga de « petit Français indécis… »), ou simplement mutisme. Mutisme des hommes. Mutisme douloureux entre les pères et les fils qui ne savent pas communiquer sans un tiers féminin. Car ce sont toujours les femmes qui apportent les fleurs et la parole. Quoique peu de femmes en ces territoires que le désir et l’altérité semblent avoir déserté. Ou qui ne viennent que pour disparaître ou repartir. Il est vrai que les femmes ne savent pas lire les cartes et que le territoire est toujours une affaire de mâle.

La phrase elle-même participe à ces mises en absence permanentes, neutralisant presqu’à chaque coup ce qu’elle avait l’air d’annoncer. A chaque annonce, son espoir et son arrêt. A chaque phrase, sa promesse et son eau de boudin, sa poursuite du bonheur et sa contrariété : « Il noua cependant des amitiés, quoique pas très vives… » ou : « il noua également quelques relations amoureuses, dont aucune non plus ne devait se prolonger », sans compter le magnifique et houellebecquissime : « Il n’avait pas été malheureux dans cette chambre, pas très heureux non plus. » L’état moyen à son plus haut niveau, aurait-on envie de dire en riant – car Houellebecq est aussi un auteur comique, ne l’oublions jamais :

« Le Sushi Warehouse de Roissy 2E proposait un choix exceptionnel d’eaux minérales norvégiennes. Jed se décida pour la Husqvarna, plutôt une eau du centre de la Norvège, qui pétillait avec discrétion – quoique, en réalité, pas davantage que les autres (…) le point commun des eaux minérales norvégiennes semblait être la modération. Des hédonistes subtils, ces Norvégiens, se dit Jed en payant sa Husqvarna.»

Comme dans un film de Tati, on essaye de survivre à l’hypertechnologie et à la vitesse supersonique du marché, même si tout n’est pas à rejeter et qu’au bout du compte on en profite aussi. Après tout, « lire le mode d’emploi d’une Mercedes demeure un réel plaisir ». Les objets sont là, ils nous envahissent, mais on s’y attache, et on est même capable de pleurer pour une parka que des concepteurs sadiques ont décidé de ne plus fabriquer :

« C’est brutal, vous savez, c’est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais réservé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat irresponsable et fasciste des responsables de lignes de produit qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés. »

Pauvre Michel ! En fait, c’est la nouveauté perpétuelle et génocidaire qui est proprement infernale, non le progrès en soi. Si l’on savait s’arrêter, la vie serait tellement plus vivable ! « Anagké sténaï », comme disait Aristote – « il faut s’arrêter ». Au moins ralentir. Idéal du « progrès lent ». Bonheur de l’ennui. Félicité de la progression escargot comme celle, par exemple, du Tour de France :

« Il aimait ces longs plans ennuyeux, en hélicoptère, qui suivaient le peloton avançant paresseusement dans la campagne française. »

Tout ce qui freine la marche de l’humanité est bon à prendre. Dans Interventions II, Houellebecq allait jusqu’à parler du contentement que chacun d’entre nous a ressenti au moins une fois dans sa vie lorsque quelque chose tombe en panne, un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d’information qui n’informe plus, un centre informatique qui bugue, ou même une coupure de courant qui oblige à recourir quelques heures aux bougies pour le plus grand amusement des enfants : « une fois donc l’inconvénient admis, c’est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l’occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. » Le salut comme suspension. La neutralisation des choses comme sauvetage de celles-ci - et comme apaisement. D’où la tentation de l’immobilisme, de l’arrêt sur image, du besoin impérieux d’une pause à la marche du monde qui va de toutes façons à sa perte.
C’est le paradoxe de La carte de nous plonger dans un monde qui bouge en permanence et qui est arpenté par un personnage qui ne cherche qu’à fixer les choses, à les éterniser, par la peinture et la photographie, deux arts du figement s’il en est – et cela dès la première phrase du livre :

« Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. »

Enthousiasme, énergie, érection  de l’artiste contemporain le plus en vu du moment et qui est prêt à conquérir le monde. Et pourtant, non : représentation de cet enthousiasme, de cette énergie, de cette érection dans un tableau. Le seul vrai mouvement de cette première scène, c’est le recul du peintre devant sa toile. La seule réalité, c’est l’atelier du peintre – et qui est en train de faire ses Ménines. On se croyait dans un élan vital à la gloire du capitalisme « artistique », on est dans un travelling arrière qui met en scène celui-ci et de façon critique. Les vacheries commencent en effet tout de suite. Si Jeff Koons se révèle « aussi difficile [à peindre qu’] un pornographe mormon », son interlocuteur Damien Hirst est saisi autant dans sa « rebellitude » d’artiste révolté que dans sa vulgarité essentielle, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » - et qui annonce d’ailleurs la grande scène future de Patrick Le Lay éructant sur M6 que sa chaîne a pulvérisé : « on les a enculés jusqu’à l’os ! jusqu’à l’os ! ». Premiers échos. Premiers liens.

