Docu-fiction : la confusion des genres
SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Laure Dasinieres - le 22/07/2004 - 0 réactions -
Des docus en première partie de soirée sur France Télévisions ? Un bel effort du service public me direz vous... Sans doute, mais cette avancée voit l'avènement d'un genre télévisuel hybride qui emprunte autant au factuel qu'à la fiction, au risque d'égarer le téléspectateur peu averti.

Pour faire un documentaire historique rentable en prime time. Réunissez une somme rondelette d'au moins 2 millions d'euros, choisissez un thème fédérateur et consensuel. Prenez d'un coté, des images d'archives, des documents scientifiques et historiques - si possible, inédits, et des témoignages d'époque - de préférence émouvants. De l'autre, des reconstitutions en images de synthèse et des scènes imaginaires interprétées par des comédiens. Au besoin, pour créer une harmonie visuelle, vous pouvez fabriquer de fausses images d'archives, traitées en noir et blanc ou en sépia. Mixez savamment les deux. Scénarisez et montez le tout, afin de tisser une trame narrative cohérente, de raconter une histoire - l'Histoire.
N'oubliez pas que pour tenir le spectateur alléché, il convient de l'impliquer, de le faire s'identifier et éventuellement de lui tirer une petite larme de temps en temps. L'émotion pour cheminer vers la compréhension. Faites entrer le tout dans un format de 90 minutes et diffusez à 20h50, de préférence pendant les vacances, un samedi soir ou la veille d'un jour férié, non sans avoir mené, au préalable une campagne de promotion conséquente.
Le docu-fiction, c'est le nom de ce genre hybride entre fictif et factuel, semble être la tendance lourde en matière de réalisations documentaires pour la télévision, comme en témoigne son omniprésence au Sunny Side, le marché international du film documentaire, qui s'est tenu à Marseille en juin dernier. Versailles, Tourmaï, les Yamakazi... les projets de docu-fictions sont nombreux et font appel à des « signatures » comme Régis Wargnier, Agnès Varda, Werner Herzog ou encore, Sean Penn.
Du coté de la société de production CAPA, on s'oriente aussi dans cette voie avec en chantier, un film sur le Service d'Action Civique pour Canal + et un autre sur l'OAS pour TF1. Ce dernier, comme l'expose Hervé Chabalier, président de CAPA, sera un 90 minutes qui mêlera archives, témoignages et reconstitutions. La partie enquête sera menée par Guy Benhamou.
L'emballement des professionnels pour ce type de programme n'est pas sans fondement. Le genre est séduisant. Il permet aux chaînes de revendiquer un quota de programmes culturellement corrects sans plomber l'audimat. Il flatte le téléspectateur en lui proposant de s'instruire tout en se divertissant.
« Je suis ravie que D-Day sorte en DVD, à posséder absolument pour les jeunes qui s'intéressent à l'histoire ou à la seconde guerre mondiale mais qui n'aiment pas apprendre l'histoire de manière classique. Captivant comme un film, tout en étant historique », se réjouit une certaine Monique sur le forum Internet de la Fnac, à l'occasion de la sortie du DVD de D-Day, docu-fiction diffusé sur France 2 le 6 juin dernier à l'occasion des commémorations du débarquement. Richard Dale, le réalisateur, explique qu'il a souhaité que son film, qui relate « l'incroyable histoire de la plus grande invasion militaire que le monde ait jamais connue », ressemble à une fiction. Les images d'archives, fortes et souvent inédites, sont mises au service d'une histoire scénarisée. Certes, le téléspectateur, loin d'être un idiot cathodique, est capable de distinguer le réel du fictif, mais force est de reconnaître qu'il ne sait pas trop sur quel pied danser.
Sa croyance, c'est-à-dire la position mentale d'accueil dans laquelle il se situe par rapport à la proposition télévisuelle, est chamboulée par ce mélange des genres. Les éléments d'ordre purement documentaire (comme les images d'archives...) relèvent du mode « authentifiant » : on les interprète comme appartenant au domaine de la réalité, du vrai. On les tient pour des preuves tangibles de ce qu'il s'est passé.
Alors que les scènes jouées par des comédiens et les images de synthèse s'apparentent au mode « fictif ». Leur relation au monde est complètement différente. Elles sont évaluables non en termes de vérité par rapport à la réalité, mais en termes de vraisemblance. La fiction construit un univers autonome, de telle sorte que la vérité d'une action y est jugée en fonction de sa cohérence avec les caractéristiques qui le définissent. Elle invite le téléspectateur à suspendre provisoirement son incrédulité.
Ensuite, les « contrats » que ces deux genres différents promettent de remplir semblent radicalement opposés : Le documentaire « pur » est certes traversé par une tension entre exigence de sérieux et de crédibilité et exigence d'attractivité, mais sa visée majeure est d'informer, d'expliquer, d'accroître notre connaissance. En revanche, la fiction traditionnelle obéit à un principe de récréation, elle tend à divertir le spectateur, à l'impliquer émotionnellement.
Le docu-fiction prétend à ces deux casquettes, et à ce titre il est déstabilisant. On peut dire qu'il est cognitivement éprouvant dans la mesure où il sollicite de façon conjointe l'adhésion à deux univers disjoints, interpelle à la fois la raison et l'affect. Renouvellement du genre factuel ou réelle innovation, il n'est pas encore rentré dans les habitudes du téléspectateur, qui devra en apprendre les règles afin que le télescopage des modes énonciatifs n'en vienne à lui donner une sacrée gueule de bois.
Enfin, on peut craindre que la volonté d'atteindre un large public afin de rentabiliser ces superproductions ne se traduise par une chute du niveau du genre documentaire, en privilégiant la valeur divertissante des images de synthèse et des reconstitutions au détriment de la substance.
Laure Dasinieres
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