Droit de réponse à Pierre Cormary
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Yves Bernanos - le 24/11/2010 - 0 réactions -
Droit de réponse d'Yves Bernanos à Pierre Cormary.
Un article très récent de Pierre Cormary, publié dans Ring, vient de porter atteinte à la mémoire de mon grand-père, Georges Bernanos. J'en suis d'autant plus surpris, et peiné, que je n'ai à priori rien contre votre site, dont je connais certains chroniqueurs, lesquels sont habituellement plus inspirés que celui qui m'amène à réagir aujourd'hui.
En lisant le texte de Monsieur Cormary, je songeais à ces mots, attribués à Beaumarchais : " Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose"... Certaines contre-vérités sont tellement énormes qu'elles en seraient presque comiques si elles n'avaient un caractère infamant. Avant d'y répondre, on appréhende toujours de rendre service à celui qui les a proférées. Et puis d'autres mots me sont venus à l'esprit, écrits par un "planqué" qui, en choisissant de rester en Espagne au moment de la guerre civile, essuya deux attentats de la part des services de Franco, avant que sa tête ne soit mise à prix par ce dernier. Le même homme qui, 22 ans auparavant et bien que réformé, se porta volontaire pour partager, durant 4 années, dans les tranchées, le sort de cette "aristocratie ouvrière" qu'il admirait. Cet homme, enfin, qui pour réaliser un rêve d'enfance et parce qu'il avait honte de l'attitude son pays face à l'Allemagne, partit pour le Paraguay avant de s'installer au Brésil, en juillet 1938, deux mois avant les accords de Munich. Il était alors handicapé, suite à un accident de moto, et âgé de 50 ans. Dés juin 40, Bernanos mit sa plume au service de la résistance, dont il devint l'une des grandes voix pendant toute la guerre, abandonnant la création romanesque. Il entra en contact avec de Gaulle, qui accepta aussitôt ses services. Ses messages furent régulièrement lus à la BBC. Ses deux fils rejoignirent, en 41 et 42, la France libre.
Au fait, saviez-vous que ce terme de "planqué" fut utilisé, pour des motifs très probablement obscurs, à l'encontre de de Gaulle, lui-même en exil à Londres ? Quant à Pierre Cormary, peut-il se prévaloir, ne serait-ce qu'une fois, d'avoir mis sa propre vie dans la balance pour défendre une cause ? En ce qui le concerne, cette question mérite t-elle seulement d'être posée ?...
Voici les mots que j'évoquais plus haut. Ils sont extraits de "Sous le soleil de satan" et visiblement toujours d'actualité : "La jeunesse décimée, qui vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. Elle laisse à Narcisse le soin de raffiner encore sur sa délicate impuissance. Mais elle hait déjà, de toutes les forces de son génie, les plus robustes et les mieux venus du troupeau qui briguent la succession du mauvais maître, distillent en grimaçant leurs petits livres compliqués, grincent au nez des plus grands, et n’ont d’autre espoir en ce monde que de pousser leur crotte aigre et difficile au bord de toutes les sources spirituelles où les malheureux vont boire."
Yves Bernanoshttp://www.georgesbernanos.fr
*découvrir le dernier entretien vidéo du réalisateur Yves Bernanos Précision : la ligne malheureuse concernant Georges Bernanos dans le texte de Pierre Cormary n'engage que ses positions personnelles et en aucun cas celles de tous les auteurs et responsables du Ring.
La réponse de Pierre Cormary
Paris, le 25 novembre 2010
Cher Yves Bernanos,
Même si la disproportion de votre réaction m’étonne un peu par rapport au mot somme toute discret mais certainement malheureux que j’ai pu avoir à propos de votre illustre grand-père dans mon article : « Nabe, cocu mimétique », et qui dans mon esprit est loin de résumer ce que je pense de lui, comme cet autre article, commis en juin 2008 pour Le Magazine des livres, j’espère, vous le prouvera, je suis heureux de l’occasion que vous me donnez de pouvoir expliciter le rapport compliqué, pour ne pas dire passionnel, que j’ai toujours entretenu avec l’auteur de L’imposture. Sans doute vous paraîtra-t-il d’une présomption extraordinaire qu’un simple littérateur comme moi qui vient d’avoir l’indélicatesse et sans doute la maladresse de stigmatiser ainsi votre parent ramène sa fraise et ose vous dire que celui-ci fut pourtant l’une des plus fortes expériences de lecture de sa vie et que celle-ci en a été transformée depuis ? C’est pourtant la vérité. Des personnages qui répondent à vos questions. Une inquiétude qui vous fait voir plus clair en vous. Un style qui touille l’âme Des pages qui changent la vie, et participent à une reconversion – voilà ce que furent les romans de Bernanos pour moi. Pour autant, celui-ci n’a jamais fait partie de cette catégorie prétentieuse et mondaine que je pratique non sans culpabilité et que l’on appelle ses « écrivains préférés ». Outre que j'ai toujours eu un peu de mal avec les imprécateurs (qui me font toujours l’effet du prophète Philippulus dans L’étoile mystérieuse de Tintin, venu annoncer à grands coups de gongs la fin des temps et qu’on a envie, comme le fait d’ailleurs un moment