Mais ce tableau ne satisfait pas l’artiste. Dérangé qui plus est par des problèmes de chauffe-eau, celui-ci est obligé d’aller dormir dans l’hôtel Mercure d’à côté et de laisser son œuvre en jachère. Entre-temps, la narration nous aura ramené à ce qui se passait un an auparavant, le premier Noël chez son père à Raincy (son père qu’il a également peint dans une scène de pot de départ d’entreprise), l’achat de son atelier, boulevard Auguste-Blanchi, avant de nous faire revenir à l’an présent, le second Noël avec son père, cette fois-ci dans une maison de retraite à Boulogne. Dans ce prologue, et comme ce sera le cas par la suite, tout bouge et tout se fige. On va et vient dans le temps et dans l’espace entre deux images immobiles, deux toiles dont l’une est faite et l’autre impossible à finir. On zigzague dans l’univers sans arriver à faire aboutir son travail – auquel il faudra alors renoncer et marquer ainsi une « fin de cycle ». Telle se structure La carte : de petites séquences, de petits espaces, parfois même en forme de collages, qui s’entrecroisent et « s’entre-signent» et constituent une véritable diégèse du mouvement et du figement.
A chaque situation, ses probabilités. A chaque axe ses possibilités - d’îles ou de bonheur. Là-dessus, Marin de Viry a tout dit dans son admirable Moment nu : nul déterminisme ne préside au monde de Jed Martin. « L’homothétie entre le grand (le territoire) et le petit (la carte) » n’est en rien une harmonie préétablie. Le destin, c’est du hasard. L’ordre du monde, un ordonnancement conjoncturel ni plus ni moins. La carte est bien ce roman opératoire qui fait la part belle au clinamen (ou à la physique quantique), et qui marque ce moment historique qui est le nôtre et par lequel toute existence, individuelle ou collective, peut bifurquer dans telle ou telle direction, selon telle ou telle croyance, catholique, grecque, fasciste, etc. Nous sommes en effet comme jamais dans cette « ère du possible » où toutes les « Weltanschauung » sont permises, où toutes les virtualités peuvent s'actualiser, où la réalité elle-même devient « alternative » - et cela sous couvert de menace de fin du monde, mais une fin du monde douce et végétale. Peut-être est-cette « douceur » apocalyptique qui a pu déconcerter certains houellebecquiens plus habitués à l’ironie féroce ou à la violence dépressive de leur auteur fétiche et qui ne le reconnaissent plus dans ce qu’il faut bien appeler une sorte d’abnégation devant le monde. En vérité, il n’est pas si facile d’être son propre contemporain et de percevoir en live la marche du monde. De Plateforme à La carte, le monde a changé, et le romancier l’a compris.

Nature et culture

Et pourtant, dans ce monde « post-moderne » où chaque chemin semble ne mener nulle part et peut-être parce qu’ils sont tous possibles (comme dans le village du Loiret aux rues portant des noms de philosophe !), où seul le hasard semble mener la danse (le meurtre se résolvant lui aussi par « un  hasard pur »), où l’aporie tient lieu de lot pour tout le monde, les échos ne cessent de se multiplier, les correspondances de se répéter, les ressemblances de s’imposer. « J’ai l’impression que les gens se ressemblent beaucoup plus qu’on ne le dit habituellement, surtout quand je fais les méplats, les maxillaires, j’ai l’impression de répéter les motifs d’un puzzle », affirmera le peintre page 176. Monde sans doute inconséquent mais monde en rimes. Aléa des situations et des postures mais parallélisme de celles-ci. Voici des personnages qui ne se croisent pas mais qui agissent en jumeaux ou plus exactement en « binômes », tels les techniciens de scène de crime de l’Identité Judiciaire que le commissaire Jasselin déteste tant. Ainsi  l’enterrement de la grand-mère où  « Jed se dit qu’ils étaient, son père et lui, remarquablement adaptés à ce genre de circonstances » et qui préfigure celui de Houellebecq auxquels assistent les deux policiers : « Jasselin et Ferber étaient l’un comme l’autre assez bons pour les enterrements. » Au fond, la grande illusion moderne, c’est l’individu dont les désirs sont finalement moins « mimétiques » que relatifs à l’espèce. En bon disciple de Schopenhauer, Houellebecq croit plus au vouloir-vivre indistinct plutôt qu’à l’affirmation de la singularité et de la distinction.
Si « les petits garçons dessinent des monstres sanguinaires, des insignes nazis et des avions de chasse (ou, pour les avancés d’entre eux, des chattes et des bites), des fleurs rarement », c’est que l’instinct de mort, tout aussi violent que l’instinct de vie, et d’ailleurs supposé par lui, est en eux. Quoique les fleurs, on le sait depuis Schopenhauer, n’ont jamais rien été d’autres que « des vagins bariolés ornant la superficie du monde, livrés à la lubricité des insectes ». Hélas ! La splendide innocence sexuelle des fleurs n’a que peu à voir avec l’horrible sexualité des hommes, celle-ci étant toujours apparue aux yeux de Jasselin comme « la manifestation la plus directe et la plus évidente du mal  », la plupart des crimes n’ayant jamais d’autre motif que le fric ou le cul. Pour Houellebecq comme pour Schopenhauer, les hommes aiment la mort, les femmes aiment la vie, et les féministes se grattent.

Quant à la « mère-nature » (que l’on devrait plutôt appeler marâtre), elle est ce qui doit être inlassablement combattue. Lieu de tous les dangers et de la cruauté indifférenciée (la campagne infestée de mouches, de serpents et de scorpions, les oiseaux « indifférents à tout drame humain » et dont la vie stupide est vouée à la dévoration d’insectes et de larves), la nature ne saurait être un refuge pour l’humanité et encore moins l’objet d’un « retour ». Aussi violente qu’une cour de récréation d’école primaire où les plus forts maltraitent les plus faibles, la nature n’est qu’une jungle où le struggle for life est la seule loi. Inhumains seront désignés ceux qui ne jurent que par elle et pire veulent « la retrouver » à leur mort en y faisant disperser leur putain de cendres.

