DOUZE JOURSSURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Alexis Blas - le 26/03/2007 - 0 réactions -
Donner la mort
Il faut douze jours entre le moment d'un rapport sexuel à risque et celui où une contamination éventuelle est détectable par un test sanguin. Douze jours. Douze jours durant lesquels un homme ou une femme,- ne commençons pas, je vous prie, les discriminations - sont susceptibles de refiler le bébé pourri de leurs amours éparses à tout autre candidat au stupre généralisé. Candidat aux candidas. Mais dans ce jeu du furet, le foulard rouge pourrait aussi bien se retrouver derrière le dos d'un misérable transfusé. C'est qu'il y a chez tout libertin un bienfaiteur qui sommeille. Comme tout un chacun, l'hédoniste sexuellement extraverti a ses moments de générosité, ses bouffées d'empathie, ses envies irrépressibles de donner. Comme on se goinfre du sexe d'autrui, on peut se goinfrer d'altruisme tout court. Libido du don. Outre une vapeur ante-ménopausale, il y a comme une odeur de sainteté là-dedans, une quête de rédemption concomitante du péché... Par quel tour de malice spirituelle une population dite « à risque » s'ingénierait-elle à devenir population de bienfaiteurs ?
Donner son sang n'est pas le plus banal des dons de soi. La petite incise de la piqûre, son vif aiguillon qui luit dans la main de l'infirmier (-mière, ne commençons pas, je vous prie...), la bonbonne qui se remplit à discrétion du visqueux épanchement, l'abandon sur la table, une petite mort, n'y a t-il pas de la passion là-dedans ?
Sade était-il saint-simonien ?
Un jeune discriminé, passionné de passion, vit une tragédie. Il est victime d'une ségrégation visant sa sexualité, son âme : il est homosexuel et on le lui dit. Le préposé à l'accueil des donateurs lui signifie l'impossibilité pour lui de figurer parmi les donneurs. Le risque n'est pas élevé, mais il est un risque, particulier, inhérent aux us et moeurs de la gent. Juste douze jours. Il peut rester un donateur mais il ne sera jamais un donneur. Dieu veille sur son âme charitable, le docteur sur ses patients. Alors, comme Antigone, il en appelle à l'insondable justice, aux tourments que lui fait vivre le droit des hommes et la déontologie cartésianiste. « Le fou pourrait bien être celui-là même qui me traite de folle » crie la fille d'Oedipe.
S'il faut douze jours pour être contaminant, douze jours pour se répandre et perpétrer la mort, il a suffit de « deux minutes » de trop à Créon, rappelle Steiner (1), revenant sur l' inflexible décision qui scellait le sort d'Antigone, pour que le roi thébain connaisse le prix de ses actes : la mort d'Antigone, celle de son fils Hémon, puis celle de sa femme Eurydice. Notre jeune discriminé ignore qu'il est aussi Créon quand il se proclame Antigone.
Comme Sade, il écrit un évangile apocryphe, en violente opposition avec le canon mais, à l'inverse du marquis et avec Saint-Simon, c'est vers un nouveau christianisme que tend son désir, un évangile prolétaire, proche des discriminés, structuré selon une loi des réseaux tout organique, et dont le schéma évoque celui... d'une circulation sanguine. A l'apologie sodomite, violente et reconductrice d'une théologie négative, il préfère s'accommoder d'un positivisme qui, s'il n'évite pas la redite à teneur évangélique, en laïcise le contenu. Mais il ne coupe la tête ni à l'un ni à l'autre : le réseau sanguin du donneur garde la trace d'une violence transcendantale- ou jouissance primordiale sadique - qu'il recouvre sur sa table d'agonie, tandis que l'esprit abandonné se repose sur la joie de surface et positive d'un don d'organe.
Les nouveaux saint-simoniens sont sadiens, il se réclament d'un droit inaliénable: celui de donner la mort. Mais du don de la mort et de ses destinataires , seul les rois en décident.