Tintin, d’asperger d’eau fraîche) et encore plus avec certains de leurs fans qui trouvent de quoi déployer leur testostérone à travers l'héroïsme exagéré de celui dont ils ont fait leur gourou, mon idée était surtout de jeter un pavé dans la mare d'un auteur qui est devenu, du moins dans un petit cercle d’initiés, une sorte de saint prophète absolument intouchable. Pas touche à Bernanos. Pas touche à Léon Bloy. Pas touche à ces ex-infréquentables qu’on veut absolument transformer en incriticables. J’ai conscience qu’en vous disant tout cela, je marche sur des œufs, tant Bernanos est objet de vénération folle par ceux qui se retrouvent, ou croient se retrouver en lui, et pire, de vous déplaire. Au-delà de cette provocation qui pourrait paraître puérile (et qui l’était comme toute provocation, mais bon, quoi ? J’étais sur Nabe, vous me comprendrez), peut-on prétendre à un rapport contradictoire avec un auteur ? Peut-on avoir été marqué au fer rouge par un Bernanos que malgré tout l’on n’aime pas tant que ça ? Peut-on admirer, o combien, les fulgurances de ses livres tout en ne trouvant aucune raison d’être édifié par un comportement que notre misérable scepticisme a toujours trouvé plus affecté que véritablement héroïque ? Non, Bernanos ne fut pas « planqué », ce n’était vraiment pas le mot, et là-dessus, j’ai raté une occasion de me taire. Comme vous le rappelez justement, et comme je l’écrivais moi-même dans mon ancien post, il a fait 14-18, il a été blessé, plus tard gravement accidenté, il s’est malgré tout, encore réengagé – on ne peut donc pas dire qu’il ait manqué de courage ni de bonne volonté. Par ailleurs, intellectuellement, toute sa vie est une rupture contre ses premières tendances, le royalisme, le franquisme, l’antisémitisme. C’est d’ailleurs cela que j’admire sans arrière pensée chez lui. Cette propension à avoir eu la force de penser contre lui, de trahir, si j’ose dire, sa famille d’origine. Mais que foutait-il alors en Amérique du Sud au lieu d'être, comme tout « le monde libre », à Londres ? Quelle erreur cartographique ! Quelle incongruité territoriale ! Il devait avoir ses raisons, évidemment, comme tout un chacun. Mais quand on s’appelle George Bernanos, on est dans le coup, on est aux côtés de ceux qui se battent même si on ne se bat pas soi-même, on ne joue pas les Malcolm Lowry de l’ivresse spirituelle (que j’adore au passage, je le dis au petit fils de Malcom Lowry s’il me lit ou si on le « prévient » !) à des milliers de kilomètres du drame qui se joue dans votre pays. Simone Weil, qui était bien plus fragile que lui sur le plan physique, et mille fois plus allumée (je préviens les héritiers de Simone Weil que quand je dis ça, c’est un compliment), y était pourtant bien, elle, à Londres. Au fond, ce type qui « a déménagé plus de trente fois », comme dit Wikipédia, fuyant sans relâche les honneurs et les clans, trouvant douteuse toute noble cause au bout de cinq minutes, systématiquement « déçu » par tout, m'a toujours semblé fuir avant tout lui-même, ses démons, peut-être une incapacité à se poser, une certaine insécurité plombante. Imprécateur instable en quelque sorte, incapable de surmonter ses contradictions, culpabilisé à jamais par sa jeunesse, « juif errant » plus qu' exilé véritable et qui après la guerre, ne sut plus à quel saint se vouer, ne trouvant refuge alors que dans un J’accuse permanent qui lui éviterait tout examen de conscience véritable et lui permettrait de s’en prendre jusqu’à la lie à la « médiocrité » des autres plutôt qu’à la sienne. Si ce sont ces conflits avec lui-même et son impuissance à les régler qui ont donné une si grande oeuvre, on ne s'en plaindra pas - et cela même si l’on aura le droit de continuer à trouver plus que léger son fameux paradoxe sur l’antisémitisme « déshonoré par Hitler ». Quelle impitoyable autocritique, vraiment ! Bien loin de moi l’idée de « juger Bernanos », mais justement, avec Bernanos, on a affaire à un auteur qui juge tout le monde du haut de son exténuante charité, et pire, à des suiveurs qui, vous jugent en se cachant derrière lui, nous obligeant à nous légitimer à notre tour, donc à multiplier les jugements de jugements – ce dans quoi cette réponse que je vous fais risquerait de sombrer si par exemple je m’attachais à décortiquer le chantage à l’héroïsme et à la cause que vous me faites bien gratuitement à la fin de votre post. Tant pis ! Il faut admettre les désaccords et les différences de point de vue. Et c’est pourquoi sur le plan politique et moral, vous me permettrez, cher Yves Bernanos, de préférer largement à Bernanos un Mauriac, plus sage, plus maîtrisé, plus souverain, plus serein, plus intelligent sans doute, et ayant de surcroit un sens de l'humour bien plus développé - toutes choses dont Bernanos était cruellement dépourvues et qui lui aurait peut-être évité de jouer ad nauseam les grands « dégoûtés » (voilà le mot que j’aurais dû employer à la place de « planqué » et que pour le coup, je ne retirerai pas). Cordialement. Pierre Cormary
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