 « De fait, il se rendait compte qu’il désapprouvait totalement la tendance modeste, moderne, consistant à se faire incinérer et à disperser ses cendres en pleine nature, comme pour mieux montrer qu’on retournait en son sein, qu’on se mêlait à nouveau aux éléments. (…) L’homme ne faisait pas partie de la nature, il s’était élevé au- dessus de la nature, et le chien, depuis sa domestication, s’était lui aussi élevé au-dessus d’elle, voilà ce qu’il pensait au fond de lui-même. Et plus il y réfléchissait plus il lui paraissait impie, bien qu’il ne crût pas en Dieu, plus il lui paraissait en quelque sorte anthropologiquement impie, de disperser les cendres d’un autre être humain dans les prairies, les rivières ou la mer… »

C’est clair : la nature, c’est la mort, et l’attirance que l’on peut avoir pour elle est une attirance mortifère – celle des trois personnages principaux en l’occurrence et dont le rêve de bonheur vaguement rousseauiste se confond avec le retour aux origines, à la maison familiale, et même en ce qui concerne le personnage de Houellebecq, au lit de son enfance. Une fois de plus, il s’agira de ne pas confondre le constat moral que fait l’auteur des désirs fœtaux de ses personnages (dont il est) avec une quelconque « utopie sociale ».  Tout comme le clonage dans La Possibilité d’une île, la nature apparaît aussi dans La carte, du moins dans sa dimension végétale, régressive, et avec l’indéniable bien être que suppose toute régression, ce que l’homme désire le plus et qui le perd.  

Transcendance et transindividualité

Dans ce monde où tous les individus se ressemblent, la dissemblance a lieu à l’intérieur de l’individu – tel Marylin Prigent, l’attaché de presse, d’abord laideron malheureux,  « pauvre petit bout de femme, au vagin inexploré », et qui lorsqu’elle réapparaît un peu plus loin dans le récit a changé du tout au tout. Le tourisme sexuel a fait d’elle une femme neuve, « chaude », baisante, et dont la transformation radicale, et d’ailleurs porteuse d’espoir, fait dire à Jed : «  C’est impressionnant quand même à quel point les gens coupent leur vie en deux parties qui n’ont aucune communication, qui n’interagissent absolument pas l’une sur l’autre ». Le paradoxe est que Houellebecq fait exactement le contraire dans son roman – que tout interagisse, se croise ou se répète, notamment les personnages, prouvant ainsi que « l’individualité n’ est guère qu’ une fiction brève. » Un, nous pouvons être plusieurs. Plusieurs, nous ne formons plus qu’un.
Hasard des particules, donc. Pour autant, l’éparpillement n’a jamais lieu. L’association d’idées fonctionne et loin de disséminer le sens le concentre à taux plein - et notamment via la première association, l’originelle association, celle entre la mort et le sexe. C’est en plein enterrement de la grand-mère chérie que Jed  se rappelle Geneviève, la première femme aimée, qui sur le plan érotique « lui avait tout appris », et parce qu’elle lui avait aussi parlé, en bonne malgache qu’elle était, des coutumes d’exhumation pratiquées dans son pays où le mort est réellement considéré. Mais le souvenir n’a pas simplement une valeur mémorielle personnelle, il peut aussi opérer un lien inattendu entre différents individus comme dans la scène, la plus belle du roman à notre avis, où Jed, frappé par l’intensité du regard de  Houellebecq, se rappelle de ce que lui disait Olga du sien  – et décide alors de peindre celui de l’écrivain. Au-delà de l’introjection plus ou moins narcissique de Jed  pour Houellebecq (et peut-être de Houellebecq pour lui-même - même si réduire le roman à une « autosatisfaction glorieuse » comme l’a fait Tahar Ben Jelloun relève d’une incompréhension stupéfiante du romanesque), cette scène marque le début du processus transindividuel qui sera dès lors à l’œuvre dans le monde de La carte - chaque individu n’étant que le miroir d’un autre et Michel Houellebecq étant le miroir souverain de chacun, sinon le monogramme christique de l’humanité (et qui en ce sens ne pouvait qu’être sacrifié).

Jed Martin d’abord, puis le commissaire Jasselin dans la troisième partie, seront ainsi houellebecquisés à leur corps défendant autant qu’à leur âme consentante. C’est pourtant avec Jasselin que ce que l’on serait presqu’en droit d’appeler une métempsychose a lieu. « D’où lui venait la sensation qu’il y avait quelque chose qui le concernait tout particulièrement, à titre personnel ? », lit-on au sujet de celui-ci chargé de résoudre le meurtre de l’écrivain – et cela juste après nous avoir dit que l’un et l’autre, dans leur métier respectif d’écrivain et de policier, prodiguaient les mêmes recommandations, à savoir qu’il ne faut jamais rester inactif dans l’écriture comme dans la criminelle. Identicité des pensées et des paroles.  Intérêt existentiel, quasi gémellaire du vivant pour le mort et qui ira jusqu’à la prière bouddhiste de l’Asubhà, « méditation sur le cadavre », établissant ainsi un contact au moins symbolique (1) entre eux. Finalement, la transindividualité est une forme de transcendance.
Reste la question de la foi, véritable pierre d’achoppement du roman, et contre laquelle certains critiques chrétiens risquent de forcer la leur – exactement comme le fait Patrick Kéchichian dans le roman qui à chaque fois qu’il voit une exposition de Jed Martin croit y déceler un mysticisme flamboyant exprimant la coparticipation de Dieu et de l’homme à travers une nouvelle Incarnation ! Ne serait-ce que pour provoquer nos «  contemporains [qui] en savent en général un peu moins sur la vie de Jésus que sur celle de Spiderman », la tentation d’une interprétation religieuse est grande et les raisons d’y céder apparemment légitimes. Une référence à Chesterton par ci, une autre à Fra Angelico par là, une digression bien sentie sur la condition des prêtres page tant, jusqu’au baptême discret du personnage Houellebecq lui-même, sans compter l’indiscutable topique « jobienne » présente depuis le début chez l’auteur des Particules élémentaires, tout cela semble tracer une aspiration nouvelle mais sincère de ce dernier au catholicisme. On aurait alors toutes les raisons de faire de Houellebecq une sorte de Huysmans de notre temps, et qui, comme Huysmans dans le sien, aurait commencé son œuvre par la description de la charogne fin de siècle avec Lovecraft– contre le monde, contre la vie (son A rebours ?) puis serait passé à la misère sexuelle dans Extension, Particules, et Plateforme (ses En rade ?), aurait été ensuite tenté par le satanisme dans La possibilité d’une île (le clonage étant une volonté diabolique), son Là-bas,  et aurait terminé sa carrière dans le roman de conversion avec un Oblat, notre Carte.  En vérité, le problème de Jed Martin, qui après moult hésitations, finit par entrer dans l’église de son quartier, est plus de l’ordre de cette régression fœtale dont nous parlions que d’une réelle quête spirituelle. Entité à coup sûr plus noble et plus classieuse que la nature, la divinité joue pourtant dans la phénoménologie du roman le même rôle que celle-ci, et s’impose finalement plus comme une instance à laquelle on voudrait s’élever que comme une « présence réelle ». Du reste, à l’instar de Houellebecq dans son Loiret et Jasselin dans sa Bretagne, Jed finira dans le terrier de sa Creuse filiale, soit la maison de ses grands-parents qu’il rachète et rénove et dans laquelle il était déjà prêt à croire n’importe quoi de bienheureux :