La mort vive
De la loi du roi :
Ce n'est pas Zeus qui l'avait proclamée ! ce n'est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu'ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d'autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d'aujourd'hui ni d'hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. (2)
Antigone nie à son oncle et roi Créon, la validité des lois écrites en regard d'une justice transcendante non inscriptible, mais aussi par là imprescriptible, celle-là même qui est la condition de possibilité des lois écrites, aussi scélérates soient-elles ! Tandis que Créon se retranche sur le Droit, Antigone creuse l'écart de ce dernier avec ce qui le conditionne et qui demeure introuvable : dikê, la Justice. Elle-même, au coeur de sa détresse criera ces mots :
Allons ! à quoi bon, malheureuse, porter mes regards vers les dieux ? Je n'ai point d'allié à qui faire appel : ma pitié ma valu le renom d'une impie.
La justice divine contient - outre la possibilité de l'injustice - jusqu'à la possibilité de l'athéisme lui-même! L'athéisme d'Antigone est le paroxysme de sa foi qui n'est pas sans rappeler les hurlements de Job. Le droit computatif de Créon, calcul qui se réclame d'une justice plus haute, impose la discrimination de Polynice par rapport à son frère Etéocle qui seul, a droit à un enterrement d'honneur selon les rites. Polynice, pourtant initialement évincé du trône de Thèbes par son frère, et dont la légitimité de la revanche fratricide constitue le coeur du litige, n'a droit à rien, sinon qu'un enterrement d'âne. Mais la discrimination change de camps : c'est, aux yeux de Créon, Antigone qui discrimine, qui entend les lois à sa convenance, dans l'opacité embrumée des monts de l'Olympe. Elle redouble sa faute en se vantant précisément du forfait qu'elle a déjà accompli en rendant honneur à son frère selon les rites et contre les ordres. Car si le roi donne la mort, il sauve aussi « les vies en masses » grâce à la « discipline ». Créon le lui rappelle, et à raison.
Sauver les vies en masse, un concept qu'on pensait moderne ! Quand une seule goutte de sang, un seul doute peut anéantir la vie, la part computative l'emporte encore : Le professeur Gilles Brücker déclare que si l'on arrête de d'exclure les homosexuels du don du sang, on double le risque d'avoir un échantillon contaminé dans la filière de transfusion : le risque passe d'un don contaminé sur 2.6 millions à un pour 1.3 millions. Miracle de la modélisation. Pour notre jeune discriminé qui veut sauver les vies en masse, il ne fait aucun doute qu'il comprend désormais que sa doléance ne tient plus, et que, sa charité n'ayant pour soeur que son bon sens, le droit qu'il réclame trouve ici son terme.Ce serait si simple, oui, mais le problème n'est pas là.
Comme la charité, l'invertion est dans les coeurs, non dans les corps. La morale invertie, qui ne vaut pas tant pour une couche sadienne de la population homosexuelle que pour une majorité de bienfaiteurs à la conduite risquée, réclame comme Créon mais aussi comme Antigone, la possibilité de manipuler le non lieu, le vide juridique ou l'Absolu transcendant d'une Justice inconnue, impalpable et non itérative. Sur l'aile horizontale et pratique : un certain positivisme créono-saint-simonien, sur l'aile verticale et transcendante : un idéalisme antigonien, finalement assez sadien. L'un pratique la machination computative de l'Absolu pour lui ôter ses prérogatives par trop irrationnelles ; l'autre, au contraire, pour lui redonner toute sa vigueur, quitte à encourir le martyr. Une Justice manque chez Créon mais une certaine justice s'installe en excès chez Antigone.
Les deux personnages sont travaillés par un doute terrible et ce, jusqu'au bout du récit : Créon veut épargner une souillure à Thèbes s'il offense les dieux en exécutant Antigone. Antigone doute même des dieux qu'elle invoque. Il ne lui reste que l'irrationnel amour pour son frère mort pour se tuer à son tour dans un geste presque familier d'un pratiquant du bareback sex.
Qui triomphe dès lors ? Laissons le choeur tragique répondre ici :
Qui triomphe donc ici ? clairement, c'est le Désir...