« Il était tenté dans cette maison de croire à des choses telles que l’amour, l’amour réciproque du couple qui irradie les murs d’une certaine chaleur, d’une chaleur douce qui se transmet aux futurs occupants pour leur apporter la paix de l’âme. A ce compte-là il aurait bien pu croire aux fantômes, ou à n’importe quoi ».

Religion des fantômes ou fantômes des religions – au lecteur d’opérer avec sa propre croyance, même si pour notre part, il nous semble patent que dans le cas de Jed, et malgré ce que disait Bernanos, il ne suffit pas de vouloir croire pour croire.
Ne reste plus pour ce dernier qu’à terminer son existence par d’ultimes travaux artistiques qui constitueront ce que la critique du XXI ème siècle finissant percevra comme « une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute activité humaine. »  A la manière d’un Monet ne peignant à la fin de sa vie plus que son jardin et dans son jardin, la nature sera le dernier atelier de Jed puis son matériau d’artiste. En recommençant tout par des vidéogrammes de la matière végétale mais vue du point de vue « végétal », avant de revenir à des représentations d’objets industriels ou de jouets d’enfants, tels les Playmobil, se dissolvant sous acide sulfurique, pour aboutir à des  photos de photographies de tous ses proches se décomposant sous la végétation (et qui n’ira pas sans rappeler au lecteur les images du carnage de Petissaud, les phénomènes se reproduisant entre meilleur et pire modes), Jed, entre deux souvenirs sexuels, bouclera sa vie et son œuvre dans la fascination horrifiée de la nature triomphante et déshumanisante. Au fond, que le monde soit le fruit du hasard ou du destin,  de l'art ou de la matière, qu'il soit organique ou non,  transcendant ou non, transindividuel ou non, n'a plus aucune importance. La végétation l'emporte sur tous les agencements ou les croyances en ceux-ci, la mauvaise herbe sur toutes les fleurs. Entre temps, Frédéric Beigbeder sera mort et comme par hasard lui aussi dans le cocon familial. La France aura survécu aux multiples crises économiques du siècle, « bien pires que celle de 2008 », quoiqu'étant redevenue aux yeux du monde le pays des putes, des parfums et des rillettes. Et la vie continuera dans son pourrissement perpétuel.

(1) Tout cela allant de pair avec le désir réel de Houellebecq de rentrer en contact avec les morts, comme il l’avoue un moment dans l’entretien du Ring. Houellebecq « de culture  spirite », sortant tout droit du XIXème siècle à travers les âges, de Philippe Muray – voilà ce qu’il faudra prendre en compte dans l’avenir !

Pierre Cormary



Toutes les réactions (17)

1. 28/09/2010 18:54 - commequidirait

commequidiraitJ'ai apprécié le nouveau roman de Houellebecq et je considère que la plupart des papiers sur le roman sont pertinents. Néanmoins, Le Ring n'en fait-il pas un peu trop ? Question rhétorique évidemment.... Et s'il y avait d'autres romans ? Et si ce site se proposait de faire un peu moins de promo ? On sait très bien que Houellebecq a déclaré apprécier Le Ring, mais est-ce une raison pour lui cirer les pompes (et je ne parle pas spécifiquement de ce papier) ? Encore une question rhétorique bien-sûr...

2. 28/09/2010 21:20 - suber

suberun peu OK avec le précédent commentaire. En fait, 1- H. écrit de bons livres, 2 -H. l'auteur-personnage est très intéressant- 3_ Le Ring avait réussi la remarquable interview de deux heures, où H. s'est un peu amusé de ses thuriféraires:celà faisait le lien entre livre et auteur.et après, c'est fini! chaque lecteur peut se réécrire son roman: c'est d'ordre privé, ou du cercle des amis . Qu'est ce qu'il doit s'amuser notre Michel H. à lire tous ces décorticages !

3. 29/09/2010 11:11 - Stalker

Stalker"On aurait alors toutes les raisons de faire de Houellebecq une sorte de Huysmans de notre temps, et qui, comme Huysmans dans le sien, aurait commencé son œuvre par la description de la charogne fin de siècle avec Lovecraft– contre le monde, contre la vie (son A rebours ?) puis serait passé à la misère sexuelle dans Extension, Particules, et Plateforme (ses En rade ?), aurait été ensuite tenté par le satanisme dans La possibilité d’une île (le clonage étant une volonté diabolique), son Là-bas, et aurait terminé sa carrière dans le roman de conversion avec un Oblat, notre Carte."
Jolie image mais rien qu'une image, aussi facile que fausse, car Huysmans a commencé par faire du zolisme en bon petit élève du naturalisme puis s'est converti après sa descente dans le là-bas d'un diabolisme de pacotille. Houellebecq se convertissant ? On s'en fout. Et en Route, Sainte Lydwine de Schiedam, les Croquis parisiens, tu les rapproches de quels livres de MH ? Misère du sexe ? Joli, seulement elle traîne dans TOUS les livres de Huysmans d'avant la conversion (et même dans ceux d'après cette dernière).
Bref, comparer Là-bas et La Possibilité d'une île, franchement, à part une facilité journalistique des plus lamentables, c'est tout simplement ridicule, puisqu'il n'y a aucun rapport, de fond comme de forme, entre ces deux ouvrages.
Le reste est à l'avenant.
A la limite, et à condition que tu le prouves par autre chose que des effets de manche, rapprocher, oui, A rebours et sa volonté de recréer une thébaïde, de La Possibilité d'une île.
A la limite encore, comparer Folantin et le héros de l'Extension, ce que j'ai essayé de faire, très vite, dans cette note (dans laquelle, du reste, je fais ce que tu fais, du journalisme, en disant que MH est le continuateur atone de Huysmans) : http://stalker.hautetfort.com/archive/2006/03/12/degenerescence-de-max-nordau.html

4. 29/09/2010 11:26 - P/Z

P/ZEn réponse à ton papier :

http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2010/09/28/551-devenir

5. 29/09/2010 17:04 - Bernard B.

Bernard B.Je ne crois pas à ceux qui croient au hasard

Ite Missa est

6. 29/09/2010 19:47 - Pierre Cormary

Pierre CormaryCher Juan,

d'abord très flatté que tu m'aies lu. Ensuite, je me suis peut-être mal exprimé à propos de ma "comparaison" entre Houellebecq et Huysmans. En fait, et tu l'auras remarqué, je pose celle-ci non comme une assertion indiscutable mais bien comme une interrogation, en fait comme une tentation critique un rien forcée, celle que pourraient justement avoir certains critiques d'obédience chrétienne et qui consisterait à christianiser Houellebecq de force (et en le faisant j'avoue avoir pensé à toi après avoir lu ton propre article et sur la fameuse interprétation religieuse qui taperait dans le mille et qui constitue à mon avis une erreur fondamentale de lecture, un débat déjà fait entre toi et Marin - en plus de ce que tu viens de dire à l'instant sur Houellebecq "continuateur atone de Huysmans" et qui la corrobore ! Bizarre alors de venir me chercher des poux moi qui ne fait qu'interroger cette comparaison Houellebecq / Huysmans !) ((Quant à la remarque dans laquelle tu dis que je fais ce que tu fais ou le contraire, j'ai envie de te répondre que je ne te croyais pas si "transindividuel" !!!)). Non, ce que j'ai simplement essayé de dire, c'est que si l'on est persuadé de la religiosité du livre (et pour fausses preuves ces multiples motifs chrétiens que nous avons tous notés, Chesterton, les prêtres, Fra Angelico, la parole du Christ elle-même, etc), on pourrait alors être tenté de voir en Houellebecq une sorte de Huysmans moderne - soit quelqu'un qui est passé par le refus du monde et de la vie (ce que me semble être tout de même A rebours), la description de la misère sexuelle (présente en effet dans tous les livres de Huysmans, comme d'ailleurs dans ceux de Houellebecq, mais plus particulièrement, me semble-t-il, dans Plateforme et En rade), une forme de satanisme, au moins de "prométhéisme" (je sais pertinemment que Là-bas et La Possibilité d'une île sont deux livres très différents - il n'empêche qu'outre leurs titres qui ont la même connotation, il y a dans les deux la tentation, encore une, de dépasser l'humanité par des moyens inhumains ou post-humains : dans Là-bas, par la sorcellerie traditionnelle, dans La Possibilité, par cette sorcellerie moderne qui s'appelle le clonage), et qui finiraient par une édifiante conversion. Sauf que L'oblat n'est pas La Carte, même si on y pense par associations d'idées. Et que si Huysmans s'est réellement converti, Houellebecq ne fait lui que convertir son personnage ! Cette comparaison, je le répète, n'est pas tant la mienne qu'une supposition que je pose comme telle, que je comprends qu'on puisse poser, mais qui me semble être un piège.

La malice de ce roman est en effet de jouer sur les deux tendances, celle d'une part de l'atomisme, du hasard et des chemins qui ne mènent nulle part, celle, d'autre part, du hasard "organisé", des vies qui se croisent, des situations qui se répètent, des individus qui se dissolvent dans une grande transindividualité qui peut frôler la métempsychose. Qui d'entre nous restera au niveau de la matière et de ses événements ? Qui cèdera à la tentation du Sens et de la transcendance ? Qui saura se limiter au monde comme simultanéité, comme dirait Pascal Zamor ? Qui aura besoin de passer à un monde comme volonté ? Qui ne dépassera pas la juxtaposition ? Qui ne pourra s'empêcher de faire de cette juxtaposition une représentation organique ? Telles sont les questions que pose ce diable de roman.