C'est le ventre qui triomphe, le ventre d'Aphrodite, « déesse invincible qui se joue de tous ». Ce désir vif et morbide à la fois, qui « court sous le signifiant » et jamais ne connaît son objet, qu'il soit désir du droit, du juste ou bien alors de l'ordre d'un tout autre objet, du genre « petit a », pulsion honteuse ou non, en tout cas secrète et cachée des corps et des âmes, selon un lacanisme de bon aloi.
Faut-il déterrer un glossaire de psychanalyse et sa cohorte de comportements morbides pour comprendre que l'étrange réclamation du droit de donner la mort viserait une jouissance étrangère à toute justice ?
Alors, Créon applique avant la lettre, le Principe de précaution : il enterrera vive Antigone, au fond d'un « tombeau de roc », lui laissant même la possibilité minime d'une survie par une sustentation réduite à sa plus simple expression. Il sait que si « souiller les dieux n'est pas au pouvoir des mortels », il ne peut courir le risque de déclencher leur ire ni celle des thébains. Il y trouve son compte. Mais dans cette économie mixte où les dieux se jouent des hommes et les hommes des dieux, Antigone aussi se rassérène :
le coryphée : Ce n'est pas peu pour une morte que d'être célébrée comme ayant eu le sort d'un demi-dieu, dans la vie et la mort à la fois !
Lorsque même la mort est vive et la vie, une mort, tout bascule. Les mobiles se déplacent sans cesse avec leurs intérêts, une pureté cache une pureté plus grande, une salissure dévoile une salissure plus profonde. Et si la mort est vive, viva la muerte !
Du coup, le mort d'aujourd'hui serait curieusement dans la possibilité nouvelle de pouvoir bénir son donneur contaminé. Il serait même sommé de le faire. Au nom, non pas d'une égalité, d'une justice anti-discriminatoire, mais toujours et déjà, au nom d'Aphrodite, celle qui conduit de tout temps les civilisations à porter dans leur amour immodéré pour son ventre et pour son sexe, les germes virulents de leur propre destruction. On en arriverait à rendre acceptable qu'au nom d'un intérêt séculier majeur, le droit des discriminés minoritaires, ou discriminorités, l'emporte sur l'intérêt général, suspect, grossier, vil. Scénario catastrophe ? Absurdité ? bien sûr, mais une catastrophe dont l'articulation sournoise est déjà en action dans le geste même qui consiste à formuler cette impossible requête entendue plus haut.
Le havre infernal
Le récit de Sophocle est un tourbillon où une inversion en cache une autre, où la réversibilité et la confusion des genres n'a rien à envier à celle qui règne dans nos mourantes démocraties d'occident. Il faut les voir, Créon et son fils, se lancer mutuellement des invectives sur fond de suprême blasphème ; celui de l'inversion des rôles !
« Tu réponds en enfant » dit d'abord Hémon à son père, accentuant dans un premier temps la puérilité de l'inflexibilité paternelle qui renverse leur deux postures. « Tu te fais le champion de la femme ! » lui réponds Créon, déplaçant l'accusation sur Antigone, cause de la féminisation de son fils. Le dialogue dégénère alors, Hémon lançant à son père :
Si tu es femme, oui, c'est toi seul ici qui m'intéresse.
Père et fils se renvoient l'ascenseur, se reprochant à tour de rôle un comportement efféminé outrageant pour les dieux, preuve que la différence sexuelle est aussi au coeur du tragique. Se traiter mutuellement d'invertis quand on est liés par le sang comme le sont Hémon et Créon, voilà le comble des vivants, voilà l'horreur ! Leur échange porte même dans ses termes un inceste coupable ! C'est autour de la même femme que tournent leurs obsessions hermaphrodites, pour une créature qui, elle aussi, fait montre d'une virilité suspecte. Preuve accablante pour Créon, lorsque son fils lui dit, l'âme déchirée, qu'Antigone en mourant en tuera un autre, pas un seul instant il n'envisage qu'il puisse s'agir là du suicide de son fils non, mais il craint pour sa propre vie et renie une engeance déjà parricide. Ce que les enfants d'Aphrodite aiment dans le ventre de la déesse, c'est le leur propre. L'égocentrisme du désir, poussé à son paroxysme, vide le coeur de celui qui s'affirme père de famille de tout sentiment paternel. L'inverti ne réagit plus au scandale de sa réclamation, à la faveur de l'énormité anesthésiante de son désir travesti en droit.