Il ne s'agit donc pas, à mon sens, de "se foutre" que "Houellebecq" se convertisse, du moins son personnage, et qui est quand même un événement important du roman, que de voir comment cet acte individuel, qui apparaît sincère pour lui, n'altère pourtant en rien le mouvement général de ce roman. Une conversion qui fait flop en quelque sorte - c'est ça qui est intéressant et opératoire. Au fond, et comme Houellebecq le disait lui-même dans un de ses poèmes de Renaissance, Dieu et la foi sont posés comme des expérimentations, non comme des actes de foi. Comme je le dis à la fin de mon article (et que tu qualifies ironiquement de journalistique alors que je me demande bien quel journal pourrait l'accepter tel quel !!!!), et je m'excuse de me répéter, que le monde soit le fruit du hasard ou du destin, qu'il y ait une transcendance ou pas, dans tous les cas, la vie végétale continue et recouvre tout. Bref, que La carte soit lue d'un point de vue Lucrèce (hasard et faits) ou d'un point de vue Huysmans (liens et sens), le résultat est le même et fait que ce roman se termine, malgré le désir "religieux" qu'on en avait, dans une sorte de néant vital, ce qui me semble être pour le coup on ne peut plus houellebecquissime.

Mais au fond, la vérité, Juan, tu ne l'aimes pas tant que ça ce livre ? A lire ta critique, tu le trouves mal écrit, scolaire, avec éventuellement quelques bonne intentions spirituelles, mais raté ?
A toi.

7. 29/09/2010 22:20 - Stalker

StalkerPierre, je ne sais pas trop si j'aime ou pas ce roman, à vrai dire.
Il devient du reste de plus en plus difficile d'évoquer un roman de MH pour de strictes raisons littéraires, avec tout ce foin autour de son auteur, foin qui, tu le sais comme moi, n'a pas grand-chose à voir avec la littérature. Un peu comme avec les livres de Marc-Edouard Nabe (tu en sais quelque chose) ou ceux de Dantec.
Disons que j'ai préféré, à La carte et le territoire, La Possibilité d'une île que, pour aller très vite, j'ai trouvé plus poétique.
La carte et le territoire m'intéresse pour un certain nombre de signes que j'ai cru y déceler et qui me semblent révélateurs, non pas tant parce qu'ils indiqueraient une évolution de MH (l'homme est bien assez grand pour savoir ce qu'il doit faire) que parce qu'ils cristalliseraient, en somme, bien des... comment le dire, des réalités dont la France, qui est toujours le scanner le plus incomparable de l'état du monde, serait devenue, depuis quelques années tout de même, le noeud gordien.
Je maintiens que j'ai été frappé par la dimension charnelle de ce texte, cet adjectif, tu l'auras compris, devant être pris au sens le plus profond, celui d'une mystique de la chair, comme si MH tentait, par tous les moyens, d'incarner sa création. Y parvient-il ? Du moins il tente de le faire.
Cette remarque afin de prévenir toute lecture kéchichianesque (quelle horreur !) de ce livre. Reste que les faits sont là, têtus comme dirait l'autre : je ne suis absolument pas convaincu par la lecture de Marin de Viry sur ce roman, que tu sembles avoir reprise à ton compte sans sourciller. Hasard et détermination en somme ? Moui...
Vous vous éloignez trop du texte, prétexte à vos discours, plus ou moins brillants. J'essaie de coller à lui (d'où le nombre de mes citations). C'est cela, aussi, l'esprit journalistique (= manque de sérieux plutôt que respect des canons de cette si noble profession) que je déplorai quelque peu dans ton texte.
Sauf que c'est bel et bien un homme en chair et en os qui a écrit ce livre, et pas le chat de Schrodinger ou, pis, celui du Chessire !
Incarnation : c'est bien au fond (du moins, je le crois) là même chose que ce que tu écris, puisqu'il s'agit de penser une volonté qui se donnerait paradoxalement dans l'atomisme solipsiste et stochastique d'une multitude de volontés. Oui. Mais, Pierre, c'est bien MH qui a écrit ce livre, n'est-ce pas ? Je veux dire que les choses sont infiniment plus simples que tu n'as l'air de le croire ou de vouloir le croire : quel est le romancier qui ne tente point d'ordonner son texte, de lui donner cohérence et vie, sens, à la fois direction et ordre ? Quel est donc le romancier qui, aux prises avec ce pouvoir, n'est pas immédiatement confronté à une force d'entropie qui se donne comme une évidence et, bien pire, un tourment intellectuel et spirituel ? Vois Sous le volcan de Lowry, sur lequel je viens de publier une longue note sur Stalker.
Cette volonté en traduit une supérieure, qui m'a semblé être à l'oeuvre dans le texte de MH : ce n'est certainement pas un hasard si l'auteur s'est inséré en tant que personnage dans la trame de son récit, comme s'il avait besoin, une bonne fois pour toutes, de poser les conséquences d'une oeuvre démiurgique. D'ailleurs, l'épisode du meurtre semble vous poser problème : qu'en faites-vous, comment l'insérez-vous dans la trame de votre critique ? Os sur lequel vous ne risquez pas vos dents ;-)
Le dernier point que tu soulèves est intéressant, en effet : malgré tous ces indices relevés (par toi, par moi, par d'autres), le livre se dissout dans un néant végétal. Oui, et alors ? Demeure le pari de l'incarnation (la conversion, la mise en terre, le refus de la crémation, la symbolique de la renaissance la nuit de Noël, etc.), quelle que soit la fin.
J'en connais une (au moins), de fin plus terrifiante que celle de La carte et le territoire : celle des Hauts-Quartiers de Paul Gadenne, que je te recommande de lire si tu ne l'as pas déjà fait. Misère finale (comme celle du Curé de campagne de Bernanos) et pourtant, qui pourrait contester que l'intention de ce roman n'est pas christique, en dépit de sa fin ô combien désespérée ?
Pierre, je ne sais rien de la vie privée de MH, je me contente, de temps à autres, d'échanger des courriels avec lui : il me semble en revanche évident qu'il y a dans son dernier roman une cristallisation qui est en train de s'opérer, comme malgré son auteur qui, après tout, aussi conscient et intelligent/intellectuel qu'on le voudra, est un homme.
Du reste, tu le sais comme moi : les grandes oeuvres sont celles qui en partie (sinon tout entières) échappent à celles et ceux qui les ont créées.
Une oeuvre qui échappe à Michel Houellebecq, c'est finalement ce que je puis lui souhaiter de mieux.

PS : laissons tomber l'image huysmansienne, effectivement un peu trop facile...

8. 30/09/2010 02:54 - Oups je suis grillée

Oups je suis grilléehttp://www.deezer.com/listen-6487212

9. 30/09/2010 02:56 - PS/

PS/Ce n'est pas moi hein!

10. 30/09/2010 09:47 - Pierre Cormary

Pierre CormaryJuan, laissons donc le foin aux ânes, et tentons de légitimer nos admirations et nos dégoûts. Pour ma part, et je crois l'avoir montré à propos de Nabe, aucun putois, aucune meute de putois ne m'empêchera de dire du bien d'un livre que j'ai aimé même si son auteur et ses clones se déchaînent contre moi. Moi, j'aime cette Carte bien plus que La Possibilité que je trouvais en son milieu un peu pesant, voire chiant - même si les cinquante dernières pages, celles où précisément la poésie surgit dans la prose, et où le personnage sort de sa bulle, étaient sans doute les meilleures de toute son oeuvre (et qui comme par hasard constitue la partie la plus réussie et la plus belle de son film avec une dimension Adam et Eve très émouvante, passons...).

Sur la "mystique de la chair", je ne peux qu'être d'accord avec toi puisque je dis la même chose, à savoir que dans ce roman, le personnage de Michel Houellebecq est un peu le monogramme christique des deux autres, nécessairement sacrifié à la fin. Mais ce n'est pas parce qu'un personnage est christique que le roman l'est tout entier, et c'est là à mon avis, que tu forces le sens, surtout en te référant à Bernanos. Car dans Bernanos, Dieu ou Son absence sont présents de la première à la dernière ligne, et cela malgré l'échec factuel d'un curé de village à réveiller ses ouailles ou d'un Donissan à ressusciter un enfant. Le monde de Bernanos est un monde sans doute abandonné par Dieu mais dans lequel cet abandon est perçu comme une douleur majeure - y compris dans Monsieur Ouine. L'absence ou le silence de Dieu, c'est la blessure de l'homme, etc, etc. Rien de tel, rien de cette "ambiance", me semble-t-il, dans le roman de Houellebecq où les motifs chrétiens sont comme autant de références culturelles d'un monde passé et à laquelle on aimerait bien se rapprocher, et encore pour de mauvaises raisons familiales (Jed Martin et sa grand-mère). Bref, à aucun moment, on ne sent une inquiétude spirituelle même si le personnage de Houellebecq se convertit et a indéniablement un rôle organique pour les autres. Pour le reste, et le texte (un texte, soit dit en passant, que j'ai l'impression de citer autant que toi afin de corroborer mes dires sur lui) le précise clairement, nous sommes dans un monde qui en connaît plus sur Spiderman que sur Jésus. Rien à voir, donc, avec le Journal du curé de campagne.

Et c'est pourquoi il faut aller chercher ailleurs et avec les outils et la dimension que propose le roman lui-même, à savoir l'espace, la représentation de l'espace et les mouvements entre les deux. La thèse de Marin de Viry est celle d'une homothétie entre grand et petit, la mienne est celle d'une diégèse entre mouvement et figement, lui parle de moment nu ou de croisée des chemins, et je parle plutôt d'une croisée de chemins qui ne mènent nulle part (sauf peut-être au crime - là dessus, j'aurais dû plus insister sur le carnage dans cet article sauf que je me serais alors répété, car cette partie là du roman, le carnage et le crime, j'en parle dans mon autre article du Magazine des livres....), aucun de nous, en revanche, ne parle de la poursuite du bonheur, et somme toute de sa réalisation à travers le couple pépère et pas nécessairement médiocre, que Jasselin forme avec sa femme, en plus de leur chien Michou, et qui est aussi un élément important de ce livre qui apparaît de plus en plus riche au fur et à mesure qu'on en parle. Ce qui est sûr, c'est que la thématique du hasard, de la juxtaposition, du regroupement de sens ou non, est à l'oeuvre dans ce livre à chaque page. C'est cela qui est intéressant "d'étudier" - comment un monde a priori épars, factuel, "athée", comporte ses rimes et ses échos, et propose finalement une humanité quasi moniste. Et c'est cette structure-là, cette possibilité de structure, qui est le propre, à mon avis, de La carte - et qui n'a rien à voir avec celle de Sous le volcan, cette dernière me semblant être, aussi loin que je m'en rappelle, beaucoup plus "religieuse", plus ou moins païenne, où le personnage est en phase totale et organique avec la nature et les étoiles.

Alors, bien entendu, que chaque romancier ordonne son roman et tente de lui insuffler vie et cohérence, mais cela c'est la définition du roman en général. Et là on ne parle pas du roman en général, on parle d'un roman précis et de sa cohérence interne à lui - et cette cohérence est faite, à mes yeux en tous cas, de hasards parallèles, de reprises imprévisibles des situations (et des mots), de contacts invisibles entre les êtres, de séries qui se juxtaposent et peut-être (c'est tout le problème) s'épousent dans une transcendance - bref, un roman sériel. Et cela est la "nouveauté" du romancier Houellebecq qui a renouvelé son art de la narration et de la structure. On n'est plus sur une plateforme avec un ou deux personnages prédéterminés dans un destin tragique. On est sur une carte qui regroupe plusieurs territoires, plusieurs mondes, avec plusieurs personnages qui se rencontrent de leur vivant ou de leur mort (Jasselin enquêtant sur Houellebecq), et qui malgré la différence patente de leur vie, vont se retrouver et influer les uns sur les autres, le personnage de Houellebecq étant un peu la carte des deux autres.