La cour des invertis est en passe de gagner sa bataille. Elle est déjà une aristocratie proche du pouvoir, d'autant plus acharnée qu'elle a gagné durement sa particule. Mais la différence entre la post-modernité et l'époque tragique réside dans l'impossibilité inédite de l'insulte qu'elle est en train de rendre constitutive à son Droit. Tout ce qui constitue le contraste tragique : rôles définis par les lois des dieux, suprématie de la différence sexuelle, évidences du bien et du mal, gauche et droite, sont balayés par une déferlante abolitionniste sans précédent. Un révisionnisme de la nature, doublé par sa gauche par un négationnisme progressiste en marche depuis deux siècles, ont fait surgir une économie exorbitante que caractérise la demande de notre jeune discriminé. Sous l'apparence de la revendication blessée, c'est la mise à mort de la loi naturelle, le droit d'inscrire dans la loi le don de la mort qui voit le jour. Car ne nous y trompons pas, l'unique façon pour l'humain de dompter son humanité, de l'asservir au delà de l'indifférenciation sexuelle, c'est la mort. Quand l'indifférenciation du bien et du mal n'est plus ni transcendante, ni sexuelle, elle se réduit à la sommaire formule selon laquelle le bien, c'est la vie, et le mal, la mort. Rien n'empêche plus de considérer qu'abolir en dernière instance le couple problématique du bien et du mal, dans un souci ultime de progrès et de maîtrise, c'est empêcher que le bien ne soit que la vie et le mal que la mort. Nous revoici tournoyant dans la réversibilité ultime sous les hoquets d'Aphrodite et de Sade.
LE CHOEUR : Quand l'homme confond le mal et le bien, c'est que les dieux poussent son âme dans la plus désastreuse erreur, et il lui faut alors bien peu de temps pour le connaître, le désastre !
Deux minutes de trop. Créon s'effondre, sa logique avec lui, au fond de ce « havre infernal ». Son revirement s'est fait en deux temps, d'abord une épargne pour les dieux, ensuite comme un regret ad hominem pour Antigone, après les terribles persuasions de Tiresias. Antigone est déjà morte, et son Absolu avec elle, lequel s'est lui-même terni d'étranges intérêts, tant dans la jouissance du châtiment que dans celle du suicide. Mais il reste pour les deux protagonistes une part inconnue, tragique, un morceau du sacrifice que les dieux emportent avec eux et tiennent au secret. Le double-bindne vaut que dans un moment tragique, hors du temps, hors de toute économie mais aussi comme condition de l'économie.
La seule crainte de la mort est sans effet, toujours contrebalancée par la pulsion, la vie s'affirme étrangement, en se niant. L'interrogation initiale, l'absurdité logique des douze jours de transmissibilité d'un virus, ne peut plus s'évacuer sans qu'une cruelle modernité dévoile le jeu de massacre dans laquelle l'interrogation du droit de donner la vie/la mort s'inscrit. Tout se passe comme si l'occident reconstituait, malgré tout, un certain esprit tragique. Auto-immunisé, le sacré qu'on croit anéanti, recrée ses défenses dans des comportements, des revendications et des lois qui suivent toujours de près l'économie du don. Les jeunes sadiens comme les vieux saint-simoniens, piqués par la libido donationis ou la soif du progrès, nous rappellent que nous vivons désormais dans un havre infernal généralisé, le meilleur des mondes... Alexis Blas 1 Dialogues : sur le mythe d'Antigone, sur le sacrifice d'Abraham Pierre Boutang, George Steiner, J.-C.Lattès, 2005. 2 Les citations renvoient à Antigone, in Tragédies complètes, Sophocle, Gallimard - .folio classiques. Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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