11. 30/09/2010 13:05 - P/Z

P/ZJe me permets d'ajouter quelques mots à votre échange.
- J e ne reviens pas sur les idées de synchronicité, de simultanéité et d'intuition que j'ai mentionné dans ma notule.
- Je crois qu'il ne faut pas oublier la modestie "orgueilleuse" du roman : d'un coté l'autoportrait en creux que fait Houellebecq de lui-même à propos de Curtis : "c'est juste un bon un peu triste, persuadé que l'humanité ne peut guère changer, dans un sens comme dans l'autre". De l'autre le dernier entretien de Jed: "Je veux rendre compte du monde... Je veux simplement rendre compte du monde..." Le projet se veut beaucoup plus descriptif que normatif. Houellebecq n'énonce aucun programme, et le christianisme ou la Loi Morale (le commissaire part à la retraite) ne sont vus que comme des traces d'un état antérieur (des références culturelles comme le dit Pierre) dont on ne peut que regretter la disparition : "Ça devait être bien pratique , quand même cette croyance en Dieu". Et quand Jed entre dans l'église quasi déserte, il est d'abord sensible ("un peu contre son gré") au cul de la jeune fille.
Ne reste alors que l'éloge du "progrès lent", de "la bonne volonté érotique", de la réconciliation de l'art et de l'artisanat et du travail bien fait qui constitue une sorte de programme à-minima mais qui reste le seul encore possible dans un monde soumis au loi de l'entropie (Il y a un moment pour faire les choses et entrer dans un bonheur possible (...) mais il ne se produit qu'une fois et une seule, et si l'on veut y revenir plus tard c'est tout simplement impossible...")
- Pour ma part, je ne crois pas voir de trace de "mystique de la chair" dans le roman.
"Le devenir personnage" de Houellebecq est au fond une manière pour lui d'échapper au statut d'objet culturel ("Nous sommes tous des objets culturels), c'est au fond une manière d'acquérir un statut autonome même si Houellebecq le personnage ne vaut, au bout du compte guère mieux, que J.P.P. Devenir personnage de roman c'est s'offrir la possibilité d'échapper à son propre simulacre. L'idée est d'autant plus belle lorsque qu'on la fait rimer avec le rêve de Jed ("Il était au milieu d'un espace blanc, apparemment illimité (...) Aucune direction temporelle ne pouvait, non plus être définie") où celui ci, bien que personnage d'un roman intitulé La carte et le territoire, cherche également une forme d'autonomie. Il y a là me semble t-il un très bel éloge de la forme romanesque qui reste, du fait de son caractère impure, le (l'unique ?) lieu de l''expérience des possibles.
Dans cette perspective Pettissaud peut-être considéré comme le mauvais romancier à la manière du mauvais Dieu des gnostiques : "Il se prenait pour Dieu, tout simplement ; et il agissait avec ses populations d'insectes comme Dieu avec les populations humaines.". On n'a peut-être pas assez souligné ce que devait ce personnage au Docteur Lerne de Maurice Renard sous titré dans l'édition de poche Marabout : les délires d'un sous-dieu. Et dans lequel le narrateur est lui même objet d'une expérience de greffe exogène. Mauvais romancier qui renvoie Houellebecq à son statut de signe et de "devenir carte" auxquels il semblait vouloir échapper.
- Pour conclure je suis assez d'accord avec l'idée de Pierre d'appréhender La carte et le territoire comme "cohérence faite de hasards parallèles, de reprises imprévisibles des situations (et des mots), de contacts invisibles entre les êtres, de séries qui se juxtaposent et peut-être (c'est tout le problème) s'épousent dans une transcendance ". Idée somme toute qui se rapproche de la pratique romanesque d'un Nabokov (même si je crois que Houellebecq ne semble pas apprécier ce dernier. A noter que l'idée de la "vitalisation" d'un objet, en l'occurence ici le chauffe-eau, est un procédé dont l'oeuvre de Nabokov fourmille.)

12. 30/09/2010 15:28 - Stalker

StalkerRéponse dans ta boîte de courriels, Pierre.

13. 30/09/2010 15:41 - Pierre Cormary

Pierre CormaryTiens donc ! Mais pourquoi pas ici ??? C'est intéressant de débattre en public, non ? Surtout que pour une fois, ça se passe bien....

14. 30/09/2010 15:59 - Stalker

StalkerNécessité plus que hasard sans doute.

15. 01/10/2010 01:31 - Pierre Cormary

Pierre CormaryTrop d'affects tuent l'affect - et le débat. Tant pis !

16. 01/10/2010 21:38 - Axel Randers

Axel RandersMonsieur,
Merci pour votre intéressant article.
C'est un peu futile, mais TrIptYque s'écrit avec un i puis un y (et non l'inverse).
Vous dites que tant de gens n'ont pas ce même plaisir que vous de lire Houellebecq. C'est tout de même la meilleure vente de la rentrée pour les romans : goûter son œuvre fait de nous un lecteur lambda, pas un rare amateur...

17. 02/10/2010 11:09 - Modération Annaëlle

Modération AnnaëlleSuite à différents messages conflictuels au contenu sans lien avec le texte de la note ringuienne "Ecce Houellebecq", un fil de 25 messages a été supprimé.

Ring 2012
Pierre Cormary par Pierre Cormary

Littérateur et éditorialiste. Ring Wall of Fame.

Dernière réaction

J'ai apprécié le nouveau roman de Houellebecq et je considère que la plupart des papiers sur le roman sont pertinents. Néanmoins, Le Ring n'en fait-il pas un peu trop ? Question rhétorique...

commequidirait28/09/2010 18:54 commequidirait
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